Renée (Debeurme)

Renée
Debeurme © Futuropolis – 2011

Lucille et Arthur sont contraints de vivre une séparation forcée suite à l’incarcération du jeune homme. Alors qu’il se fait difficilement aux conditions d’incarcération, Lucille se morfond seule dans sa chambre. Malgré tout, sa liaison et le périple qu’elle a vécu avec son compagnon l’ont rendue plus forte. De retour chez sa mère, elle prend la mesure du fossé qui les sépare. Lucille tente de se rapprocher de cette mère si ritualisée, si distante.

Non loin de là vit Renée, une jeune femme qui est elle aussi mal dans sa peau. Ses relations affectives ne la satisfont pas. Elle croit à tort que la relation avec Pierre va changer les choses. Pour se punir d’un sentiment de honte et de malaise qui lui colle à la peau, Renée se scarifie. Pierre quant à lui vit assez mal sa relation adultérine avec Renée. Incapable de prendre une décision, Pierre préfère profiter des sentiments qu’il a pour sa femme et pour Renée.

Album déstabilisant dont je sors troublée. Pour une raison que j’ignore, j’ai passé une bonne partie de ma lecture à penser que Renée était la mère de Lucille, que cet album nous montrerait son parcours et nous donnerait les clés pour mieux comprendre Lucille. Sur ce dernier point, c’est un peu le cas. On prend toute l’ampleur du changement qui s’est opéré chez Lucille depuis sa rencontre avec Arthur. On la sent plus sereine, moins assaillie par les crises d’anorexie. Physiquement, elle va mieux alors que je m’attendais à la retrouver amaigrie suite à l’incarcération de son amant.

On suit donc le parcours parallèle de Renée. Ponctuellement, les deux jeunes femmes se croisent dans le plus strict anonymat. On remarque des similitudes dans leur manière de manifester physiquement leur mal-être : un rapport à son propre corps difficile, un rapport à l’autre quasi inexistant. Leurs vies affectives semblent leur permettre de vivre par procuration (au travers du regard de l’être aimé). Pourtant, quand l’une s’épanouit dans sa relation d’amour, l’autre s’y autodétruit. Ludovic Debeurme fouille au plus profond de la psychologie de ses personnages. Il le fait de manière assez crue mais le regard qu’il propose sur ces destinées est pertinent.

Renée est un album beaucoup plus torturé que Lucille. Il contraint le lecteur à refaire la même démarche que dans le tome 1 : apprivoiser ces personnages écorchés et les accepter. Poser son regard sur leurs laideurs et leurs fragilités n’est vraiment pas chose évidente car on flotte sans pouvoir se raccrocher à quelque chose de rassurant. La thématique de l’enfermement est très forte dans ce récit et présente chez tous les personnages que ce soit physique ou symbolique. Ainsi, Arthur est enfermé physiquement dans une prison, Lucille est enfermée dans ses pensées, Renée dans son corps, la mère de Lucille dans ses rituels… Cela crée de belles envolées lyriques et donne lieu à des passages où les hallucinations des uns et des autres se matérialisent via les dessins de l’auteur. Dans l’ensemble, ces passages oniriques ont créé chez moi un fort sentiment de malaise, une forme d’empathie très poussée pour des personnages en permanence aux prises avec leurs folies. Tantôt beaux, tantôt laids, les corps élastiques des personnages sont en perpétuelle mutation. J’y ai retrouvé des éléments graphiques que j’avais déjà apprécié dans Black Hole. Ces deux albums ont une vision assez proche de l’adolescence (comme période de tumultes, de mal-être, de construction et d’acceptation de soi difficile…).

Le non-dit est également un élément très présent dans cet album. Les passages muets sont nombreux, s’étalent parfois sur plusieurs pages et laissent le lecteur seul à ses suppositions… voire ses propres démons. On imagine souvent le pire, rarement le meilleur même si on ne peut s’empêcher d’espérer. C’est déroutant. Le dessin, rond et agressif à la fois, renforce ce sentiment.

PictoOKJ’ai préféré Lucille qu’il avait réalisé 5 ans plus tôt. Ici, les personnages me sont plus antipathiques, ils sont distants, j’ai observé dans envie de m’investir outre mesure. Outre la référence que j’avais faite à Charles Burns, j’ai pensé plusieurs fois à d’autres graphics novels : ceux de Joe Sacco (similitudes dans le traitement graphique : grosses lèvres, détails vestimentaires disproportionnés, visages figés), de Dash Shaw et son Bottomless Belly Button (la lenteur et la torpeur fréquente des personnages est semblable) et de David Small (même capacité des personnages à s’autodétruire proche de Sutures).

J’ai lu cet album d’une traite et profité des illustrations de Ludovic Debeurme (ça frise l’Art Book parfois !). Des émotions ici encore mais un album difficile.

Une interview de l’auteur.

L’avis de Lo, Yvan, OliV.

Extraits :

« Moi, je crois que je suis une rivière qu’il faut faire couler parfois pour que tout le mal et la colère s’enfuient à travers elle » (Renée).

« Et tu crois que parce que je t’ai laissé me baiser, tu peux régner sur ma chatte du haut de ta misérable verge ? » (Renée).

« J’ai envie de te frapper. T’enfoncer tes sempiternels soupirs de lassitude au fond de la gorge. Et t’ouvrir le regard à coups de fourchette, que tu aperçoives enfin ta bêtise en plein. Mais je t’aime » (Renée).

« Tu serais assurément le plus laid d’entre eux si la musique ne faisait pas de toi ce poète infini et céleste » (Renée).

« Il y a des couteaux mystiques qui s’enfoncent dans les chaires des jeunes filles allongées sous le poids des garçons. Je leur donnerais bien mille de mes cheveux, qu’ils en fassent des rubans de vertu à attacher autour de leur queue aveugle. C’est tellement dur d’avoir à lutter contre soi. On y gagne si peu… pour tout ce qu’on laisse en chemin » (Renée).

Lucille

Tome 2 : Renée

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Ludovic DEBEURME

Dépôt légal : janvier 2011

ISBN : 9782754800853

Bulles bulles bulles…

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Renée – Debeurme © Futuropolis – 2011

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9 commentaires sur « Renée (Debeurme) »

  1. Vu que c’est une nouveauté à la biblio, il ne faut pas être pressé pour y mettre la main dessus ! Et puis, vu que cela fait longtemps que j’ai lu Lucille, il faudrait peut-être que je le relise avant d’attaquer Renée.

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  2. Moi aussi j ai été déroutée par cet album. Je l’ai d’abord trouvé très laid, sombre et derangeant. Et avec le recul, il est quand même resté bien imprimé dans ma memoire. C’est très fort ce que fait Debeurme…

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    1. J’avais eu plus de facilité à entrer dans « Lucille », on y respire un peu plus que dans cet album (dès qu’on atteint la moitié de l’ouvrage). Ici cela reste tout de même assez oppressant d’un bout à l’autre
      Et oui, c’est très fort. Je louche sur ses albums publiés chez Cornélius en ce moment

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  3. Renée est un livre très troublant, donc salutaire.
    Graphiquement, il est perturbant, tourmentant, et on sent au loin un petit air de TOPOR à nous nouer les tripes.

    Que le monde est vide et froid dans les mains de DEBEURME.
    Que le monde est monde…

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    1. Je ne connais pas Topor mais j’avais lu ça et là les passerelles qui étaient faites entre son travail et celui de Debeurme. Je vais tâcher d’aller découvrir cela

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  4. Ca a l’air passionnant, j’espère le trouver rapidement à la médiathèque. J’ai envie de choses légères en ce moment mais cela ne durera pas : je sens qu’il me faudra avoir celui-ci dans les parages prochainement.

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