Sutures (Small)

Sutures
Small © Guy Delcourt Productions – 2010

Nous sommes en 1951 à Détroit. Une scène de nuit nous offre un panorama de la ville puis l’objectif se resserre, on survole un quartier, une maison. On entre dans un salon où un petit garçon est plongé dans son monde imaginaire, il dessine. C’est David, il a 6 ans. Il vit dans une maison qui semble spacieuse et confortable, mais la présence de sa mère donne une toute autre ambiance à ce lieu. Une marâtre au sens péjoratif du terme :  « le claquement des portes de placards de la cuisine était son langage. Rien que le déplacement de sa fourchette de deux centimètres à droite annonçait un diner sous le signe de la terreur. Ses replis sur soi furieux et muets pouvaient durer des jours, voire des semaines d’affilée… Comme elle ne disait jamais ce qu’elle avait sur le cœur, on ne savait jamais de quoi il retournait… ».

Nous voici plongés dans une famille où la communication n’existe pas et les gestes d’affection sont procurés au compte goutte voire inexistants. Une chape de silence et de non-dits s’abat sur le lecteur dès la première planche et au centre de cet univers : David, un petit garçon à la santé fragile… et la présence de son père (médecin) ne fera qu’aggraver ses problèmes de santé.

Malgré la froideur de cette présentation, cet album de presque 320 pages se lit très rapidement. La présence importante de planches muettes, nous laisse tout le loisir de moduler nous-même notre rythme de lecture et de contempler les magnifiques envolées dans le monde imaginaire du personnage principal.

L’auteur exploite très bien le contraste entre l’atmosphère oppressante de la vie de famille et la bouffée d’air que ce monde imaginaire lui a apporté. Tantôt noires, les ambiances graphiques font échos à l’austérité ambiante, nous permettant de palper les émotions des personnage, de ressentir la peur de l’enfant et la haine des adultes. Tantôt angoissantes, nous plongeons régulièrement dans les souvenirs des cauchemars de l’auteur. Tantôt oniriques enfin, la pression se libère quand David dessine, on se perd dans des dessins épurés où le trait est plus fluide, le ton plus léger, parfois apaisant. Le monde imaginaire de David est un lieu qu’il visite souvent en coup-de-vent. Il s’ y est construit indépendamment de sa famille en se confrontant à ses peurs, il s’y est protégé de cette mère peu aimante et consolé de ce père qui fuyait sa famille en se sur-investissant dans son travail, il y oubliait ce frère indifférent, cette grand-mère folle… Pathétique enfance. Petite Alice complètement perdue, déboussolée, c’est réellement l’impression que j’ai de cet enfant qui a grandit dans la non-communication et la « non bientraitance ». Le lecteur devient rapidement le confident silencieux qui porte avec l’enfant le poids des non-dits.

De ce témoignage, l’auteur en a fait un exutoire, réglant ses comptes avec ses vieux démons et prolongeant ainsi la thérapie engagée vers l’âge de 16 ans. Tout au long de l’album, nous observons le fossé d’incompréhension qui se creuse entre lui et ses parents a mesure qu’il grandit et un quotidien teint d’indifférence, d’insensibilité, de manque d’amour, de solitude… Des choix d’adultes, parents irresponsables, qui révoltent et qui ne tiennent pas compte de l’intérêt et du bien-être de l’enfant. C’est glauque, écœurant, révoltant, sans concession et étonnamment, dépourvu de tout jugement… il se contente de rester fidèle aux marques d’amour si particulières qui lui ont été données. L’auteur centralise dans ce récit des souvenirs douloureux avec aisance (c’est du moins l’impression que ça m’a donné).

Les talents d’illustrateur de David Small donnent à cet album une présence incroyable, une alternance de petits crayonnées, de pleines pages à l’aquarelle dans des teintes gris/noir, des visuels aux découpes variées faisant évoluer des personnages « réels » auxquels j’ai eu du mal à m’attacher tant ils sont antipathiques, parfois un peu caricaturaux (le frère aîné, le carriériste, la femme aigrie)… Un album touchant que je ne suis pas parvenue à lâcher avant de l’avoir terminé, que ce soit lors de ma première lecture il y a trois mois, ou de la seconde il y a quelques jours.

Lecture d’octobre pour kbd.

PictoOKJ’ai trouvé ce récit très optimiste malgré sa noirceur. Sachant qu’il s’agit d’un récit autobiographique, je n’ai pas pu ne pas en tenir compte malgré la violence qu’il contient. Comment David Small a pu trouver la force de vivre nécessaire pour se sortir de ce carcan social ? Un témoignage qui remue. Au lecteur d’en tirer ses propres conclusions.

L’avis de Choco, Anne Bouillis, du9 et la synthèse de kbd.

Sutures

One Shot

Éditeur : Delcourt

Collection : Contrebande

Dessinateur / Scénariste : David SMALL

Dépôt légal : janvier 2010

ISBN : 978-2-7560-2104-1

Bulles bulles bulles…

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Sutures – Small © Guy Delcourt Productions – 2010

17 commentaires sur « Sutures (Small) »

  1. En effet cette BD est assez sombre, mais ton avis laisse à penser qu’elle vaut quand même le coup d’être lue.
    Bonne journée Mo’

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    1. Oui, c’est un témoignage qui n’est pas évident à soutenir mais une lecture qui vaut vraiment le détour. Il y a beaucoup de planches muettes, j’ai été étonnée de lire cet album aussi rapidement.

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    1. Alors il ne faut pas hésiter, les graphismes sont vraiment très beaux. Je suis curieuse de lire ton avis, voir si tu a adhéré ou non à ce témoignage.

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  2. Très tenté suite à cet avis. J’ai du faire plusieurs librairies pour le trouver, mais là, c’est bon, je l’ai ! Il ne reste plus qu’à le lire maintenant 🙂

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  3. Voilà, c’est fait et … bien aimé 🙂

    Une histoire sincère et émouvante que je range volontiers auprès de « La parenthèse » d’Elodie Durand, parmi les autobiographies de cette année qui, malgré la difficulté des épreuves relatées, ne sombrent pas dans le larmoyant.

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    1. ah mais je savais qu’il était vachement bien cet album. Je t’avais expliqué pourquoi j’avais attendu aussi longtemps pour le lire. Je voulais que ma chronique soit celle d’une première impression de lecture. J’ai craqué pendant le mois de juillet, je n’ai pas pu m’empêcher de le lire et franchement, je ne regrette pas d’avoir proposé cette lecture à l’équipe de kbd.

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    1. 😀
      d’un autre côté, je crois que c’est une discussion qu’on avait eue et qui remonte au mois de mai, quelque chose comme ça. Le mode Doris est donc tout à fait compréhensible ^^

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