Ida, tome 2 (Cruchaudet)

Ida, tome 2
Cruchaudet © Guy Delcourt Productions – 2011

Alors que la publication des Carnets de voyages d’Ida connait un franc succès en Europe, l’aventurière poursuit son exploration des terres africaines ainsi que les correspondances avec sa sœur. Plus que de simples confidences, ces courriers permettent également à la jeune aventurière d’être régulièrement informée des tendances occidentales et des progrès de ses neveux. Ida a su regagner l’estime de sa sœur (rappelons que lorsque nous avons fait la connaissance d’Ida, cette jeune femme hypocondriaque était des plus désagréables !) et leur complicité semble désormais inébranlable, ce qui ne semble pas être le cas de l’amitié entre Ida et Fortunée, sa compagne de voyage.

Dans cet album, nous retrouvons la jeune suisse en fâcheuse posture : sans possibilité de poursuivre l’écriture de ses carnets, à bord d’une embarcation de fortune et avec une idée assez imprécise de l’endroit où elle se trouve. Ces contrariétés jouent sur l’humeur de l’héroïne, jusqu’à ce que le petit équipage rallie un comptoir européen. Ida profite de ce pied-à-terre pour reprendre des forces et rassembler l’équipement nécessaire à une nouvelle expédition. Elle laisse Fortunée aux bons soins de ses hôtes et part explorer les terres du Bénin (royaume du Dahomey à l’époque).

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé cette aventurière de la fin du 19è siècle. Sa fraicheur, sa spontanéité, son manque de tact et surtout, sa folle envie de découvrir le continent africain sont autant d’ingrédients qui font la magie de la série… sans compter les graphismes de toute beauté ! A peine a-t-on ouvert ce nouvel album et un court résumé de Grandeur et Illumination fait remonter en mémoire quelques images de ce tome.

Avec Candeur et Abomination, on retrouve les ambiances toniques de Chloé Cruchaudet. L’émerveillement est toujours là, Ida est plus resplendissante que jamais et sa motivation à poursuivre son périple décourage ses interlocuteurs de toute mise en garde inconsidérée. Ida a gagné en charisme et en assurance, la preuve : elle se sépare même de son acolyte, la nymphomane et poétique Fortunée. Si vous aviez un doute quant à l’intérêt de poursuivre la lecture de cette série, il sera rapidement balayé.

La narration est fluide, efficace et alterne parfaitement dialogues et narration. La lecture d’une lettre de sa sœur nous accueille dans ce tome mais, par la suite, l’utilisation des correspondances seront  les grandes absentes du récit. Je trouve cela un peu dommage, l’utilisation de cette voix-off était pour moi une des particularité de la construction de l’histoire et cela m’a manqué. L’équilibre de la série n’en est pas affecté pour autant, la narration est remplacée par des échanges plus soutenus (quelle verve !!) nous laissant tout loisir de prendre la mesure des changements dans la personnalité d’Ida. Le temps de la découverte, de l’observation et de l’insouciance du premier tome est révolu ; place à l’action et à l’affirmation des convictions de l’héroïne. Cette évolution marque d’autant le récit qu’elle lui donne de la crédibilité. En injectant des éléments historiques (avec notamment le personnage du Roi Béhanzin) dans cet univers fictif, l’auteur donne du sens et de la consistance à son personnage. Tout comme Abdallahi, Ida est une fenêtre ouverte sur une réalité d’un autre temps (hum… cet argument est très critiquable je crois). Le sujet de la colonisation et de ses effets nocifs sur les populations est traité de front via les questions de l’esclavagisme et du soulèvement d’un peuple face à l’envahisseur. Pour ceux qui ont déjà lu cet album, j’imagine qu’ils ont également souri à l’image que véhicule ce pathétique général français (qui dispose malheureusement d’une force de frappe importante). Dans l’ensemble, je trouve que Chloé Cruchaudet dispose bien ses personnages sur l’échiquier, ce sont de bons filtres pour nos émotions.

J’ai trouvé que le sérieux des thématiques de l’album vient contraster avec le côté pétillant d’Ida, ce qui crée une bonne alchimie. Un tome très différent de son prédécesseur, sans lourdeurs. Les sous-entendus narratifs n’encombrent pas le lecteur et trouvent leur juste signification dans les dessins. Chloé Cruchaudet recourt régulièrement à des cases muettes (voire des successions entières de planches muettes) et évite avec finesse tout jugement de valeurs. On module notre rythme de lecture à notre guise, souvent perdu dans la contemplation des visuels. Une fois encore, les aquarelles sont magnifiques, harmonieuses… le travail de Chloé Cruchaudet est remarquable. Les teintes toniques s’estompent peu à peu  dans ce tome et laissent la place à plus de neutralité via des ocres, des marrons, voire de la mélancolie en fin d’album où les verts prédominent (voir le code couleur si besoin).

 Cette lecture représente mon voyage en Afrique pour ce savoureux Challenge Récit et Carnet de Voyage :

Challenge Carnet de Voyage

PictoOKAu niveau graphique, la qualité est de nouveau au rendez-vous avec des aquarelles très réussies, un très bon rendu des mouvements et des expressions des personnages (ceux d’Ida en particulier) et, en fonds de cases, des décors tantôt fouillés tantôt plus discrets qui nous guident discrètement dans la lecture. Un album plus sombre pourtant, même si ce n’est pas l’impression première que l’on se fait en le feuilletant mais pourtant. Une importante remise en question est amorcée par le personnage principal, c’est dérangeant pour le lecteur car on a largement eu le temps d’investir Ida et la voir perdre de sa superbe est déstabilisant (assez jouissif également puisque nous voilà assuré d’un troisième tome !). Visiblement, nous avons encore beaucoup à apprendre d’Ida. A suivre !

Interview de Chloé Cruchaudet (de novembre 2009) et blog de l’auteur.

D’autres lecteurs parlent de cet album : Lunch, Loula et Sceneario.

Extraits :

«-  Nous, nous avons compris tout de suite que l’Ogooué était un fleuve de malheur, nous avons misé sur une valeur d’avenir. Un chemin de fer gigantesque ! Voilà d’ailleurs la main-d’œuvre. Ce train sera le résultat d’une belle coopération. Le roi d’ici les capture, les vend aux Allemands, qui nous les vendent à leur tour.
– Les capturer ? Vendre ? Mais alors ce sont…
– Non… Ne vous méprenez pas… Ils sont volontaires. Ils ont signé des contrats, tout est fait dans les règles » (Ida, tome 2).

« Déjà soif… Mon Dieu… si une bête s’approche, je ne l’entendrais même pas. Ne pas penser à la peur, me concentrer sur le rythme de mes pas. Me caler sur les battements de mon cœur. Un, deux… C’est étrange que l’on puisse voir la nature comme un paradis. Un, deux, un… L’odeur des végétaux en putréfaction… Cette lutte agressive pour la survie. Un cycle de vie et de mort assez cruel en fait » (Ida, tome 2).

« – Je vous trouve changée. Que s’est-il passé ?
– J’ai découvert des choses sur les autres, sur moi. J’ai vu ce qu’il y avait à l’intérieur de notre ventre » (Ida, tome 2).

Ida

Tome 2 : Candeur et Abomination

Série en cours

Éditeur : Delcourt

Collection : Conquistador

Dessinateur / Scénariste : Chloé Cruchaudet

Dépôt légal : janvier 2011

ISBN : 978-2-7560-2200-0

Bulles bulles bulles…

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Ida, tome 2 – Cruchaudet © Guy Delcourt Productions – 2011

Auteur : Mo'

Chroniques BD sur https://chezmo.wordpress.com/

18 réflexions sur « Ida, tome 2 (Cruchaudet) »

    1. je pense que ce n’est pas difficile de craquer sur le tome 1. Le tome 2 est plus sombre mais vu que l’accroche est déjà là avec l’héroïne, on savoure malgré tout ^^

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  1. Pour l’instant je lis ce que me donne mon libraire. C’est dommage qu’il n’ait pas certains ouvrages. Et les BD sont assez chères. Bon, je vais bien trouver un moyen car cette série dont je lis des bouts ici et là me fait très envie. Sur le plan graphique, j’aimerais retrouver la beauté des dessins de Barbara Yelin. Mais avec ce challenge, j’espère bien trouver dans vos bibliothèques de petites merveilles.

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    1. Des petites merveilles oui, j’en ai vu passer chez chacun des participants ! Je connais trop peu tes gouts en BD pour me permettre de te guider chez l’un ou l’autre d’entre nous. Mais si tu es plus loquace, cela peu s’arranger ! ^^
      Je suis allée à la bibliothèque dimanche et j’ai cherché en vain le nom de l’artiste que tu m’avais donné dans les commentaires de Tamara Drewe !! Cette fois-ci, je me le note ^^
      Sinon, tu souhaites nous rejoindre sur ce challenge ? Tu peux commencer en « mode démarrage » ce qui correspondrait à 6 BD entre le moment de ton inscription et le 30 septembre prochain (date de clôture du challenge). Il y a d’autres niveaux de participation mais il est toujours possible « d’augmenter la vitesse » en cours de challenge. Je te laisse voir. Si tu es intéressée, toutes les informations sont présentes sur la page dédiée au challenge
      PS : il y a un soucis avec l’adresse de blog que tu as inscrite en compléter le formulaire de commentaires. Si on clique sur ton pseudo, le lien vers lequel on nous renvoie n’est pas actif

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  2. Les bande dessinées de Chloé Cruchaudet traitent du voyage. L’auteure aime les voyage (et surtout quand ils ne se passent pas comme prévu).
    Si Groënland Manhattan avait un côté froid dans le dessin (traits un peu flous) et dans la colorisation (bleu/vert), Ida nous envoie vers des couleurs chaudes et un dessin plus rondelet. Personnellement, j’adore !
    Et puis le scénario nous apporte bonne humeur et réflexion à la fois. C’est un récit très complet finalement, même s’il est abordé avec beaucoup de légèreté (cette Ida a un caractère bien trempé il faut bien l’avouer).

    Ah, cette réplique sur l’esclavage. Elle a quelque chose de surnaturel… et de tellement cruel aussi. Les temps coloniaux, c’était vraiment un tout autre monde !
    Merci pour le lien Mo’, au passage 😉

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    1. Groenland Manhattan, il faut vraiment que je m’y mette mais c’est vrai que visuellement l’accueil y est un peu austère au niveau des teintes et que ça me bloque encore.
      Pour le lien, c’est bien normal. Tu as dégainé le premier, il fallait donc que je salue ton avis ^^ (en fait, j’aime bien ton avis, il est complet et il illustre très bien ce que je pense de l’album ^^)

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      1. Nous n’avons pas la même façon de nous exprimer. J’aime bien tes avis en général, qui sont très différents des miens. Mais à ce train là on peut se renvoyer la balle longtemps ^^

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        1. on peut tenter de battre le record de Isner et Mahut atteint l’année dernière à Wimbledon… mais bon, cela ferait beaucoup de courbettes tout de même. Je me range à ton opinion ^^

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  3. Tiens, on peut pas répondre à la réponse d’une réponse (oui je sais, c’est obscur comme formulation, mais elle n’est pas du tout dénuée de sens pourtant).
    Ce sera quand même difficile de battre ce record. C’était vraiment exceptionnel comme match. A moins de le faire exprès (mais faudrait être un peu mazo quand même ^^).

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