Henri Désiré Landru (Chabouté)

Henri Désiré Landru
Chabouté © Vents d’Ouest – 2006

Novembre 1921. Plus de deux ans après son arrestation, l’un des tueurs en série les plus connus est jugé pour ses crimes. Le réquisitoire martèle Landru, met en mots tout le ressentiment des proches des victimes à l’égard de leur bourreau ainsi que l’effroi suscité par ces meurtres au sein de la population : « Barbe bleue », « monstre », « il faut supprimer ce rameau corrompu et pourri de l’arbre social ». Cet homme fait peur, ses actes horrifient… tous n’attendent qu’une chose : que la peine de mort soit prononcée.

Chabouté ne nous fera pas vivre le procès mais il nous ramène en 1915, aux prémices de cette affaire. Chronologiquement, il repasse le fil des événements. Méthodiquement il nous décrit le personnage, son personnage car Chabouté nous démontre, une fois encore, que les seules certitudes auxquelles nous pouvons nous fier sont celles dont nous sommes le témoin direct.

Honnêtement, j’ai été bluffée par le chemin que nous fait prendre l’auteur dans cet album. Une lecture surprenante qui, dans l’ensemble, provoque un sentiment de malaise.

Le malaise ne vient pas des visuels qui nous épargnent la majeure partie de l’ouvrage. Il y a ici très peu d’aspects graphiques innovants pour qui aurait déjà lu un album de l’artiste (faciès et expressions des personnages, jeux d’ombres, gros plans…). Le trait, reconnaissable entre mille, joue de nouveau de contrastes très forts entre noir et blanc. Comme Comès, il n’y a pas de jeux de hachures, pas de dégradés ou de demi-teintes. Des successions de planches muettes sont au service de l’intrigue, elles renforcent la tension. Ça et là, l’utilisation d’onomatopées nous fait percevoir la puissance à laquelle un cri peut déchirer le silence de la nuit… mais l’atmosphère ne prend pas aux tripes, sauf sur quelques rares passages.

Le malaise provient de ce que Chabouté est parvenu à faire de son lecteur en un peu plus de 130 planches : Landru nous deviendrait presque sympathique, on aurait presque envie de le plaindre… ce qui me dérange profondément. L’auteur nous fait douter sur les motivations du tueur, Chabouté faufile son sujet et l’enrichit en parallèle de la vision d’une France meurtrie par la première Guerre mondiale et l’horreur des tranchées. On constate au passage des références historiques qui s’immiscent dans le récit, offrant une réelle richesse à l’ensemble (précision des détails, des dates, des noms…).

Lecture d’avril pour kbd

pictobofEn prenant le contre-pied de la version historique officielle, Chabouté sème le doute. Je n’ai pas aimé cet album ou plutôt, la morale qu’il délivre est malsaine ; entre manipulation et torsion des faits, cette fiction réaliste nous force à la réflexion.

Les avis de Joelle, Cathe.

Extrait :

« Ici, le fier soldat croupit dans la boue au fond d’un trou infect, il a des poux et des puces, il tient compagnie aux rats qui pullulent et aux cadavres de ses camarades mal enterrés. Il subit les brimades hiérarchiques et les conseils de guerre hystériques. Hier, derrière le mur d’une ferme, ils ont fusillé un pauvre malheureux qui, dans un moment de folie, a quitté la tranchée et a refusé d’y revenir. Ils ont cherché à faire un exemple et c’est tombé sur lui… il était père de quatre enfants. Ici, le poilu implore un dieu sourd et balbutie des prières que personne n’écoute » (Henri Désiré Landru).

Henri Désiré Landru

One Shot

Éditeur : Vents d’Ouest

Collection : Intégra

Dessinateur / Scénariste : Christophe CHABOUTE

Dépôt légal : septembre 2006

ISBN : 9782749302898

Bulles bulles bulles…

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Henri Désiré Landru – Chabouté © Vents d’Ouest – 2006

Auteur : Mo'

Chroniques BD sur https://chezmo.wordpress.com/

41 réflexions sur « Henri Désiré Landru (Chabouté) »

    1. J’en suis au début de ma découverte avec Chabouté. J’avais aimé jusqu’à présent mais là… Si tu envisages de mettre un avis en ligne suite à ta relecture, saches que tu as quelqu’un intéressé par un avis ^^

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  1. Il y a peu de chances que j’en fasse un avis sur mon blog (sauf coup de coeur), mais si je le relis je reviendrai mettre un commentaire pour partager mes impressions 😉

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    1. Bon retour sur la blogo Emmyne ^^
      Ne tire peut-être pas un trait trop vite sur cette lecture. Bien que je n’ai pas apprécié cette histoire, c’est toujours un plaisir de se plonger dans les ambiances de Chabouté 😉

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  2. ça provoque un malaise parce qu’il en fait un gentil ? Enfin gentil… faut relativiser quand même.
    Dans cette histoire, Chabouté ne juge pas le personnage historique, il joue avec une peur collective comme il le faisait avec ses sorcières dans ses albums précédents..Contrairement à des albums comme « Torso » ou « From Hell », Il ne défend pas une hypothèse mais il « joue » avec une figure, qui même si elle est dégueulasse, est des plus spectaculaires. Presque tout le monde en entendu parler de Landru.
    Moi j’aime son idée du « et si… » et j’aime également cet espèce de polar (j’arrête pour ne rien dévoiler) sans nom qui se créé autour de son histoire. Sans compter, comme tu le soulignes, cette intégration de la petite histoire dans la grande.
    Après, oui, Chabouté reste dans son classicisme. Ce n’est sans doute pas son meilleur album même si il a eu plusieurs prix.
    De là à le condamner (l’album pas Chabouté)…

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    1. Je ne condamne pas l’album, je ne l’aime pas et je pense que j’ai le droit de le dire ^^ Et les prix qu’il a obtenu : « Grand Prix RTL de la BD en 2006 » dans lequel je ne me reconnais pas et je ne vois pas quel autre prix a obtenu cet album ??
      Après, le malaise est certainement du à la raison que tu expliques : quelque chose qui tourne autour de l’ignorance, du personnage qui tourne le dos à une forme de réalité ou je ne sais. Quoiqu’il en soit, il y a des choses, des « icônes » qui ne me divertissent pas ou en tout cas, pas de cette manière.
      Dans un autre registre, je n’avais pas aimé From Hell, pour d’autres raisons (essentiellement dûes aux dessins de Campbell que je trouve vraiment laids). L’album ne m’était pas tombé des mains car le scénario de Moore est tout bonnement génial. J’ai tout de même eu du mal à faire abstraction des visuels.

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      1. Oh, tu as le droit de le dire, tu es chez toi ^^ Autant de fois que tu veux même… Remarque que j’ai le droit de dire l’inverse aussi ^^
        Bon les prix (le prix en fait, mais je confondais avec LES prix de l’auteur) ont s’en fout. ça vaut ce que ça vaut.
        Perso, From Hell m’est tombé des mains mais ce n’est pas le dessin qui m’a arrêté. Comme quoi.
        Je trouve assez courageux de la part de l’auteur de faire de son personnage principal un véritable anti-héros qui au mieux inspire la pitié et au pire du dégoût. C’est intéressant de voir comment il arrive à provoquer le même rejet (le même malaise) entre la « réalité » historique de l’affaire Landru et sa propre fiction. Réussir à provoquer cela sans jouer d’artifice ou de « clichés » (car pour le coup on ne peut pas reprocher ça à cet album) pour le faire, c’est chapeau.

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        1. et oui, tu as le droit de dire que tu n’es pas d’accord avec moi… 😆
          Cet ouvrage s’inscrit dans la liste des albums à double tranchant. J’ai lu quelques avis en ligne et, à regarder les retours que j’ai via commentaires, je continue de faire le constat que « ça passe ou ça casse ». Je suis peut-être trop terre-à-terre pour pouvoir me divertir d’un fait historique de la sorte

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  3. Ce n’est pas mon album préféré non plus mais j’ai aimé le fait que Chabouté nous montre que certaines choses peuvent être interprétées de différentes façons et que, quand on connait peu les motivations d’un criminel, celles-ci peuvent être variées ! Je n’ai pas trouvé Landru sympa après cette lecture malgré tout 😉 Par contre, cela ne m’a pas rendue mal à l’aise … j’imagine qu’il y a sûrement eu des affaires jugées et des gens déclarés coupables pour lesquels il y a eu des déductions un peu « rapides » et bien « arrangeantes » pour les forces de l’ordre et la « justice » (je ne parle pas de Landru mais la façon de traiter cette histoire est un peu là pour nous le rappeler) !

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    1. oui, je suis d’accord avec toi sur cet aspect du scénario. Mais le sujet n’est, pour moi, pas prétexte à divertissement. Ce qui me déplait, c’est qu’il nous conduit à relativiser les choses sous prétextes qu’on n’est pas les témoins directs de cette affaire.

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    1. je sais que tu apprécies Chabouté. Je crois que ce n’est pas tant le sujet mais la manière dont il est traité. J’étais partie dans la lecture avec quelques réticences mais, malgré le talent de l’auteur, il n’a pas réussi à me convaincre cette fois. Tu es plus sage que moi, j’aurais du éviter cet album

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  4. Même si je ne l’ai pas lu, je comprends très bien ce que tu as pu ressentir. Il me tarde toujours de découvrir Chabouté mais avec un autre album… Bises !

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    1. j’ai acheté « Tout seul » pour une LC avec L’Ogresse (prévue le 8 juin… si cela t’intéresse… ^^). Gros coup de cœur de lecture 😉

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    1. moui… ce n’est pas forcément celui de Chabouté que je te conseillerais en sortant de la lecture de « Tout seul » (mais je ne les ais pas tous lus non plus). Regardes aussi du côté de Terre-Neuvas. A voir en tout cas… mais ce Henri Désiré Landru ne m’a pas plu

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  5. Nous avons fait un doublon ! Ca c’est peu courant…Bon, je n’ai pas aimé non plus. Ce n’est pas l’aspect malsain qui m’a gêné mais plutôt le scénario boiteux, les personnages caricaturaux et le dessin, parfois très moche.

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    1. j’aime assez le dessin de Chabouté, tout en force, tout en suggestion. Non, c’est la morale qui me déplait. Les personnages évoluent bien ici, je les trouve convaincants

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    1. voilà, c’est ce que je disais : « ça passe ou ça casse ».
      Je suis allée me consolée auprès d’autres Chabouté depuis 😉

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  6. Complètement d’accord avec ta chronique. Pour moi, laisser entendre que Landru ait pu avoir été manipulé, c’est une insulte aux victimes et à leurs descendants. C’est nier que l’homme ait simplement pu être un monstre. Si cette « thèse » s’était reposée sur une réalité, j’aurai sans doute été mal à l’aise, mais j’aurai accepté sans soucis. Là, je trouve que Chabouté est allé trop loin, même si c’est un auteur que j’aime beaucoup par ailleurs.

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    1. Oui, le respect à l’égard des victimes. Je n’ai pas osé le dire dans mon avis, peut être parce que je ne suis pas « directement » touchée. Je ne sais pas comment les familles ont pu réagir à cet album. Je n’ai pas trouvé sur le net malgré mes recherches

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      1. C’est une œuvre de fiction, ne l’oublions pas non plus. Qu’on n’aime pas, soit. Qu’on lui fasse un procès de non-respect de la mémoire de je ne sais quelle victime, restons sérieux. Il y a insulte à la mémoire lors de thèse révisionniste, quand on tente de falsifier une réalité sur la base de fausses preuves, mais là c’est une fiction.
        Que dire alors de Spiegelman qui a fait des juifs des souris ? Que dire de « La vie est belle » (qu’on aime ou aime pas là n’est pas le propos). Ou de centaines d’autres fictions sur les martyrs, les esclaves etc… Comme l’indique Choco (en-dessous) c’est une uchronie.
        Pourquoi les auteurs ne pourraient-ils pas se nourrir des faits divers ? En vertu de quelle fausse bonne morale ?
        L’histoire a jugé Landru. Personne d’un peu sensé et de cultivé ne prendrait cet album comme autre chose qu’une histoire.

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        1. Oui, mais curieuse comme je suis, la première question qui est venue quand j’ai eu terminé cet album c’est de savoir si des familles de victimes avait « critiqué » (pas au sens péjoratif/non constructif) cet ouvrage.
          Pour le reste, j’ai tenté de l’expliquer à Choco : ma non-accroche est plutot de l’ordre du ressenti que de la qualité générale de lecture. Si j’avais eu à noter cet album (c’est un exempleuuuu) selon la grille de notation Sceneario, je pense qu’il aurait eu une bonne moyenne car au niveau du scénario il n’y a pas grand chose à redire et au niveau du dessin non plus (c’est du Chabouté quoi, les perso se ressemblent mais il crée vraiment des ambiances justes). Pas contre, c’est vraiment au niveau du plaisir de lecture que cela se joue : je n’aime pas ce Landru, qu’on nous le montre comme ça et cette morale d’histoire me déplait.
          Bon, je visse mon casque à pointe, sors bouclier, massue et glaive… c’est au prochain commentaire que tout se joue 😆

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  7. Bon je n’ai pas grand chose à ajouter aux remarques de David et Joëlle dont je me sens plutôt proche. Cet album ne fait as partie non plus de mes préférés mais je te trouve dure avec lui. Je comprends que la torsion d’une réalité historique puisse te gêner mais en même temps, nombreuses sont les oeuvres qui jouent sur ce tableau là. Je ne pense pas que le but de Chabouté était de relativiser les faits mais plutôt de se dire « et si ça s’était passé comme ça ». Une sorte d’uchronie en fait !

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    1. Oui, mais moi aussi je comprends vos retours (à toi, David et Joëlle ^^). Mais cet album me met vraiment mal à l’aise. Je pense qu’il en serait tout autant si un auteur décidait de faire un bio de Marc Dutroux. Si le récit tente de nous faire entendre qu’il y a une infime raison à ses déviances, cela me mettra tout aussi mal à l’aise. C’est plus de l’ordre du ressenti que cela se joue chez moi. Ressentir de l’empathie pour une psychopathe de la sorte me fait hérisser le poil ^^

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      1. Ah voui vu comme ça, une BD qui reprend l’histoire de Dutroux, je ne l’avalerais pas non plus je pense… :s
        Peut-être parce que ça toucherait des enfants et que l’histoire est encore bien trop récente par rapport à LAndru…?

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        1. De mon côté, ça se joue vraiment au niveau de ce que ces hommes dégagent. Ils matérialisent quelque chose, ils font peur. A partir d’un certain degré d’atrocités, je ne parviens plus à graduer dans l’échelle de l’horreur et de l’inhumanité. Dutroux est certainement plus abject car il s’en est pris à des enfants, mais des hommes de cette veine-là ne me divertiront jamais via des biographies extrapolées.
          Dans Torso et From Hell, il y a quelque chose de très froid, de très chirurgical dans le récit qui me convient. Sans chercher à excuser ou accabler le meurtrier, les auteurs se sont contentés des faits et c’est largement suffisant ^^

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  8. Je te fais peur à ce point ? ^^
    Non, ce qui me gêne surtout, c’est de lire le terme « insulte ». Restons sérieux quoi !
    Après, je comprends également ta position même si je ne pense pas que Chabouté ai voulu excuser quoi que ce soit. Et puis la morale… sa fin est à la hauteur du personnage je trouve. Assez minable 🙂

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    1. A vrai dire, je n’ai même pas essayé de chercher une interview de Chabouté suite à la sortie de cette album. Peut-être qu’en ayant sa démarche en tête, j’aurais mieux accepté ce qu’il nous dit ?? Je ne sais pas (j’en doute un peu en plus ^^)
      Et non, tu m’fais pas peurrrrr… je prévois juste l’attirail d’arguments au cas où ! :mrgreen:

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  9. Je l’ai il y a plus d’un mois, et je suis en train de faire mon billet. Je reste perplexe sur l’uchronie, même si je trouve l’idée très intéressante. Mon problème avec Chabouté c’est son dessin. Je ne l’apprécie décidément pas!

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