La position du tireur couché (Manchette & Tardi)

La position du tireur couché
Manchette – Tardi © Futuropolis – 2010

Angleterre, Comté de Cheshire. Un tueur professionnel liquide un homme, une balle de silencieux en pleine tête. La femme du macchabée y passe aussi. A trop crier, elle peut le faire repérer. Le contrat finit, il efface les traces de son passage et rentre en France pour reprendre une vie on ne peut plus normale et se fond  dans l’anonymat du quotidien parisien. Il s’appelle Martin Terrier mais pour le milieu, c’est « Christian ». Il a décidé de raccrocher, de quitter cette vie de mercenaire. Discrètement il a organisé ce départ… mais les petits remous perceptibles qu’il provoque sont autant d’éléments qui mettent la puce à l’oreille de son employeur qui tente de le retenir. Réputé et respecté dans le milieu, Terrier parvient cependant à imposer sa volonté et se met en route.

Une préface de François Guillon et ces mots : « Dans une lettre à son ami Pierre Siniac, datée du 26 août 1977, Jean-Patrick Manchette écrivait :

« Dans mon boulot, pour l’instant, je suis en train de m’embourber un peu. Des quatre machins attaqués au calme, il n’en reste que deux sur la planche, et encore, un peu figés. D’un côté, une histoire de tueur absolument sans intérêt intrinsèque, uniquement un exercice technique, de mon point de vue, qui progresse à peu près régulièrement, mais glacialement… » Cet « exercice technique » (c’est-à-dire transcender par l’écriture une « histoire sans intérêt intrinsèque ») devait aboutir à La Position du tireur couché.

Je remercie avant tous Futuropolis pour m’avoir permis de découvrir cette ambiance noire, très noire. Et le récit est sombre, sans concessions, dépourvu de tout affect. « Chirurgical » est peut être le terme adapté tant il est précis et apporte au rythme d’un métronome qui martèle son rythme : les éléments, les détails et les fines précisions qu’un mercenaire récolterait pour mener à bien sa mission. Un récit qui met du temps à se mettre en place. Une fois passé le premier tiers de l’album, nous avons l’essentiel des cartes en main. J’ai eu la désagréable sensation d’être très extérieure au récit. Cela reste pourtant de l’ordre du ressenti car il est en réalité assez difficile de poser cet album tant que la lecture n’est pas terminée. Une chasse à l’homme dans laquelle le chat et la souris intervertissent leurs rôles par moments et où le côté calculateur du héros impose marque la tonalité du récit. Sans cesse aux aguets, sa méfiance nous contamine… ne nous attachons pas au personnage, on ne sait jamais ! Tout au plus on s’apitoie sur les personnages de cet univers masculin, sombre, aux codes dérangeants. Le bonheur n’y a pas sa place, les protagonistes sont individualistes, désillusionnés pour certains, chacun voit midi à sa porte et observe le monde bien à l’abri derrière une grosse carapace de méfiance. Alcoolisme, adultère, manipulation composent cet univers de contrastes permanents où Manchette s’amuse à mettre en scène une rencontre entre le milieu du grand banditisme (clans, mafias, tueurs à gages) et celui, plus banal, d’une France rurale, ouvrière. Un contraste qui nous saute au visage et que rien n’atténue, pas même la présence de personnages féminins rancuniers et caractériels.

Alors que le récit ne nous épargne pas, les dessins se font plus suggestifs exceptés quelques rares passages où boyaux et cervelles explosent… dans ces moments-là, j’ai marqué une pose et observé minutieusement tel un curieux malsain avide de sang. Le graphisme est épuré ne mettant en scène que les éléments importants (expressions, paysage, personnages secondaires) respectant en cela les ambiances des polars de Manchette :

Comme le plus souvent dans les romans de Manchette, l’intrigue est d’une simplicité déconcertante, toute linéaire, et on est loin des enquêtes tarabiscotées aux multiples rebondissements qui fleurissent aujourd’hui et qui masquent parfois l’absence de propos. Tout l’intérêt des intrigues de Manchette tient au traitement qu’en fait l’auteur, au cadre qu’il leur donne et au dépouillement de son style qui atteint ici des sommets.

Tardi n’en est pas à son premier coup d’essai en matière d’adaptation de roman. Concernant les œuvres de Manchette, il signe ici la deuxième adaptation d’un polar de Manchette (Le petit bleu de la côte ouest) et avait collaboré avec lui sur Griffu. Une troisième adaptation est en préparation.

Lecture de novembre pour k.bd

… que je partage également avec Mango et les participants des

Mango

PictoOKOn fait peut de pause, récit et dessins vont à l’essentiel et ne s’encombrent pas de détails superflus… et une morale décidément très sombre. Jusqu’au bout, Manchette n’a pas le soucis de ménager son héros.

Un récit qui sort en CD audio dans la collection Ecoutez-lire de Gallimard (6 heures d’écoute à 21.90 euros)

La critique de Jérôme, la fiche éditeur / interview de Tardi sur le site et l’avis de Sébastien Naeco.

La position du tireur couché

One Shot

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur : Jacques TARDI

Scénariste : Jean-Patrick MANCHETTE

Dépôt légal : novembre 2010

ISBN : 9782754803779

Bulles bulles bulles…

La preview de BDGest’

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La position du tireur couché – Manchette – Tardi © Futuropolis – 2010

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22 commentaires sur « La position du tireur couché (Manchette & Tardi) »

    1. Beaucoup à lire : non, pas tant que ça. C’est bien équilibré et je n’ai pas eu d’effet de saturation. Je n’ai jamais lu de roman de Manchette non plus mais les avis que j’ai pu lire de lecteurs qui avaient lu ses polars et les adaptations de Tardi semblent assez satisfaits du résultat. Si tu aimes Manchette, tu ne devrais pas être déçue

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    1. Je peux comprendre, j’ai eu du mal à entrer dans l’album, il m’a fallut sortir du premier tiers pour me faire au style de narration. Il est fidèle au style de Manchette je crois. Il faudrait que je lise Manchette pour pouvoir en prendre la mesure

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    1. Merci pour la précision M’sieur. J’ai des scrupules à corriger mon écrit quand même ;-)… allez zou, Mo’ à la correction ^^

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  1. C’est vrai qu’il faut passer un bon premier tiers avant d’être emporté par le rythme. Mais dans le genre adaptation de polar en BD, difficile de trouver mieux, même si la collection Rivages/Casterman possède elle aussi quelques pépites.

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  2. Je me souviens du billet de Jérome, mais je pense que cette BD n’est pas pour moi… Trop violent peut-être, et j’ai toujours eu du mal avec Tardi même si je reconnais son talent…

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    1. très loin des univers pour lesquels tu m’as fait noter tout un tas de BD !! ^^ C’est l’univers qui est violent ici mais on le subit peu avec les dessins. Les personnages sont froids, méfiants (mais ça, tu as commencé à t’y préparer avec Murena^^). Peut être pas pour tout de suite mais si tu aimes le polar, tu y viendras forcément un jour ^^

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