La mort dans l’âme (Ricard & Wens)

Ma mort dans l'âme
Ricard - Wens © Futuropolis - 2011

Monsieur Vanadris est atteint d’un cancer généralisé. Alors qu’il intègre un Centre de soins palliatifs son fils, Cyril, entre dans une période délicate à gérer. L’état de son père l’inquiète. La prise en charge médicale se met en place. Une à une, les perfusions s’ajoutent et viennent aider le mourant à supporter la douleur. Puis c’est au tour de la sonde gastrique pour fournir un minimum d’apports nutritifs à son corps fatigué… autant de stigmates qui témoignent de l’avancée de la maladie.

Peu à peu, cette période lourdement chargée émotionnellement va permettre aux deux hommes de se rapprocher. Alors que Cyril déconstruit beaucoup de choses autour de lui, incapable de gérer son trouble, le père chemine. Ses rencontres régulières avec un jeune prêtre l’aident à mettre en mots ses doutes, sa foi et sa volonté. Monsieur Vanadris parviendra à demander à son fils de l’aider. Le mot est jeté : euthanasie.

La genèse de cet album est présentée dans le dossier de presse de Futuropolis. Sylvain Ricard y explique le cheminement de son projet : tout est né d’un échange avec son propre père en 2004 :

Subitement, lui qui n’est pourtant pas très loquace, m’a avoué qu’il n’aimerait pas que ses enfants et ses proches le voient dépérir si d’aventure une maladie lourde venait à le toucher. Il préférerait qu’on l’accompagne en douceur vers une mort paisible, qui laisserait un souvenir de lui dans son intégrité physique

L’auteur explique que cette conversation le touchait peu jusqu’à ce que son père le charge de cette responsabilité. « Le fait que ça arrive est passé de conceptuel à possible », cette onde de choc est à l’origine de ce scénario. Les années passent, le travail d’écriture prend forme. Sachant qu’Issac Wens avait vécu une expérience similaire à celle qu’il souhaitait raconter, Sylvain lui propose d’illustrer son récit. Malgré la difficulté, ce dernier accepte de travailler sur le projet.

L’album s’ouvre sur un poème d’Étienne Ricard. Les mots sont justes pour décrire l’émotion et la tristesse liée à la mort imminente d’un proche, tout l’album le sera. Cette fiction réaliste invite le lecteur à vivre les derniers jours entre un fils et son père. Entre déni, peur et volonté d’être présent dans ces derniers instants, le scénario met en valeur la complexité voire la confusion des sentiments des personnages. On passe une bonne partie de cet ouvrage à observer, confortable position sur un tel sujet qui nous permet d’épier les moindres réactions des deux hommes, de nous imaginer in situ mais sans angoisse. Pourtant, force est de constater que le récit nous happe au dernier tiers de l’album. Le ton change, on ne peut plus se contenter de survoler, on doit s’impliquer. L’émotion des personnages est alors palpable, la manière dont elle est retranscrite fait écho auprès du lecteur. On ressent leur désarroi et leur impuissance à gérer la situation, chacun étant dépendant de l’autre. Sylvain Ricard nous propose une réflexion intéressante sur la mort et le sens de la vie. A cela s’ajoute les interventions de trois personnages secondaires, eux aussi utilisés à bon escient. Ils permettent tour à tour d’enrichir la narration de nouveaux éléments : le regard professionnel et compréhensif du médecin, celui du jeune prêtre (plus dans l’écoute du ressenti) et enfin, le regard plus distancié de la compagne de Cyril (qui fait preuve d’empathie). L’ensemble donne une vision réaliste et profondément humaine de ce qu’implique l’euthanasie (humainement parlant). Sans juger, sans prendre parti et sans pathos, Sylvain Ricard a trouvé le bonne équilibre pour traiter intelligemment cette question.

Le trait d’Isaac Wens est sombre. Les couleurs sépia donnent une teinte très juste à l’atmosphère. Du respect, de la pudeur et beaucoup de délicatesse dans le traitement graphique de ce récit.

Je n’ai pas particulièrement cherché à faire de belles images. J’espère avoir réussi de temps en temps une image juste

Pari réussi je trouve. Son dessin donne aux personnages une profondeur adéquate à cet univers. Elle permet au lecteur de se saisir de cette histoire sans avoir l’impression de forcer pour entrer dans l’histoire et de se questionner : que ferait-on dans une telle situation ? Le story-board est au service de la narration. Il recourt à de nombreux passages muets dans lesquels les jeux de regards remplacent des mots trop douloureux à énoncer et ponctuent parfaitement des moments fortement chargés émotionnellement.

La Mort, la Foi, l’euthanasie et une relation père-fils touchante sont les ingrédients de cet album qui n’est pas évident à lire. Il faut trouver le moment opportun pour accueillir cette fiction qui met en scène un processus de deuil douloureux et la lente détérioration physique et psychologique d’un individu. Je sors émue et satisfaite de cette lecture.

Un avis sur Cellules Grises.

Extraits :

Je ne suis qu’une folle envie d’ouvrir une fenêtre sur la vie » (La Mort dans l’âme).

« Tu sais, c’est comme si j’avais visité une maison témoin. Tu passes dans le couloir et tu vois toutes les étapes qui te conduiront jusqu’au bout. Et toutes ces blouses qui s’acharnaient autour de lui… Je veux bien finir ma vie, mais pas comme ça. Je préfère qu’on me laisse mourir tranquille » (La Mort dans l’âme).

« Le suicide est autorisé, mais lorsqu’on en a le plus besoin, qu’on est le plus démuni, que la mort devient un outil de dignité, c’est alors qu’on vous le refuse. Comme si on n’était plus propriétaire de sa propre vie…  » (La Mort dans l’âme).

« Quelques jours de plus ou de moins, quelle importance. On sera soulagé tous les deux » (La Mort dans l’âme).

La Mort dans l’âme

One Shot

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur : Isaac WENS

Scénariste : Sylvain RICARD

Dépôt légal : septembre 2011

Bulles bulles bulles…

21 pages en avant-première sur le blog de Futuropolis.

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La mort dans l’âme – Ricard – Wens © Futuropolis – 2011

Auteur : Mo'

Chroniques BD sur https://chezmo.wordpress.com/

18 réflexions sur « La mort dans l’âme (Ricard & Wens) »

  1. C’est marrant, je viens de le noter dans ma liste de livre à lire et ton avis me fait dire combien j’ai eu raison ! Sacré billet ! Cet album doit être très fort et devrait me faire vibrer j’en suis certaine.

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    1. Ca ne m’étonne pas que tu l’avais repéré. Tu m’as plusieurs fois conseillé « … à la folie » (que j’ai chez moi en plus mais toujours pas lu.. hum). Je me doutais que tu aurais envie de découvrir son dernier album

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      1. C’est terrible, en ce moment, toutes les nouvelles parutions Futuro me tentent… ! Comme je t’envie 😉
        Maintenant, tu n’as plus d’excuses pour ne pas attaquer A la folie 😀

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        1. Je l’ai acheté en février dernier ! 😆 Il est toujours sur le haut de la pile, le premier juste en dessous des nouveautés qui arrivent à la maison… quand il est enfin visible, de nouvelles BD arrivent, c’est sans fin ^^

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  2. C’est un sujet difficile … je comprends qu’il faut attendre le bon moment pour aborder cet album mais c’est un thème qui est trop souvent passé sous silence et qui devrait être plus souvent développé !

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  3. Petit passage express : ayé j’ai lu l’album hier soir ! et j’ai terminé en larmes… Punaise, quelle émotion !! Je ne m’y attendais pas du tout… Plus que le sujet de l’euthanasie, c’est le rapport entre le pere et le fils, leurs silences, leurs non-dits, la façon d’accueillir la mort, etc…qui m’a bouleversé. Bref un gros coup de coeur, tu l’auras compris 🙂

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    1. Oui 😉 Cet album m’avait également touchée mais pas aussi fort. Yvan aussi avait été très sensible à cette relation père/fils je crois. Ravie que tu l’ai lu, j’attendais ton retour sur ce titre.
      Et de mon coté, j’ai terminé hier « … A la folie », je m’attendais à pire coup de massue en fait. Si je parviens à rédiger un avis sur ce titre, je le mettrais en ligne en janvier je pense.

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  4. J’irais relire tous les avis après mon billet qui n’est pas pour tout de suite, vu le retard accumulé…6 bds + le reste… ahem ^^
    Non, A la folie n’est pas trop dur si je puis dire. Il est très dans la psychologie, il explique bien le mécanisme de la violence, je trouve. Punaise, 2012, tu nous fais lanterner ^^ Tu ne dis même pas si tu l’as apprécié ?!

    (ps : peut ptet venir à Angoulême grâce au boulot qui me payerais le voyage ! Mais bon, ça va tomber dans la période où je vais déménager concrètement et en plus il faudrait faire l’AR sur une journée (de repos perso) compliqué, vu la distance… bref, pas encore gagné mais y’a une ouverture ^^)

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    1. Si si j’ai bien aimé ^^ Mais je m’étais préparée à ressentir un malaise, une gêne similaire à celle ressentie durant la lecture d' »Ines ». Là pour le coup, c’est assez épuré et cela ne m’a rien appris comparé ce à quoi je me confronte régulièrement (je ne referais pas un laïus ici sur ma profession et les personnes que je suis amenée à accompagner… promis ^^). Mais voilà, il faut que je prenne du recul encore parce que pour le moment, je trouve l’album assez convenu
      (ps : pour Angoulême, j’attendrais que tu en saches plus mais je peste quand même d’avoir raté l’occasion à Montpellier !! Maintenant, ça va être super compliqué parce que je ne monte pas souvent dans ta nouvelle contrée ^^)

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  5. Ah c’est que nous n’avons pas le même passif « social » ^^
    Bon, tu as aimé mais je te sens prête à le sabrer un petit coup : je refuse ! Fais gaffe hein ! 😆
    Pour Angoulême, il y a de grandes chances que ça ne se fasse pas car j’espère vraiment déménager mes affaires en ce mois de janvier !

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    1. « Passif social » oui, David m’avait fait la même réflexion par rapport à l’accueil que j’avais eu à l’égard d’Inès
      Je fais gaffe… mais je crois que je vais reprocher sensiblement la même chose à « … à la folie » 😆

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