La Différence Invisible (Dachez & Mademoiselle Caroline)

Dachez – Mademoiselle Caroline © Guy Delcourt Productions – 2016
Dachez – Mademoiselle Caroline © Guy Delcourt Productions – 2016

Cette jeune femme de 27 ans se prénomme Marguerite.

Elle travaille, elle a une vie de couple, fait les courses, voit ses amies, aime ses chats… comme tant d’autres personnes. Une vie ordinaire en apparence… Une femme « normale ». Mais cette normalité, elle l’a acquise grâce à une multitude de rituels qui lui permettent d’organiser son quotidien. Des petits rituels répétitifs, de l’heure de partir au travail, de prendre le déjeuner, de préparer sa monnaie avant d’aller acheter le pain… Des rituels rassurants. Elle en a besoin de ces petites bouées. Elles seules lui permettent de ne pas être envahie par l’angoisse. Mais dans sa tête, c’est la tempête, les peurs… Assaillie par le bruit et les odeurs, mise à mal par toute forme de contact corporel… elle souffre du syndrome d’Asperger.

Extrait de la Préface de Carole Tardif (psychologue) et de Bruno Gepner (pédopsychiatre et psychiatre)
Extrait de la Préface de Carole Tardif (psychologue) et de Bruno Gepner (pédopsychiatre et psychiatre)

L’album s’ouvre sur une préface de deux thérapeutes (Carole Tardif est psychologue et Bruno Gepner est pédopsychiatre et psychiatre) qui présentent l’histoire de l’étude du syndrome d’Asperger. Les premiers écrits datent de 1944. Rédigés par Hans Asperger (un pédiatre autrichien) suite au travail qu’il a réalisé auprès de deux cent enfants autistes, ils décrivent pour la première fois les manifestations du syndrome.

Aujourd’hui, plus de 70 ans après la publication des travaux d’Asperger, cette forme d’autisme est encore mal connue. D’autant qu’il y a une particularité, une méconnaissance d’une partie de la maladie. En effet, si les thérapeutes parviennent à diagnostiquer plus facilement les hommes, la clinique reste partagée et très peu sensibilisée… et il reste difficile de diagnostiquer la gente féminine. Les symptômes de la maladie sont moins évidents à repérer pour les femmes, notamment parce qu’elles sont moins nombreuses. Les experts expliquent : « classiquement, le sexe ratio des troubles autistiques est d’environ quatre hommes pour une femme ». De plus, elles ne présentent pas toujours les manifestations habituellement repérées dans les cas d’autisme ; elles regardent leurs interlocuteurs dans les yeux et parviennent à mettre en place des rituels qui leur permettent de maintenir un semblant de vie sociale. La manifestation des troubles diffère donc entre hommes et femmes ; pour ces raisons (et d’autres que je n’ai pas cité ici), les caractéristiques de la maladie sont moins identifiables.

Julie Dachez est une jeune femme Asperger. Son personnage – Marguerite – lui permet de témoigner, indirectement, du quotidien de centaines de femmes aspies (personnes présentant un syndrome d’Asperger). Sans jamais s’apitoyer, elle décrit sa souffrance.

« Il faut que tu t’ouvres aux autres. Tu es limite asociale »

Le dessin de Mademoiselle Caroline porte avec délicatesse le témoignage de Julie Dachez. On se pose à peine dans ce monde, comme si on l’effleurait… effet miroir avec le monde intérieur de Marguerite qui fuit toute forme d’agitation, en quête permanente de lieux repérants. Sensible aux bruits, aux odeurs, aux mouvements, elle choisit généralement des lieux calmes et reculés pour se sentir le moins mal possible.

La différence invisible – Dachez – Mademoiselle Caroline © Guy Delcourt Productions – 2016
La différence invisible – Dachez – Mademoiselle Caroline © Guy Delcourt Productions – 2016

Puis, on assiste à la métamorphose. Le déclic ? Le diagnostic.

Le diagnostic qui soulage et qui vient mettre des mots sur ce qu’elle ressent. Ça lui permet de comprendre sa différence, de s’accepter telle qu’elle est. Le dessin, jusque-là très sobre en couleurs, prend un virage très net. Si le trait reste le même, tendre, doux, discret, la couleur surgit des cases et donne de la chaleur à l’histoire. On la sent moins seule, plus assumée, optimiste. On perçoit également un changement dans son rapport aux autres. Jusque-là, les phylactères contenant les propos de ses interlocuteurs étaient rouges, signifiant que chaque échange avec autrui est une violence, une agression de chaque instant qu’elle subit. Désormais, s’il y a toujours cette angoisse de s’adresser à ses collègues de travail, à son médecin traitant, à sa cousine… cette difficulté c’est plus une généralité. Elle s’entoure de nouveaux amis, souvent des aspies comme elle, avec qui elle parvient à communiquer sans être mise à mal.

En fin d’album, des compléments informatifs sont proposés : deux parties se présentent au lecteur. Respectivement appelées « Qu’est-ce que l’autisme ? » et « Le syndrome d’Asperger, kézako ? », Julie Dachez donne une définition simple à son syndrome. Car l’ouvrage ne se contente pas de raconter une histoire individuelle, intime… il sensibilise et informe le lecteur. Se battre contre les clichés, voilà un objectif que Julie Dachez s’est fixé et son blog est un des supports qu’elle utilise pour y parvenir.

PictoOKUn témoignage sincère et très agréable à lire.

Je vous invite aussi à découvrir le blog de Julie Dachez. L’auteure y poste régulièrement des articles et des vidéos pour expliquer ce qu’est le syndrome d’Asperger.

A lire aussi : l’interview de Julie Dachez sur Women Lab et la chronique de Sabine.

Extrait :

« (…) je peux dire avec certitude que Marguerite en a marre. Marre d’être jugée en permanence. Marre d’essayer de faire comme les autres. Les autres dont elle a l’apparence, mais guère plus. Marre de tout ça. Au fond d’elle, Marguerite sait qu’elle vaut la peine d’être aimée pour de vrai » (La différence invisible).

La Différence invisible

One shot

Editeur : Delcourt

Collection : Mirages

Dessinateur : Mademoiselle Caroline

Scénariste : Julie DACHEZ

Dépôt légal : aout 2016

196 pages, 22,95 euros : ISBN : 978-2-7560-7267-8

Bulles bulles bulles…

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La différence invisible – Dachez – Mademoiselle Caroline © Guy Delcourt Productions – 2016

Winter Road (Lemire)

Lemire © Futuropolis – 2016
Lemire © Futuropolis – 2016

Province de l’Ontario au Canada, de nos jours.

Dereck est un solitaire. Sa mine renfrognée, sa gueule de guerrier, sa stature imposante… au premier abord, il n’attire pas la sympathie. Son franc-parler et sa réputation de bagarreur inspirent la méfiance alors, quand on le voit accoudé au comptoir du « Pit Stop », il faut avoir une bonne raison de le déranger. Il se pose toujours à la même place, descend bière sur bière en regarder un match de hockey. C’est son monde le hockey ou plutôt, c’était son monde… avant qu’il ne se fasse exclure de la NLH, avant que plus aucune équipe n’accepte de le faire jouer. Pourtant, en ce temps-là, il rayonnait. Une carrière prometteuse s’offrait à lui. Parce qu’il est incapable de contenir sa colère, il a été contraint de renoncer à toutes ses ambitions. Aujourd’hui, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Pour oublier, il s’imbibe d’alcool et parvient à conserver son boulot de cuisinier par on ne sait trop quel miracle.

Et puis il y a Bethy. Partie à la hâte de Toronto. Elle remonte vers le nord, elle veut changer de vie. Elle fuit, portant sur elle les stigmates d’une vie ratée. L’œil au beurre noir, l’esprit en berne, elle marche vers Pimitamon, sa ville natale. Son blouson en jean la protège à peine du froid. Elle est si frêle qu’on se demande où elle a bien pu trouver la force de s’extraire des coups de son homme, de la drogue et de la misère. Fauchée, déprimée, déboussolée… tout ce qu’elle sait, c’est que son frère est la dernière lueur d’espoir qui lui reste. Son frère est la dernière personne en qui elle a confiance. Son frère Dereck.

A chaque fois que je tiens un nouvel album de Jeff Lemire en mains, c’est comme un petit événement. La lecture nécessite un minimum d’organisation, ne serait-ce que le fait d’aménager un temps de lecture durant lequel je suis certaine de ne pas être dérangée. Les mêmes questions qui reviennent à chaque fois : est-ce que ce sera une claque comme « Essex County » ou un plaisir plus timide comme « Jack Joseph » ? La lecture sera-t-elle interactive comme « Trillium » ou addictive comme « Sweet tooth » ?

Les histoires qui jaillissent de l’esprit de Jeff Lemire me fascinent. Ses personnages mélangent force et fragilité ; ils sont bousculés par leurs doutes, déstabilisés par l’imprévu, observent, attendent et finalement, se jettent dans la gueule du loup pour affronter leurs propres démons.

Le couple fraternel que forment Dereck et Beth n’échappent pas à cette malédiction. Pour construire cette histoire, Jeff Lemire est revenu dans un lieu qu’il ne connait que trop bien – l’Ontario – dans une petite commune que l’on imagine non loin d’Essex, sa ville natale. On y retrouve les mêmes gueules cassées, les mêmes solitudes qui crient en silence, le même rythme de vie tranquille… et puis cette similitude avec la présence de Bethy qui apparaissait ponctuellement dans « Essex County ». Est-ce la même femme ? Est-ce un hasard ? Le point commun le plus frappant est l’attrait que Dereck (héros de « Winter Road ») et Lou (héros de « Essex county ») partage pour le hockey. Les mêmes rêves brisés, les mêmes carrières d’hockeyeur qui ont stoppé net, les mêmes hommes cassés renvoyés à leur dure réalité.

Dans cet album, on flotte dans des tons bleutés. Seuls les souvenirs sont en couleurs, faisant penser à un passé radieux, idéalisé malgré les bleus qui ont marqué le cœur durant l’enfance chaotique de Beth et Dereck. Un passé idéalisé, vestige d’un temps révolu où la souffrance était moins tenace, où les personnages pouvaient encore compter sur la présence rassurante de parents, où les décisions prises – même mauvaises, même prises sous le coup de l’impulsivité – n’étaient pas de nature à rompre des amitiés… à décevoir de façon irréversible. Un passé révolu qui s’est effacé derrière un présent morne, où les personnages sont mélancoliques, torturés par leurs vieux démons. « Le bleu est symbole de vérité, comme l’eau limpide qui ne peut rien cacher » peut-on lire dans les différents textes expliquant la symbolique des couleurs. En choisissant cette ambiance graphique bleutée, Jeff Lemire nous permet de comprendre que ses anti-héros ne sont pas dupes quant à ce qu’ils sont devenus.

PictoOKLe trait de Jeff Lemire s’est structuré. Plus apaisé, plus précis. Il ne joue plus de la même manière avec les contrastes, a abandonné l’emploi du noir et blanc pour se saisir de la couleur, pour jouer avec l’ombre et la lumière. Pas le meilleur Lemire mais une fois la lecture engagée, l’auteur nous tient en haleine. On sent que les personnages nous échappent car on les sent capables de tout sans pour autant parvenir à deviner leurs intentions. Un album prenant même si l’on reste spectateur des événements.

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Pour la première fois, j’accueille la « BD de la semaine ». Je tremblais tellement à cette idée que j’ai demandé à Jérôme s’il acceptait de m’accompagner sur une LC… Le rendez-vous BD du mercredi est quelque chose de précieux, une aventure débutée en 2009. A l’époque, j’avais suivi Mango. Le partage s’appelait alors « La BD du mercredi ». Le principe quant à lui n’a pas changé : un partage hebdomadaire autour d’un album qui vous a plu ou déplu, de la découverte. Vous trouverez ci-dessous les liens des participations d’aujourd’hui… et si de nouveaux lecteurs souhaitent se joindre à nous pour un, deux, trois ou tous les mercredi du mois… vous êtes les bienvenus !

Les chroniques « BD de la semaine » à découvrir chez :

Nathalie : La Maison (Roca)
Nathalie : La Maison (Roca)
Noukette : Jules B (Modéré)
Noukette : Jules B (Modéré)
Lemire © Futuropolis – 2016
Jérôme : Winter Road (Lemire)
Donner - Moreau © Rue de Sèvres - 2015
Moka : Tempête au haras (Donner & Moreau)
Omont - Zhao © Editions Feï - 2012
Enna : La balade de Yaya, intégrale 1 (Omont & Zhao)
Omont - Zhao © Editions Feï - 2013
Enna : La balade de Yaya, intégrale 2 (Omont & Zhao)
Omont - Zhao © Editions Feï - 2015
Enna : La balade de Yaya, intégrale 3 (Omont & Zhao)
Mylène : Les Campbell, tome 1 (Munuera)
Mylène : Les Campbell, tome 1 (Munuera)
Saxaoul : Tib et Tatoum, tome 1 (Grimaldi & Bannister)
Saxaoul : Tib et Tatoum, tome 1 (Grimaldi & Bannister)
Karine : Literary life (Simmonds)
Karine : Literary life (Simmonds)
Charlotte : Regarde les filles (Bertin)
Charlotte : Regarde les filles (Bertin)
Sabine : Les mutants, un peuple d'incompris (Aubry)
Sabine : Les mutants, un peuple d’incompris (Aubry)
Sandrine : Seules contre tous (Katin
Sandrine : Seules contre tous (Katin)
Hélène : L'Ile au Trésor (Corteggiani & Faure)
Hélène : L’Ile au Trésor (Corteggiani & Faure)
Jacques : Sambre, tome 7 (Yslaire)
Jacques : Sambre, tome 7 (Yslaire)

Winter road

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Jeff LEMIRE

Traduction : Sidoine VAN DEN DRIES

Dépôt légal : septembre 2016

280 pages, 28 euros, ISBN : 978-2-7548-1695-3

Bulles bulles bulles…

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Winter Road – Lemire © Futuropolis – 2016

Sixtine #2

En juin, je vous présentais les grandes lignes d’un univers dont l’héroïne se prénomme Sixtine… avant de proposer à ce blog de prendre une longue pause estivale…

Je vous laissais donc sur votre faim concernant certains aspects d’une intrigue qui ose une cohabitation réussie entre l’univers de la piraterie, celui de l’adolescence et le registre du surnaturel.

Fantômes, incantations, des objets et/ou personnages qui disparaissent en un tour de main mais pour réapparaître à quel endroit ? Je me garderai bien de vous donner la réponse !

Frédéric Maupomé pioche dans les références de tout bord pour construire un univers original mais c’est bel et bien du côté de l’ésotérisme qu’il s’arrête pour donner de la consistance à l’intrigue. Sixtine – son héroïne – a ainsi l’opportunité de mener de front deux (en)quêtes intimement liées.

La jeune fille va tout d’abord chercher à obtenir davantage d’informations sur sa famille paternelle qu’elle ne connaît pas tout en se sensibilisant aux phénomènes étranges dont elle est le témoin. L’histoire s’est construite progressivement et le projet est né d’une série de dessins de Cécile publiés sur Facebook.

Lors d’une rencontre avec Frédéric en avril 2016, il explique : « J’avais envie de travailler avec elle et il se trouve que l’envie était réciproque. J’ai commencé à réfléchir à un scénario inspiré par les images qu’elle avait réalisées d’une petite fille jouant avec des pirates. Au départ, les pirates étaient le refuge imaginaire d’une petite fille atteinte d’une maladie grave mais l’histoire était très sombre et je n’ai jamais réussi à trouver le ton adéquat pour un album jeunesse. Du coup je suis reparti à zéro, j’avais envie d’une héroïne vive et dynamique, un personnage inspiré de Sophie et Fido (dans l’Inspecteur Gadget). Le projet à cheminé progressivement, les éléments ont trouvés leur place. Lors d’un trajet en avion j’ai voulu vraiment formaliser ce que j’avais en tête. Et là, la catastrophe. Le père décédé est arrivé, ainsi que la mère dépassée tentant de faire face au quotidien sans avoir jamais fait le deuil de son mari. Mon envie initiale de construire une série avec des albums indépendants les uns des autres venait d’exploser. Je me rappelle m’être dit en relisant tout ça  : « on est quand même loin de l’Inspecteur Gadget » »

Finalement, le projet n’a pu être finalisé avec Cécile. En revanche, l’univers graphique d’Aude Soleilhac étant prometteur, plein de malice et de gourmandise, Frédéric Maupomé a contacté l’illustratrice qui s’est jointe au projet. Les premiers visuels réalisés en février 2016 ont conforté l’idée que la collaboration serait fructueuse.

Lorsque Aude rejoint le projet, il est déjà très avancé puisque les dialogues des deux premiers tomes sont déjà écrits (rien n’est pourtant figé puisque le scénariste retouche ses dialogues jusqu’à l’envoi à l’imprimerie). Frédéric lui propose donc le scénario narré de l’intégralité du premier tome de « Sixtine », un univers réaliste enrichit d’éléments fantastiques. En effet, l’évolution de différents personnages devrait permettre aux jeunes lecteurs de trouver sa place dans ce monde sans grande difficulté. L’ambiance y est chaleureuse, les protagonistes conviviaux et l’intrigue est prenante.

Comme je le disais plus haut, les grandes lignes du scénario ne sont pas figées. Frédéric Maupomé perçoit les illustrations réalisées par ses collègues comme un levier favorisant le processus de création. Il adapte, intègre… enrichit constamment un scénario déjà riche : ésotérisme, épopée de pirates, pioche dans des souvenirs de voyages, façonne la personnalité de chaque personnage à des fins narratives, cherche le prénom approprié à chaque personnalité… explique Frédéric. C’est un jeu d’écriture permanent.

 

Parlons encore un peu du scénario. Il propose une intrigue qui se déroule dans un monde fantastico-réaliste. Les enfants pourront ainsi s’appuyer sur des repères qui leurs sont familiers : la vie scolaire, l’amitié, les rapports familiaux, les règles quotidiennes (à la maison, à l’école…), la désobéissance… Le fait que la jeune héroïne – Sixtine – partage généreusement son monde imaginaire avec le lecteur devrait également lui assurer un bon accueil auprès de son lectorat. Quel enfant n’a pas rêvé de pouvoir partager de folles aventures avec les personnages qui peuplent ses rêves les plus fous ?

Nous sommes face à un trio de jeunes personnages, comme dans « Anuki« , comme dans « Supers« … pure coïncidence constate le scénariste.

 

Dans les articles à venir, nous aurons, vous comme moi, l’occasion de nous familiariser au dessin d’Aude Soleilhac. On y côtoie des personnages aux trognes expressives (à l’instar de « Histoire de poireaux, de vélos, d’amour et autres phénomènes » réalisé avec Marzena Sowa), un univers plus pétillant et plus ludique que le travail qu’elle avait produit à l’occasion du « Tour du monde en 80 jours » (scénarisé par Loïc Dauvillier) et avec ce petit côté amusé vu dans « La Guerre des boutons » (scénario de Philippe Thirault). Je vous inviterais prochainement à visiter son univers.

Pour l’heure, s’est toute une recherche qui a été faite, tant pour installer lieux et personnages. Trouver Le détail qui permet d’aborder chaque protagoniste avec le bon angle de vue, LE look et la posture qui servent au mieux chaque personnalité, chaque trait de caractère.

Bientôt, je vous présenterai Sixtine, jeune héroïne courageuse et audacieuse…

Sixtine
Sixtine

Giboulées de soleil – Lenka Hornakova-Civade

images« Il faut le préciser, on est des bâtardes de mère en fille, comme certains sont boulangers ou rois. Aujourd’hui, il n’existe plus de boulangers. Ils ont été remplacés par des boulangeries industrielles qui crachent du pain sans âme, d’après maman Marie, qui fait son pain pour la semaine à la maison. Les rois n’existent plus non plus et ont été remplacés, eux, par le Parti Communiste. Il faut maintenant être communiste de père en fils. L’avantage avec le communisme, c’est que chacun peut l’adopter, alors que normalement il n’y a qu’un seul roi par pays. […] A part être bâtardes, dans notre famille, nous ne sommes pas communistes, nous sommes brodeuses, de mère en fille. »

Alors c’est l’histoire de filles-sans-père. D’une lignée de bâtardes, qui, à chaque nouvelle génération, se battent, vivent, avancent avec force, courage, détermination. En toile de fond, l’histoire d’un pays aujourd’hui disparu, la Tchécoslovaquie. De 1930 à 1980.

Je pourrais vous raconter l’histoire, oui mais voilà, je crois que moins on en sait, mieux c’est ! Il faut aller voir, se plonger dans ce merveilleux 1er roman. Vous me direz que je ne suis pas objective, que les histoires de femmes, d’héritage, de transmission, de filiation, de lien mère-enfant, de maternité,  de broderies, de lignée, d’émancipation, d’engagement, de quête de liberté … c’est un peu mon truc ! Le sujet de ma thèse ! Alors qu’évidemment ce livre ne pouvait que me plaire …. C’est vrai, toutafé vrai ! Il y a de ça, évidemment ! Et il y a aussi cette si jolie écriture, simple, tendre, à l’accent chantant des pays de l’est. Il y a aussi ces voix de femmes, ces histoires emmêlées, sombres, belles, violentes…. Un souffle de révolte et de liberté dans ce 1er roman que j’ai dévoré le temps d’un week-end, le temps d’une respiration dans cette rentrée scolaire complètement folle ;-)

 

Et pour vous donner envie, des extraits à savourer sans aucune modération !

Extraits

« Ce chemin est lent, il invite à traîner le pied, à regarder les champs et les forêts, à ramasser des mûres le long des fossés, des pommes, ou des noix, suivant les saisons, et on peut y sautiller pieds nus. Bref, c’est une route amusante, et on n’y croise personne. Il ne s’y passe jamais rien, sauf toutes ces petites aventures quotidiennes. Les boutons de fleurs qui s’ouvrent, les musaraignes qui ont de nouvelles portées, les corbeaux qui arrivent plus tôt dans la saison ou tardent à repartir pour laisser la place au printemps, les branches cassées des vieux pommiers dont personne ne prend soin après un orage d’été plus violent que d’habitude. Si on n’y passait pas avec Rose et maman Magdina, personne ne saurait que tous ces petits riens existent. C’est à se demander si ce chemin n’est pas là juste pour nous. »

«  Elles attendent. Secousse, bien violente. C’est de l’amour ou de la haine pour ces deux femmes ? Elles savent, elles savaient, et elles ne m’ont rien dit, ne m’ont pas prévenue de la douleur du monde, de la charge que l’on doit porter, du poids du silence. J’entends maintenant leurs regards, illisibles et lourds. Je leur en veux terriblement, elles n’avaient pas le droit de se taire, le silence n’explique rien. Moi, je voudrais leur parler, sans savoir exactement quoi dire et comment. Alors j’égraine tous les mots que je connais, je cherche les meilleurs, les plus justes pour raconter ma journée. Comment raconte-t-on une journée comme ça à sa mère, à sa grand-mère ? Impuissante, je finis par me taire, je me sens devenir taiseuse, comme elles deux. »

« Mais mamie Marie m’a prise sur ses genoux, m’a embrassée et a chuchoté à l’oreille « Tu n’appartiens à personnes. Tu es libre. Il n’y a que ça qui compte. Ne l’oublie jamais. » Elle m’a serrée très fort… » 

« Au fond de moi, je ne sais pas si j’aurais tellement aimé rentrer dans le cadre de la normalité. La normalité, c’est ce qu’on nous assène dès notre plus tendre enfance. Pas d’écart, pas de fantaisie, pas de différence, ni plus haut, ni plus bas, ne pas sortir du rang, ne pas être remarquable, ni remarqué, être effacé. D’ailleurs, on en a fait une idéologie, de la normalisation. Ça présuppose que l’on sait ce qui est normal et que l’on tend vers cela. En gros, c’est penser, vouloir, dire et vivre tous la même chose. Du moins en apparence. Oui, s’effacer, et là, paradoxalement, on peut commencer à exister soi-même, secrètement, en catimini ; avoir une vie clandestine. Moi, je ne rentre pas dans le moule, j’ai une tâche de naissance, une ligne blanche depuis des générations. C’est ça être moi, être de la lignée blanche, ne pas être normale. Je crois que ça me convient, en dépit de la prof et du reste du monde. »

 

68 premières fois

 

Encore une merveille savourée grâce à cette formidable aventure des 68 premières fois (allez découvrir les nombreux billets et cette belle communauté héhé c’est par !)

Giboulées de soleil, Lenka Hornakova-Civade, Alma Editeur, 2016.

Myrmidon #5 (Dauvillier & Martin) vs Anuki #6 (Maupomé & Sénégas)

Ils sont deux ! Deux intrépides aventuriers qui n’hésitent pas à repousser les frontières de leurs peurs. Deux à revenir maintenant avec régularité. Chaque année, on peut compter sur eux pour épauler nos charmantes têtes blondes.

Dauvillier – Martin © Editions de la Gouttière – 2016
Dauvillier – Martin © Editions de la Gouttière – 2016

D’un côté, je vous présente Myrmidon qui fait sa cinquième apparition dans un album intitulé « Myrmidon et la grotte mystérieuse ». Lorsque l’histoire commence, Myrmidon se promène dans son jardin, vêtu de son indécrottable grenouillère. Pour une fois, il n’est pas seul. Son chien file à la vitesse de l’éclair vers le fond du jardin, portant dans sa gueule une lance et une peau de bête. Myrmidon parvient à s’en saisir, enfile la peau de bête et le voilà devenu un vaillant petit homme des cavernes. Mais lorsque qu’il se retrouve nez-à-nez avec un majestueux tigre à dents de sabre, Myrmidon décampe aussi vite que le lui permettre ses petites jambes. Sa fuite l’embarque dans un périple surprenant qu’il n’est pas prêt d’oublier !

Maupomé – Sénégas © Editions de la Gouttière – 2016
Maupomé – Sénégas © Editions de la Gouttière – 2016

De l’autre, je vous présente Anuki, un jeune indien intrépide. « La grande Course du printemps » est le sixième album de la série. Le printemps est revenu et avec lui tout son cortège de rires et d’activités en plein air. S’il y a bien un jour spécial, c’est celui de la grande course de printemps qui est l’occasion de défier les copains à la course. La journée s’annonçait bien jusqu’à ce que Nuna prenne place sur la ligne de départ. Pourtant tout le monde sait bien que les filles ne font pas la course d’habitude. Les garçons tentent de la raisonner mais rien à faire, Nuna a décidé de participer à la course et foi de Nuna, elle participera !

Alors dans ce combat narratif qui oppose deux personnages de séries jeunesses muettes, qui a l’avantage ? « Myrmidon » est une série plus « jeune » qu’ « Anuki ». Née en 2013, elle s’adresse à des petits lecteurs qui commencent à se sensibiliser aux livres. Conseillée à partir de 2 ans, la série propose des histoires indépendantes mettant en scène un personnage récurrent prénommé Myrmidon. Un petit bonhomme haut comme trois pommes qui a soif d’aventures. Cet enfant solitaire s’invente mille et une histoires dans lesquelles il affronte des pirates, des indiens ou encore un dragon ! Son imagination débordante lui permet de repousser sans cesse les frontières de son jardin. Chaque recoin de ce petit espace familier se transforme en un battement de cils. Ainsi, une cavité dans le tronc d’un arbre devient l’entrée secrète d’un repaire ou d’une caverne, une brise… et c’est un tigre à dents de sabre qui apparaît et le renifle ! Il suffit à Myrmidon d’enfiler un costume et la manière dont il perçoit son environnement change. Les aventures qu’il invente prennent vie.

Pour Anuki, c’est différent. La série est un peu plus ancienne (démarrée en 2011) et propose chaque année une nouvelle aventure. Le terrain de jeu de ce jeune sioux est vaste et englobe chaque recoin qu’il y a aux abords du camp indien. Forêt, plaine, rivière… à chaque aventure, il s’aguerrit un peu plus. Il apprend la bravoure, le sens de l’amitié, la patience. Il doit parfois ravaler sa fierté et apprendre à faire des compromis. A partir de 4-5 ans, Anuki est un compagnon de lecture idéal pour des enfants qui profiteront à la fois du rythme (parfois effréné) de l’histoire, des nombreux détails graphiques proposés par les illustrations et de l’humour qui jaillit régulièrement. Les scènes sont drôles et rien qu’à regarder les bouilles des personnages, on comprend parfaitement quand les choses dérapent ou tournent en faveur d’Anuki. C’est truculent.

Dans les deux séries, l’humour et la bonne humeur sont très présents. De même, les auteurs donnent des petites doses d’adrénaline à leurs lecteurs… il y a toujours un moment qui fait un peu peur avant que l’histoire ne reprenne sa course jusqu’au dénouement. Depuis deux ou trois ans, ces deux séries muettes sont à peu près synchro sur leur rythme de publication. Toutes deux ont pour personnage central un petit garçon jovial et dynamique, toutes deux – et pour des raisons différentes – donnent l’impression qu’un petit vent de liberté souffle sur nos héros.

Alors qu’il suffit à Myrmidon d’imaginer un animal ou une fusée pour que ceux-ci prennent forme, Anuki en revanche se jette (souvent à son insu) à corps perdu dans des situations alambiquées. Il agit… et réfléchit ensuite. Il est rarement seul et ses amis lui ont souvent été d’une aide précieuse pour se tirer d’un mauvais pas. Il fanfaronne là où Myrmidon est plus réservé. Il se lance dans de franches accolades là où Myrmidon cherchera un petit câlin qui rassure. Tout est explicite dans Anuki tandis que dans Myrmidon, l’originalité tient au fait que le monde imaginaire du garçonnet se transpose sur son monde réel via une technique assez facile à appréhender : le monde réel est coloré tandis que les éléments du monde imaginaire sont croqués (seuls les contours des personnages sont colorés). J’avais expliqué le principe dans les chroniques des albums précédents (accessibles via les sommaires du blog et/ou le moteur de recherche intégré).

Anuki et Myrmidon sont deux jeunes héros aussi différents que complémentaires. Anuki fonce dans le tas tandis que Myrmidon serait plus enclin à esquiver. Mais tous deux promettent à leurs lecteurs de partager de belles aventures. Le support diffère légèrement ; un format à l’italienne (255 x 195 mm) met en valeur les illustrations très épurées de Myrmidon. Les dessins sont simples, chaque case contient tout au plus trois éléments et pas plus d’une action à chaque fois. C’est la garantie pour ne pas perdre le jeune lecteur en route. Anuki en revanche est plus espiègle : derrière ce format standard (190 x 250 mm), la composition des planches change en permanence afin d’accompagner les sprints et les chutes du héros. Un arrêt brutal contre un tronc d’arbre, un regard plein de complicité ou un grand moment de solitude sont autant d’occasions de faire des gros plans sur des trognes qui nous font fondre.

PictoOKDe belles séries jeunesse à faire découvrir.

Myrmidon

Tome 5 : Myrmidon et la grotte mystérieuse
Série en cours
Editeur : Editions de la Gouttière
Dessinateur : Thierry MARTIN<
Scénariste : Loïc DAUVILLIER
Dépôt légal : septembre 2016
32 pages, 9,70 euros, ISBN : 979-10-92111-41-5

Anuki

Tome 6 : La grande Course du printemps
Série en cours
Edition : Editions de la Gouttière
Dessinateur : Stéphane SENEGAS
Scénariste : Frédéric MAUPOME
Dépôt légal : septembre 2016
40 pages, 10,70 euros, ISBN : 979-10-92111-37-8

Bulles bulles bulles…

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Fin de la parenthèse (Sfar)

Sfar © Rue de Sèvres – 2016
Sfar © Rue de Sèvres – 2016

Nous avions laissé Seabearstein sur une île lointaine et paradisiaque, soucieux de bien s’enivrer afin d’oublier Mireilledarc, sa muse et amante. Depuis, il a rencontré celle qui est devenue sa compagne. Epanoui et animé par la conviction d’avoir enfin trouvé sa place, Seabearstein s’étonne d’avoir répondu à une invitation qui l’oblige à rentrer à Paris.

Sur place, il fait la connaissance d’une jeune femme qui lui donne les derniers détails de sa mission. Il est chargé de participer à une expérience particulière. Il apprend notamment que Salvador Dali est cryogénisé et que ses employeurs ont décidé de le réveiller. Son rôle consiste dans un premier temps à recruter quatre top models qui accepteraient de poser nues puis de leur demander de s’enfermer quatre jours durant avec lui. Pendant que les filles déambuleront, nues, dans une maison remplies d’œuvres de Salvador Dali, Seabearstein les dessinera. Durant quatre jours, ils seront totalement isolés du monde extérieur, sans téléphone, télévision, radio ou ordinateur.

Cette mise en scène n’a d’autre fonction que celle de favoriser le « processus magique » qui doit opérer et conduire au réveil du maître du surréalisme. L’huis-clos atypique permet aux quatre femmes de se sensibiliser progressivement à l’œuvre de Dali. La prise de stupéfiants sera un vecteur favorisant leur éveil. A force d’être entourées par les toiles et sculptures de Dali, elles se mettent inconsciemment à incarner les postures représentées dans les œuvres dalinienne.

Joann Sfar est partout, tout le temps. Difficile de lui échapper tant il est présent dans les médias, tant il est actif, prolifique, « touche à tout ». Auteur de bande dessinée, réalisateur, romancier… et rien ne nous dit qu’il n’a pas d’autres cordes à son arc. Pourtant, son œuvre très personnelle, très identifiable (son trait est reconnaissable au premier coup d’œil) ne fait pas l’unanimité. Et quand bien même on apprécie une de ses œuvres, on n’est pas certain d’adhérer à la suivante. Cela ne marche pas tout le temps. Il n’est pas simple d’adhérer à son univers, de trouver le rythme, de s’accorder avec le ton. En revanche, lorsqu’on est synchrone, la lecture est un réel plaisir. On profite de chaque respiration, on est partie prenante dans les échanges, on participe en étant posé sur l’épaule d’un personnage ou accoudé à la même table que lui. On se laisse porter sans aucune certitude sur le plaisir ou le déplaisir que l’on ressentira une fois la lecture terminée.

Sur le bandeau de « Fin de la parenthèse », une accroche : « Quand Joann Sfar réveille Salvador Dali », suivie d’une invitation à venir découvrir l’exposition « Une seconde avant l’éveil » à l’Espace Dali (Paris) qui s’est ouverte le 9 septembre 2016… soit une petite semaine avant la sortie de « Fin de parenthèse » en librairie. Programme ambitieux, le timing en impose et – pour ne pas en rajouter – je me réserverais de parler de l’arrivée de son dernier roman autobiographique « Comment tu parles de ton père » (sorti le 1er septembre dernier) …

Joann Sfar est partout… son cerveau bouillonne…

Il y a 5 mois [à peine], les lecteurs découvraient « Tu n’as rien à craindre de moi » (Editions Rue de Sèvres) et faisaient la connaissance de Seabearstein. Un artiste qui vit par et pour son art. Ce nouvel album nous permet de savoir ce qu’il est devenu.

Dès la deuxième de couverture, la lecture commence. Habituellement cet endroit est vierge mais ici, des figures de tarots de Marseille surgissent et nous interpellent tandis que deux personnages conversent. Place à la lecture avant même d’avoir tourné la page de garde !! …  Le lecteur, compliant et amusé, est invité à abandonner les préliminaires habituels ; cette fois, il ne tournera pas mécaniquement la page de garde, puis l’austère page de titre avant de s’imprégner timidement des premières impressions produites par l’histoire. Sans tarder, le scénario nous plonge au cœur du sujet.

 « – Et je suis là pour quoi ?
– Vous êtes là pour s’il ne se réveille pas. »

Faire revivre un artiste. N’est-ce pas ce qu’un artiste contemporain fait lorsqu’il revisite l’œuvre d’un de ses pairs ? Explorer des œuvres, les visiter, observer.

Notre civilisation se terminera sans qu’on ait compris pourquoi nos semblables ont pu encore une fois se laisser empapaouter par l’idée absurde qu’un prêtre saurait mieux qu’un peintre. Dalí parlait de cryogénie. On lui disait « Maître, pourquoi répétez-vous sans cesse que vous allez être cryogénisé ». Et Dalí répondait, je le cite de mémoire, que le jour où l’on annoncerait son décès, il se trouverait toujours un con, au fond d’un bistro, quelque part dans le monde, pour balbutier « Non, il n’est pas mort, il est cry-o-gé-ni-sé ». Le con, c’est moi. Je le crois réincarné dans ses œuvres, je suis persuadé que rien n’est plus vivant que l’émotion qui vous retourne au moment où vous comprenez enfin une peinture que vous avez sous les yeux depuis toujours.

[Joann Sfar dans le préambule de l’album]

J’ai été troublée par les similitudes entre Joann Sfar et Seabearstein. Tous deux sont fascinés par Dali. Quand l’un rendre compte de ses explorations par le biais d’une exposition, l’autre s’isole quatre jours pour faire revivre l’esprit du Maître. Et Sfar lui-même n’a-t-il pas décoré un espace de telle manière à ce qu’il semble familier à Dali s’il venait à se réveiller réellement ? Et que dire de ce mouvement dans lequel on perçoit Sfar qui se fond dans Dali pour mieux en appréhender la démarche… et qui se fond ensuite dans Seabearstein pour rendre compte du fruit de son expérience ? Seabearstein est une projection fictive de son auteur mais les deux semblent se nourrir de leurs expérimentations respectives ; les défis que se lance l’auteur influencent les choix osés par son personnage… à moins que ce ne soit le contraire…

dalimannequins-001L’idée de départ de l’album est une photo de Dali. Sur le cliché, on y voit le peintre nous fixer du regard tandis qu’en arrière-plan, quatre femmes nues prennent la pose. Joann Sfar a rejoué cette photographie.

On y retrouve les thèmes de la religion et de la croyance, chers à Sfar. Ce dernier inclut également d’autres sujets d’actualité comme le consumérisme, le conformisme, le racisme et le terrorisme. On sent d’ailleurs l’impact qu’ont eu, sur Sfar, les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan. La narration est rythmée et alerte malgré le contexte de la claustration et les sujets abordés. Les temps morts nous permettent de nous approprier ce qui a été dit voire de prolonger certains propos et ainsi suivre notre propre réflexion. Puis, au détour d’une page, au beau milieu des illustrations de Sfar et de son trait claudiquant, les œuvres de Dali surgissent. On les regarde d’un autre œil, on les déchiffre grâce à l’aide bienveillante de Seabearstein.

PictoOKUne expérience de lecture originale, décalée qui pourtant va au cœur des sujets qui font l’actualité aujourd’hui. Très bel album qui, je pense, ne fera pourtant pas l’unanimité auprès des lecteurs.

Une interview de Joann Sfar (www.20minutes.fr) et la chronique de Leiloona.

la-bd-de-la-semaine-150x150Une lecture que je partage à l’occasion des BD du mercredi. Tous les liens sont aujourd’hui chez Stephie.

Extraits :

« Toi, tu dis tricher, moi, je dis changer de système de pensée » (Fin de la parenthèse).

« Vous avez des gens qui s’inscrivent dans des mouvements religieux et politiques dont le but est de détruire notre pays. Notre pays, c’est ni une race ni une religion, c’est un territoire. » (Fin de la parenthèse).

« (…) stopper d’un coup la fascination idiote pour la religion sur toute la planète. Et dans le même mouvement, donner à l’expression « Art contemporain » un poids qu’elle n’a jamais eu » (Fin de la parenthèse).

Fin de la parenthèse

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : Joann SFAR

Dépôt légal : septembre 2016

112 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36981-316-3

Bulles bulles bulles…

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Fin de la parenthèse – Sfar © Rue de Sèvres – 2016

Ce qui nous sépare – Anne Collongues

9782330060541« Un soir d’hiver, dans un RER qui traverse la capitale et file vers une lointaine banlieue au nord-ouest de Paris. Réunis dans une voiture, sept passagers sont plongés dans leurs rêveries, leurs souvenirs ou leurs préoccupations. Marie s’est jetée dans le train comme on fuit le chagrin ; Alain, qui vient de s’installer à Paris, va retrouver quelqu’un qui lui est cher ; Cigarette est revenue aider ses parents à la caisse du bar-PMU de son enfance ; Chérif rentre dans sa cité après sa journée de travail ; Laura se dirige comme tous les mardis vers une clinique ; Liad arrive d’Israël ; Frank rejoint son pavillon de banlieue…»

« Fragments de vies anonymes » un soir d’hiver dans un RER. Une heure dans la vie de Marie, Alain, Cigarette, Chérif, Laura, Liad et Frank, une heure, un instant seulement, dans leurs pensées, leurs souvenirs, leurs rêves…

Sept personnages, sept parcours, sept histoires qui s’entrechoquent dans ce wagon. Et leurs doutes, leurs désirs, leurs envies, leurs secrets,  leurs peines se mêlent dans cet espace clos en mouvement. « Dehors tout est mouillé, toits, goudron, talus, le gris domine… ». Il n’y a pas d’échappatoire, chacun est seul avec sa voix intérieure qui divague au gré de ce voyage qui les entraîne tous vers …. Vers quoi d’ailleurs ?

Récit intime de sept « héros » ordinaires. Ça pourrait être vous, ça pourrait être moi…

Peu à peu, d’un personnage à l’autre, d’un songe à l’autre, on s’approche au plus près d’eux, tout contre… Et punaise, que c’est beau, que c’est triste aussi un peu… Aurai tant voulu continuer le voyage encore,  pour voir, pour savoir, l’après… Tendre la main vers ces solitudes….

Ai failli passer à côté de ce si joli roman par flemme, manque de temps, trop de lectures en cours, et puis la magie des 68 premières fois a encore opéré ! Et ce roman m’a toutafé emportée !

Ce qui nous sépare est donc un 1er roman émouvant qui vous entraînera, soyez en sûr, loin, haut, beau….

 

Extraits

« Des larmes tombaient dans son assiette, elle ne pouvait ni les arrêter ni finir ses pâtes. Oh, ça va, arrête de pleurer, tu crois qu’il n’y a pas assez de larmes comme ça ? Il s’est levé, a saisi une cigarette, est allé l’allumer à la fenêtre… Marie a ravalé ses larmes et dégluti sa bouchée. […] Tout l’appartement semblait figé comme elle dans l’attente, tous les meubles, tous les objets, jusqu’à la fourchette que sa main n’avait pas posée, tournée vers Gaétan qui regardait les jardins où hibernent sous des bâches des barbecues rouillés et les tondeuses à gazon ; peut être apercevait-il un voisin revenir de la promenade du chien, ou fermer ses volets, tandis qu’elle implorait silencieusement qu’il se retourne et que tout redevienne comme avant, mais elle savait que c’était impossible et restait assise, les coquillettes et les mots coincés dans la gorge, avec dans la tête l’écho des siens, que son silence continuait d’asséner tandis qu’il écrasait son mégot, ce constant reproche de la grossesse qui empêchait toute conversation. Lui n’avait rien demandé. »

« Oui, il partirait. Il rêvait tout haut en fumant, tandis que Cigarette, la jambe enroulée autour de la siennes, ne parvenait pas à croire que c’était elle, ici, dans cette chambre où pénétrait le rire des mouettes, dans une nudité nouvelle, lascive et agréable ; et tandis qu’il parlait d’ailleurs, elle revivait en pensée le chemin de ses mains sur son corps comme Marie s’était repassé plusieurs fois sa première nuit avec Gaétan, premières fois qu’elles ont toutes deux oubliées maintenant, parce qu’il ne s’agissait pas de sexe, ni même de plaisir, cela viendrait ensuite, mais d’amour, un amour candide et exaltant, le premier ; et c’est le souvenir qu’elles en ont, souvenir diffus mais certain de bonheur, tandis que se sont dissipées les sensations physiques et leur surprise –alors c’est ça ? -, la maladresse des gestes, la petite douleur et la déception, autant que la griserie de se sentir femme. »

 

68 premières fois

 

Merci à cette belle aventure des 68 premières fois et une pensée un peu plus particulière pour Églantine❤

Ce qui nous sépare, Anne Collongues, Actes Sud, 2016, 18€50.