Suiza (Belpois)

Belpois © Gallimard – 2019

« Ici, les gens vont raconter n’importe quoi sur mon compte, après un fait divers pareil. N’importe quoi. Que j’avais ça dans les gènes, la violence et l’ennui, que j’étais bien le fils de mon père et que ça devait arriver. Ils vont raconter ma vie, même à ceux qui ne demanderont rien, ceux qui seront juste de passage, ceux qui viendront au village pour voir une connaissance, ou visiter la région. Mais personne ne sait vraiment l’histoire, à part Ramón. Agustina aussi, si je réfléchis bien, mais elle, elle ne pouvait pas être tout à fait objective, j’étais comme son fils. C’était surtout Ramón qui aurait eu le droit de l’ouvrir, parce que lui, il vivait presque avec nous.

Il a su le premier que j’étais malade. Un truc vraiment grave, une saloperie. Oui, c’est comme ça que ça a commencé, cette histoire, avec une bonne maladie bien dégueulasse. »

 

C’est l’histoire de Tomàs. Sa confession. Immédiatement, dès les premiers mots, on pressent la douleur et le drame. Tomàs a bientôt 40 ans. Il est veuf. Seul. Il est doté d’une belle exploitation agricole. En Galice. Un morceau de campagne qui le remplit de puissance et de fierté. Son bout de pays. Sa terre. C’est tout ce qu’il a. Tomàs y travaille sans relâche, aidé par Ramón, le vieux. Son ouvrier agricole de toujours. Comme un substitut de père.

Tomàs a un cancer. Un cancer tout neuf qui vient d’être découvert. Un cancer de merde. Un cancer des poumons bien dégueulasse. Tomàs angoisse. Seul. Il va mourir, c’est sûr….

Tous les midis, parfois même le soir, Tomàs et Ramon mangent chez ce vieux débris d’Alvaro qui cuisine comme personne. Ce midi, derrière le bar, il y avait Suiza. Une femme. Belle à en coupé le souffle. Conne un peu non ?

Ce midi, la vie de Tomàs a basculé. Il est devenu comme fou. Fou de désir. Fou de vie. Fou, fou fou. Il veut Suiza. Il la veut de toutes ses forces. Tomàs est un prédateur.

« J’ai laissé faire tout à coup, je ne pouvais plus lutter, je m’épuisais à tenter de l’oublier. Je bandais gentiment, pépère, pas énervé.
J’ai pris ma décision, elle est tombée comme un couperet d’évidence. De toute façon je n’avais plus le temps devant moi pour les fioritures. Finalement, j’irais au bar, ce soir-là, pour sentir encore cette femme. Cette perspective m’a rassuré. J’irais ce soir. Mes lèvres étaient des babines qui découvraient mes dents blanches de bête sanguinaire, en un sourire que je voulais féroce. Pour un peu, j’aurais tendu le cou et j’aurais hurlé à la mort toute ma rage et mon envie.
J’ai programmé en toute conscience que, ce soi-là, j’irais chez Alvaro. J’avais un plan de tueur à gages, simple et précis, méthodique. Je la verrais, j’attendrais qu’elle sorte, je la coincerais et je la baiserais.
Peut-être même bien devant tout le monde. »

Et puis, l’histoire prend un autre chemin, plus doux, paradoxalement. C’est pas complètement le bonheur ni la douceur mais ça y ressemble un peu… Tomàs et Suiza vont s’approcher (c’est peu de le dire !), s’apprivoiser, se reconnaître, s’aimer peut-être…

« Les manques lui ont fait une fragilité d’œuf, alors qu’ils t’ont donné une carapace de tortue. Elle seule sait te l’enlever sans t’arracher la peau, toi seul sait la protéger comme elle le souhaite, sans la casser. Vos deux faiblesses mises ensemble, ça fait quelque chose de solide, une petite paire d’inséparables. C’est pas souvent, mais des fois, quand tu mélanges bien deux malheurs, ça monte en crème de bonheur. »

Et puis l’histoire continue et moi je ne dis plus rien si ce n’est vous encourager fort fort à lire ce livre. D’abord parce que l’écriture est remarquable, libre, crue. Pleine d’ironie. Mordante. Comme la vie. Un brin cruelle aussi. Absolument réjouissante. Et que le récit est implacable. Incroyablement maitrisé. Il est à tomber ! Et surtout, impossible à lâcher ….

J’ai tout aimé dans ce livre. Tout. Suiza est mon coup de cœur des 68 premières fois.

(Pour découvrir tous les romans de la sélection et les billets c’est par là : https://68premieresfois.wordpress.com/ )

Extraits

«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»

 

« La vie était rude ici, nous étions loin de tout, nous vivions dans une autarcie presque complète. Nous avions l’habitude de nous priver de tout, d’économiser. Le moindre morceau de viande, le moindre poulpe prenaient une valeur inestimable. Des générations sous le joug de la pauvreté, et une crise qui nous avait impactés de plein fouet, rajoutant une couche de difficulté. La dureté était devenue plus vive, nous étions comme des pierres, surprises par une gelée d’hiver. Le plus frappant était qu’habitués à nous priver, et ne pouvant le faire davantage, nous étions devenus économes jusque dans nos sentiments, nos rapports aux autres. Nous parlions peu, juste pour dire l’essentiel, voire l’indispensable. Nous nous en tenions au strict minimum. Nous ne savions plus faire avec la douceur. Les valeurs étaient toujours les mêmes, l’amitié, l’honneur, l’amour, le respect, mais nous ne les exprimions plus qu’en actes, eux aussi réduits à l’extrême. La parole avait disparu. Le bonheur était fugace, presque un miracle et souvent culinaire. Un bon verre de vin, une bonne assiette de viande, un pain gris qui tenait au ventre nous ravissaient plus sûrement qu’un compliment. »

Bénédicte Belpois, Suiza, Gallimard, 2019.

La Tête dans les nuages (Remnant)

 

C’est la période des remises de diplômes universitaires. L’aboutissement de plusieurs années d’études.

Maintenant qu’il a obtenu son diplôme en Arts, Seth devrait être satisfait. Il devrait être soulagé de ne plus avoir à se pencher sur des projets artistiques insipides, ravi de pouvoir se lancer dans la vie active et de tenter d’imposer son style, content d’aller à cette fête de fin d’études avec les étudiants de sa promotion…

… mais c’est tout l’inverse qui se produit. Malgré les nombreux compliments qu’il reçoit sur la qualité de son travail artistique, Seth nage dans un profond pessimisme. Voilà… il en a donc terminé avec les études. La vie active s’ouvre enfin à lui mais il est morose et tétanisé. Il se sent sans talent, inutile. Pour lui, la fin des études sonne le glas des années d’insouciance bien qu’il ait connu une réalité économique déjà difficile. Pour lui, demain ne peut qu’être pire. La première raison qui s’impose à lui est son prêt étudiant. Avoir le diplôme en poche a pour conséquence directe que la banque va mettre en place l’échéancier qui permettra de le rembourser. Seth est donc acculé par le besoin de trouver rapidement un emploi pour faire face aux prélèvements. Il va devoir se serrer la ceinture encore plus que durant ses années en Fac. Il finit par trouver un boulot payé au lance-pierre dans un fast-food mexicain qui l’éloigne des réseaux artistiques.

Les mois passent. Seth stagne. Il ne peint plus. La seule chose qu’il parvient encore à faire, ce sont des croquis qu’il dessine. Où qu’il aille, il a toujours sur lui son inséparable carnet.

Seth pourrait s’appuyer sur son colocataire – ami qui était avec lui en Fac d’Arts – mais ce dernier consacre de plus en plus son temps à jouer à la console. Et comme l’un ne va pas sans l’autre, la consommation de drogues va également croissant. C’est n’est donc pas sur Jeff que Seth peut s’appuyer car Jeff le renvoie à son propre échec.

De l’autre côté, son amie Allison a saisi l’opportunité à même de sa carrière d’artiste. Elle s’apprête à exposer dans une galerie réputée. En moins d’un an, son nom devrait commencer à sortir de Cincinnati et à tourner à New-York. Elle a eu de la veine… ce qui renvoie Seth à son propre échec.

Quelle que soit la direction dans laquelle il regarde, il ne voit pas comment s’en sortir. Comment se dégager un minimum de temps pour peindre ou dessiner ? Comment se faufiler dans le milieu sans se louvoyer, sans avoir à lécher les bottes d’individus pédants et prétentieux… mais qui offrent l’avantage d’avoir un énorme carnet de contacts auprès desquels Seth pourrait se placer ?

La Tête dans les nuages – Remnant © Guy Delcourt Productions – 2018

Le récit de cet album est inspiré de l’expérience de Joseph Remnant. La galère, l’entrée dans la vie active, les petits boulots, le manque de considération, la trouille de ne pas savoir imposer son propre style… C’est tout cela que le scénariste aborde en donnant un coup d’œil dans le rétro et en prenant – au passage – du recul sur son propre parcours. On suit son alter égo de papier dans cette période délicate et on découvre page à page comment il a pris ce tournant si délicat qui attend tout le monde à la sortie des études. La remise en question est d’autant plus forte qu’il s’oriente vers une carrière d’artiste. Il est donc amené à s’exposer et à prendre des risques pour espérer retenir l’attention d’un public. Il n’est pas certain d’avoir les épaules suffisamment larges pour assumer la critique quand elle se présentera.

La peur d’échouer le met en situation d’échec avant même d’avoir essayé. A partir de là, il s’enfonce dans un immobilisme qui le cloue littéralement sur place. Elle a sur lui l’effet d’un rouleau compresseur. Il perd l’envie, perd l’inspiration. Il devient aigri… La plume de Joseph Remnant détaille cela par le menu et on se lie rapidement de sympathie pour le personnage principal. Le scénario se déplie avec beaucoup de naturel au point que j’étais remplie de curiosité vis-à-vis de ce témoignage semi-fictif qui nous est proposé.

Sans compter que le trait noir et épais de Joseph Remnant a attrapé les émotions justes. Elles collent aux dessins et le rendent vivant, elles donnent du relief aux expressions des personnages. J’ai trouvé qu’elles donnaient la juste touche de pathos au récit avec une petite pointe de désabusement qui donne une jolie crédibilité à l’ensemble. La déprime prend lentement ses quartiers, on ressent sa lourde étreinte envahir jour après jour le narrateur.

« La tête dans les nuages » croque le portrait d’une génération remplie de contradictions. Le groupe initial de quatre étudiants (deux mecs, deux filles) prend des chemins radicalement différents. Pendant que les garçons se laissent dériver (le personnage principal parvient toutefois à garder quelques garde-fous), les filles quant à elles se montrent audacieuses. Leur réussite saute à la gueule des garçons. On perçoit très bien l’écart entre l’état d’esprit des uns et des unes. Cela donne du liant au scénario. Ce dernier trouve l’équilibre entre le piétinement et la soif d’aller de l’avant.

Une belle surprise que cet album. Je croyais à tort qu’il s’agissait d’une pseudo-biographie de Seth, artiste canadien et auteur – notamment – de « La vie est belle malgré tout » (j’avais bien aimé cet album au moment de la lecture mais avec le temps, mes souvenirs ont fait le tri dans mes impressions de lecture, me laissant sur un amer goût d’ennui… ce qui explique certainement pourquoi je n’ai jamais cherché à lire d’autres albums de cet auteur nord-américain). Heureusement, il n’est pas question de biographie mais bien d’un témoignage dans lequel plusieurs personnages ont voix au chapitre. Leurs regards croisés enrichissent l’intrigue et adoucissent les aspects parfois anguleux que peut avoir un témoignage trop centré sur un seul protagoniste.

La Tête dans les Nuages
One shot
Editeur : Delcourt / Collection : Outsider
Dessinateur / Scénariste : Joseph REMNANT
Dépôt légal : septembre 2018 / 160 pages / 18,95 euros
ISBN : 978-2-7560-9092-4

Bien des choses (Morel & Rabaté)

« Tout au long du siècle dernier, le vingtième, l’une des traditions estivales consistait à s’adresser des mots écrits à la main sur des petits bouts de carton.
La carte postale jouait franc jeu, s’exposant à la vue de tous. Elle ne cultivait pas le secret. Elle faisait étalage de son bonheur, s’amusant à susciter la jalousie. Un concierge à Saint Germain des Près quand il montait son courrier à Hubert Deschamps savait discerner l’information essentielle « Paraît qu’il fait beau à Marseille… »
Au verso, on pouvait profiter d’une vue en couleurs : le casino de Royan, la promenade des anglais ou un coucher de soleil sur Pornichet.  Quelquefois, toute une ville était condensée sur quelques centimètres carrés : la cathédrale Notre Dame d’Amiens, l’hôtel de Berny, la place Gambetta et les hortillonnages. D’autres fois, c’était un âne ou une vache ou un verrat avec un soutien-gorge… La légende disait « vachement bonnes vacances ! », « Bonne ânée ! » ou « Ben mon cochon ! ». On savait rire.
C’était avant les e-mail, Internet. Déjà on communiquait en s’envoyant des « Bonjour du Lavandou », des « Grosses bises de Laval », des « Bisous de Béziers » et des « Pensées de Paimpol ». »

L’album s’ouvre sur ces mots. Pas de chichis. Pas de fioritures. Beaucoup de tendresse. Beaucoup d’amour pour son prochain. La vie comme elle est, dans son simple costume de banalités. Une habitude naturelle que celle d’écrire, même pour rien dire, juste pour le geste de dire « on pense à vous » . Cela témoigne d’un art de vivre qui était encore de mise il y a une poignée d’années même si, je m’en rappelle encore, je soufflais quand il s’agissait de m’y mettre.

Aujourd’hui, la carte postale est devenue désuète. Un objet du quotidien que l’on utilise pratiquement plus. C’est à peine si on a eu le temps de se rendre compte qu’elle est passée de l’objet utile à l’objet vintage. Encore moins de s’y préparer. Pourtant, on les voit encore nombreuses dans les boutiques des buralistes, les carteries et papeteries, les magasins-à-touristes. Mais qui prend le temps d’en acheter aujourd’hui, à l’heure du portable, alors que tout le monde se promène en permanence avec un appareil photo dans sa poche et une connexion et une connexion continue « à son réseau » ?

Au départ, « Bien des choses » est un spectacle de François Morel. Il y donnait la réplique à Olivier Saladin.

François Morel, comme à son habitude, dit les choses avec tendresse et simplicité. On retrouve l’amoureux des mots avec lesquels il joue avec brio, tantôt poète tantôt pince-sans-rire. On retrouve l’homme altruiste. Le propos fait toujours mouche même lorsqu’il décrit tant de banalités. Il est touchant à décrire ces petites gens dans leur petit monde de petites habitudes. François Morel ne cherche pas à briller. Il émeut toujours avec ses intonations chargées de la juste émotion, chargées de sens. Sans éclabousser son auditeur de mots savants, il sait toujours placer le bon mot, glissant deci delà une expression désuète capable de réchauffer nos oreilles. J’aime.

« Une carte postale, c’est juste un peu de rêve qui passe… »

Avec « Bien des choses » nous partons main dans la main avec Monsieur et Madame Rouchon en Bulgarie. Quelques pages plus loin, c’est au tour des Brochon, leur couple de voisins, de partir en voyage et de se fendre d’une petite bafouille durant leur séjour. Nous suivons leurs périples qui n’en sont pas et nous régalons d’une blague qu’en temps normal nous ne relèverions même pas. Nous les accompagnons en Angleterre, au Brésil et ailleurs encore, partout où le vent pousse ces retraités (rentiers ?). Malgré toutes ces destinations qui devraient les dépayser, ils restent obstinément penchés sur leur quotidien : celui du pain frais qu’ils trouveront sur la table à leur retour, celui des bons mots placés dans les grilles de concours de mots croisés, celui de la pelouse qui pousse et du rendez-vous médical à honorer.

Pour illustrer certaines anecdotes, Pascal Rabaté a fait le choix du croquis rapide. Ses illustrations donnent une impression de légèreté. Elles vont de pair avec le comportement superficiel de ces « petites gens » dont l’humour et la culture générale ont un potentiel assez… bas. Il y a parfois un soupçon d’absurde, une manifestation de grande naïveté et une secousse d’improbabilité qui nous secouent… Mais comment donc à des lieues de chez soi peut-on penser à de si petits riens ? Comment peut-on être si peu curieux, cultivé et original alors qu’on a l’idée de voyager à l’autre bout de la terre ?? Comment peut-on avoir les idées si étriquées alors qu’on va à la rencontre d’autres cultures !? …

« Cher Monsieur et Madame Brochon,
La chaleur qu’il fait au Lavandou. C’est épouvantable. C’est bien simple, avec Roger, la nuit, on est obligé de coucher avec des mousquetaires. »

Portraits de petites gens nourris par le tube cathodique. François Morel a sur les rendre drôles et touchants, philosophes à certains moments.

Un ouvrage comme une petite sucrerie.

« PS : Avant de partir, nous avons eu l’occasion de rencontrer (en coup de vent) le petit fiancé de Martine. Il s’appelle Jean-François, il est grand, bien bâti mais porte des lunettes. Il a l’air sérieux, il est en quatrième année de droit mais il ne sait pas encore exactement ce qu’il veut faire plus tard, il hésite entre procureur, juge, avocat ou prestidigitateur, il paraît qu’il est fortiche pour faire des tours de pousse-pousse, je lui ai dit qu’il avait encore le temps vu qu’il avait la vie devant lui. »

Bien des choses
One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : Pascal RABATE
Auteur : François MOREL
Dépôt légal : août 2009 / 104 pages / 19.30 euros
ISBN : 9782754803144

Tout Cul nul (Baraou & Dalle-Rive)

© Baraou & Dalle-Rive / Cornélius 2019

En 2012 et 2013 sortaient respectivement « Cul nul » et « Cul nul encore » dans la collection Olivius (collection cocréée par les éditions Cornélius et les éditions de l’Olivier). Le concept : compiler des anecdotes sur les pires plans-cul. Les déboires, les instants de honte dont on évite généralement de parler ou alors avec une bonne louche d’autodérision. « Cul nul » et « Cul nul encore » sont aujourd’hui intégrés dans ce tout nouvel album et enrichis de nouvelles anecdotes ce qui porte la pagination de « Tout cul nul » au rondelet chiffre de 185 pages, soit 100 scénettes génialissimes qui montrent que le sexe est un combat pour certains et qu’on peut en rire (heureusement !).

Tout cul nul © Baraou & Dalle-Rive / Cornélius 2019

Un recueil de petits strips qui s’étalent en double page et qui mettent en scène des individus (hommes et femmes confondus) à la sexualité tantôt débridée mais souvent parfaitement bancale… Fétichistes, nympho, timides, autoritaires, maniaques de la propreté, puceaux, frigides, éjaculateurs discrets et j’en passe se retrouvent là, anonymisés et fixés à jamais sur ces pages.

« – Allez voir Freddy, il en a plein des histoires incroyables.
– On peut le faire à trois le cul nul, si vous voulez.
– … »

Ces scénettes nous font rentrer dans le lit – le temps d’une petite dizaine de cases – de couples hétéro éphémères. Des histoires de rencards sans lendemain, des plans baise totalement cagneux, des inconnus qu’on aurait presque envie de plaindre s’ils ne nous faisaient pas rire… parce qu’il faut bien le dire : on a tous eu des instants de solitude plus ou moins similaires dans notre parcours. On voit ponctuellement passer des couples « durables » mais pour lesquels la sexualité et l’épanouissement réciproque sont peut-être à revoir…

 » – Ha, ha, j’en ai plein moi aussi des anecdotes de cul nul. Ha, ha, oui, pfiou, c’est sans fin…
– Génial, enchantées ! On vous écoute.
– Heu ben, heu… »

Les autrices livrent également des petits aperçus de leur travail de recherche et s’intercalent entres deux ou trois anecdotes pour nous montrer toute la difficulté de la mission à laquelle elles se sont attelées. Parfois, les anecdotes leurs tombent du ciel… instants magiques. D’autres les mettent dans des situations plus épineuses. A certains moments, Anne Baraou semble s’arracher les cheveux pour parvenir à trouver de la matière (des témoins) qui enrichirait le projet « Cul nul » et ne se sépare pas de son petit carnet dans lequel elle couche toute anecdote passant à sa portée. Fanny Dalle-Rive quant à elle a un malin plaisir à illustrer les frasques des amants éconduits et/ou malchanceux. A coups de crayon nerveux, elle illustre ces coups de pas-de-bol tantôt confiés aux autrices, tantôt attrapés au vol dans un lieu public. Il n’y a pas à dire, on se régale.

Tout cul nul © Baraou & Dalle-Rive / Cornélius 2019

Dans ce fatras d’histoires de cul nul, des parenthèses qui mettent en scène les autrices dans leur « travail » d’enquête, crayons affûtés et oreilles aux aguets … récoltant çà et là des tuyaux pour aller voir untel ou untel qui aurait matière à compléter ce portrait de la déveine sexuelle des français.

Un album topissime qui mettra un peu de fraicheur salace dans votre quotidien.

 Tout cul nul
One shot
Editeur : Cornélius / Collection : Delphine
Dessinateur : Fanny DALLE-RIVE
Scénariste : Anne BARAOU
Dépôt légal : juin 2019 / 276 pages / 22,50 euros
ISBN : 978-2-36081-161-8
Tout cul nul © Baraou & Dalle-Rive / Cornélius 2019

Essence (Bernard & Flao)

Bernard – Flao © Futuropolis – 2018

Achille a un dernier travail à accomplir dans cet étrange lieu dont il ne sait rien… pas même les événements qui l’y ont amené. Une sorte d’antichambre où il a atterri sans savoir comment. A ses côtés, pour le guider sur les routes de cette surprenante contrée, il y a Mademoiselle. Elle lui explique qu’il a une dernière chose à faire avant d’atteindre sa destination finale. Elle lui explique qu’il est au purgatoire, ce qui fait beaucoup rire (jaune) Achille. Mademoiselle est aussi belle que mystérieuse. Mademoiselle est comme une thérapeute… une confidente… voire un ange gardien puisqu’elle aime à se décrire comme tel.

Achille aurait préféré pouvoir la considérer comme une amie… voire plus si affinités… mais Mademoiselle s’y oppose avec fermeté.

Achille est donc là pour faire le point. Prendre le recul nécessaire par rapport à ce qui s’est passé ces dernières années. Prendre du recul par rapport à sa vie… sonder ses souvenirs et forcer sa mémoire capricieuse.

Achille va vivre une étrange expérience. Les situations qu’il va traverser sont pour le moins saugrenues et il du temps pour comprendre et accepter la teneur de ce « voyage improvisé » … et parvenir à faire les derniers liens qui lui avaient manqué jusque-là.

« Essence » est une plongée dans l’univers loufoque de Fred Bernard. Un univers onirique bourré de succulentes métaphores. Un lieu rempli d’absurdes incohérences et saturé de réalistes constats. Un monde sans concessions. L’écriture de Fred Bernard est vivante, chaude, dynamique. Le scénariste s’en donne à cœur joie, salue d’autres univers imaginaires : Fred et ses histoires absurdes (« Histoire du conteur électrique » , « Histoire du Corbac aux baskets » , « Philémon » …), Hergé et son inépuisable Tintin, Miyazaki et ses voyages magnifiques, Moebius et ses mondes futuristes… Tout un fatras de références passe sous nos yeux, se bousculent sans nous heurter, nous régalent. L’auteur puisent également dans des références littéraires mais il emprunte également quelques repères de la culture populaire au cinéma et à la peinture. C’est aussi avec un plaisir non dissimulé qu’on retrouve la gouaille et la répartie des personnages qu’il a créé dans sa saga « Jeanne Picquigny » , recréant pour l’occasion des personnages frondeurs, tempétueux, entêté mais ô combien attachants et n’hésitant pas à se remettre en question, à l’instar d’Achille – personnage principal de ce récit – qui s’obstine à refuser de voir la situation en face et à comprendre ce qui est en train de lui arriver.

Grosse performance de Benjamin Flao au dessin avec un travail à l’aquarelle est encore plus poussé que sur « Kililana song ». Il crée une ambiance à la fois poétique et psychédélique où se côtoient douceur, nostalgie et un brin de folie pure. Une pléiade de couleurs s’invite sur les planches. Le travail de mise en image de cette épopée introspective est tout bonnement magnifique. Benjamin Flao a un vrai don pour illustrer parfaitement un mot, une image, une pensée. Epoustouflant. Il finit l’album en apothéose avec une scène d’action muette qui s’étale sur une trentaine de pages. Je dis « Chapeau l’artiste ! » .

Un régal cet album qui n’a pas été sans me rappeler « Le Commun des mortels » d’Alain Kokor.

La chronique d’Yvan pour finir de vous convaincre.

 Essence
One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : Benjamin FLAO
Scénariste : Fred BERNARD
Dépôt légal : janvier 2018 / 185 pages / 27 euros
ISBN : 978-27548-1179-8

Babybox (Jung)

Un cœur saigne là-bas en Corée du Sud. C’est celui d’une mère contrainte d’abandonner son nourrisson. Pourtant, sa décision est prise. Elle ne peut élever cet enfant et se rend dans cette ruelle déserte pour déposer son bébé dans la trappe prévue à cet effet… son anonymat est garanti et de l’autre côté de la babybox, elle est certaine que des gens vont faire le nécessaire pour que sa fille ait le meilleur avenir possible.

Un déchirement que Claire n’a jamais ressenti dans sa chair. Jusqu’à ce qu’un accident de la route terrasse sa famille. Elle enterre sa mère et va traverser de longues semaines en espérant que son père sorte du coma.

Pour répondre à des exigences administratives, Claire doit fournir plusieurs documents. Elle n’a d’autre choix que de chercher dans les affaires de sa mère. C’est ainsi qu’en triant ses affaires, Claire découvre une boîte cachée au fond d’un placard. C’est en l’ouvrant qu’elle apprend qu’elle a été adoptée.

« En un instant, comme un missile qui serait venu détruire notre maison, j’ai tout perdu, tout ce que j’avais, tous mes repères, tout ce en quoi je croyais. »

Faire face au deuil et découvrir l’existence de son adoption sont deux nouvelles consécutives qui provoquent un réel raz-de-marée dans la tête de Claire. Du jour au lendemain, elle plaque tout. Boulot, copain… Tout. Et s’il n’y avait la présence de son petit frère de 10 ans, Claire aurait certainement commis l’irréparable. Lors de son combat contre cette tristesse dévastatrice, Claire décide de se rendre en Corée du Sud, à la recherche de ses origines… et de tout un pan de son identité.

Le scénario de Jung est une voix-off, solitaire, profonde et nostalgique. Quelques rares échanges directs apparaissent ça et là mais ils nous sont généralement rapportés par le filtre de la narratrice qui trie les informations auxquelles le lecteur a accès et les rempli d’une charge émotionnelle importante. On est totalement tributaires de sa pensée, on est bringuebalés comme elle par le doute et tenaillés par cette énorme tristesse trop lourde pour elle.

Un dessin aussi doux qu’une caresse. Une ambiance graphique léchée et légèrement charbonneuse où les personnages évoluent très souvent sur des fonds de cases totalement vierges, sans décor, faisant comprendre que le personnage est totalement absorbé par ses pensées. Son trouble est si grand qu’elle fait abstraction de tout ce qui se passe autour d’elle, plus rien n’existe. Et ce rouge qui pique de ci de là les planches pleine de cette palette infinie de gris… comme si le noir et et le blanc rivalisaient pour savoir lequel des deux parviendrait finalement à l’absorber. Elle est comme un fétu de paille qui se laisse balloter entre les ténèbres et la vie. Ce rouge qui rappelle l’héroïne à son enfance et au fait que sa fleur préférée et depuis longtemps le coquelicot. Le rouge du sang de l’accident, du sang de la coupure. Le rouge choisit pour teindre ses cheveux. Le rouge, enfin, de la douleur de certains souvenirs, de la chaleur du feu, de la couleur de la cuisine sud-coréenne… Le rouge en autant de déclinaisons possibles.

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire cet album malgré l’impression de déjà-vu. Il y avait là comme une familiarité avec le récit mais aussi avec son personnage central. Quelque chose qui m’a ramenée en permanence à « Couleur de peau miel » (lu avant le blog, je n’ai donc pas consacré de chronique à cette série) ainsi qu’au « Voyage de Phoenix » qui sont deux récits dans lesquels Jung abordait déjà les sujets de l’adoption, de l’histoire douloureuse de la Corée et de la quête identitaire.

Magnifique récit relatant la quête identitaire d’une jeune femme.

La chronique de Noukette.

 Babybox
One shot
Editeur : Soleil / Collection : Noctambule
Dessinateur / Scénariste : JUNG
Dépôt légal : septembre 2018 / 156 pages / 18,95 euros
ISBN : 978-2-302-07118-6