Un monde de différence (Cruse)

Un monde de différence
Cruse © Vertige Graphic – 2001

L’histoire se déroule à Clayfield, une ville imaginaire d’Alabama des États-Unis. Elle va servir d’ancrage à Howard Cruse pour développer Un monde de différence. Historiquement, nous sommes dans les années 60 : JFK est Président depuis quelques mois, Martin Luther King milite pour les droits civiques des Noirs, le pays appelle sa jeunesse pour aller combattre au Vietnam. Des slogans émergent : sexe, drogue et rock’n’roll !… et un fossé énorme entre le Nord et le Sud – séparés par la ligne Mason-Dixon – puisque ce dernier est toujours réfractaire à l’idée d’enterrer à jamais ses chers préceptes rétrogrades.

Dans ce contexte social, Toland Polk est un jeune garçon qui a grandit dans une famille plus tolérante que la moyenne, bien qu’il soit encore prématuré d’afficher cette position aux yeux de tous. Son enfance, Toland la passe entre l’école, les jeux avec Ben (le fils de leur jardinier noir) et la vie de famille. Tout est bien rôdé, les codes sociaux sont acquis lorsque arrive le passage de l’adolescence à l’age adulte et les premières expériences sexuelles.

Le personnage principal est balloté par la difficile acceptation de son homosexualité, sexualité « hors norme », d’autant plus difficile qu’elle se fait dans une Amérique très traditionnelle. Howard Cruse met ici en avant des contrastes forts, une génération coincée entre le respect de repères sociaux (valeurs religieuses  comme le mariage mais également des idées d’extrémistes comme le KKK) et un désir de tolérance, de liberté. Toland, le personnage principal, est indécis, ambigu. Il a du mal à se positionner clairement et suit généralement le chemin que tracent pour lui ses amis. Très égocentrique, il manque avant tout de convictions et d’ambitions. Ses amis bousculent son petit univers protecteur dans lequel il s’est lové. Peu à peu, il va côtoyer des militants, des homosexuels, des noirs,… des noirs homosexuels militants. Sa personnalité effacée, sa timidité, son manque de confiance et sa recherche d’identité sexuelle marquent assez bien cette ambiguïté dans laquelle se trouve la société d’une manière générale.

Je découvre en ce moment la BD américaine underground et c’est une sacrée claque par rapport à mon univers de BD habituel. Avant d’ouvrir le blog, j’avais lu Le Roi des Mouches et je n’avais pas vraiment été convaincue, je trouvais l’univers assez glauque et une réflexion – des références – peu accessibles en dehors du portrait que le récit brossait des jeunes américains. Plus récemment, la découverte de Black Hole de Charles Burns m’a convaincue que j’avais effectivement intérêt à creuser du côté de la BD underground.

Un monde de différence a été publié en 1995 aux États-Unis par DC comics.

« Roman graphique » : voici un terme que je n’emploie pas parce qu’il est devenu tellement fourre-tout que je ne m’y suis jamais réellement retrouvée en l’employant. Pourtant, je dirais volontiers que cet album est un roman graphique tant il colle complètement aux représentations que je me fais de cette notion : qualité, pertinence, absence de colorisation… et épaisseur de l’album.

Qualité tout d’abord. Voici un récit que l’auteur avait initialement prévu de boucler en deux ans. Il lui aura fallu le double mais au final : WOUAH !  Le monde est cohérent, construit. Je peux maintenant donner un nom à chaque personnage de la couverture. Tous ont une place dans l’univers de l’album, une personnalité, une âme, leurs qualités et leurs défauts. Je pense à la vieille Mabel, à ce salopard de Chopper, Statson le jardinier, le beau Jimmy, le révérend Pepper,… et puis Ginger, Shiloh, Mélanie, Les,… ils sont nombreux ! On se perd un peu dans cette foule de personnage en début d’album, on les identifie mal et petit à petit, le trait de Cruse devient plus précis alors qu’en parallèle, on a déjà fait la démarche d’investir cet univers. J’ai apprécié ce monde riche, vivant, humain et hyper-crédible. Il y a une réelle consistance et un liant.

Pertinence des thèmes abordé ensuite. Deux grands thèmes guident l’ensemble : racisme et sexualité. Impossible de dire lequel des deux est prédominant tant ils s’alimentent mutuellement et sont indissociables. Il est précisé dans la préface du traducteur (Jean-Paul Jennequin, scénariste français qui a également traduit Black Hole, From Hell…) et la postface de l’auteur, que ce récit n’est pas autobiographique. Cruse mentionne cependant que son expérience est une des pierre qui a contribué à la construction d’un édifice aussi solide. Il y a extériorisé beaucoup de choses : l’auteur est gay et originaire de l’Alabama.

Le graphisme enfin. On a vraiment le temps de le voir évoluer sur les 210 planches de l’album. Les traits des personnages deviennent plus précis et expressifs à mesure qu’on avance dans la lecture. Bref, si l’auteur avait une idée précise de ses personnages avant de débuter Un monde de différence, on voit réellement qu’il les a investit plus encore pendant la réalisation de l’album (en quatre ans, il y a matière !). J’ai du mettre environ 6 heures à lire cet album en entier avec quelques pauses (j’ai eu du mal à lâcher l’album malgré tout). L’album ne compte que 210 pages pourtant mais le contenu est assez dense (vous pourrez le constater sur les visuels en fin d’article).

L’occasion de sortir de ma liste d’envies de lectures Un monde de différence que j’avais repéré il y a un moment déjà à l’occasion d’une chronique mise en ligne (je suis incapable de la retrouver).

PictoOKPictoOKQue dire à part que je recommande cette lecture ?

Grand Prix de la critique (ACBD) au Festival d’Angoulême en 2002.

Les chroniques : altersexualité.com, le thème de l’homosexualité dans la BD, la critique de BDparadisio.

Un monde de Différence

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Éditeur : Vertige graphic

Dessinateur / Scénariste : Howard CRUSE

Traducteur : Jean-Paul JENNEQUIN

Dépôt légal : octobre 2001

ISBN : 2-908981-44-0

Bulles bulles bulles…

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Un monde de différence – Cruse © Vertige Graphic – 2001

18 commentaires sur « Un monde de différence (Cruse) »

    1. tout de suite les grands mots ! 😀
      J’ai un peu été estomaquée par cette BD à vrai dire. On ne rentre pas facilement au début et l’indécision permanente de Toland fait qu’on lui secouerait bien les puces parfois. Des personnages qui ne s’oublieront pas de sitôt en tout cas… et un auteur de plus à découvrir ^^

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      1. Non, sans rire. C’est l’une de BD qui m’a ouvert au roman graphique américain (avec Eisner). Depuis, c’est vraiment ce que je préfére.
        Le travail d’écriture est vraiment impressionnant, digne d’un roman classique avec sa galerie énorme de personnages et de figures. Graphiquement, on retrouve du Crumb et le meilleur de la BD underground américaine. C’est vraiment un album à lire et à faire découvrir… et même aux BD-sceptiques.
        Pourtant, pas facile à faire sortir en médiathèque.

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  1. Cela fait plusieurs fois que je vois cet album à la biblio mais je vais donc l’emprunter à ma prochaine visite … s’il n’est pas sorti d’ici là (parce que c’est toujours pareil : il ne bouge pas pendant des semaines et dès que je le veux, pfff, quelqu’un a eu la même idée que moi ! mdr !)

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  2. J’ai un excellent souvenir de la lecture de cette BD, même si parfois le « trop de hachures et de petits points noirs » l’alourdit un peu.
    Voilà bien le genre de chronique personnelle et sociale dont les Etasuniens sont les spécialistes, et qui n’a vu le jour par chez nous que bien plus tard…

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    1. C’est vrai qu’on se perd dans les visuels parfois, j’ai mis un temps fou à lire cet album à cause de ça. J’ai eu une période où j’avais complètement laissé la BD de côté pour revenir au roman. Je reprochais à la BD de ne pas aller au fond des choses, d’amputer une partie de l’imaginaire du lecteur (quand le roman nous laisse libre, la BD nous impose un cadre nous privant de la possibilité d’imaginer nous même les visages etc)… et de manquer de liant parfois. Voilà tout à fait le type d’album qui prend le contre-pied de ça au niveau de la construction de l’univers. Impressionnée par le fait que Cruse offre autant de détails sur les personnages (histoire, manies, tissu relationnel)…

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    1. C’est vrai que les planches sont très chargées. Après, je trouve le regard intéressant sur ces deux « problèmes » de société qui ont été jumelés. Le ton est juste dans cet album. Cependant à certains moments, on aimerait bien secouer Toland par les puces pour qu’il se positionne à minimum. Il se contente de consommer pendant la majeure partie de l’histoire mais l’univers autour de lui compense très bien ses indécisions

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