Berlin, tomes 1 et 2 (Lutes)

Berlin - Livre Premier : La Cité des pierres
Lutes © Guy Delcourt Productions – 2009
Berlin - Livre Second : Ville de Fumée
Lutes © Guy Delcourt Productions – 2009

Une rencontre dans un train. Un homme, une femme. Elle est artiste, lui journaliste. Lorsque Marthe Müller fait la connaissance de Kurt Severing, nous sommes en septembre 1928. Les présentations sont timides entre cette jeune femme qui monte pour la première fois à Berlin et qui semble être à un moment charnière de sa vie. Kurt Severing quant à lui affiche plus d’assurance. L’air confiant de quelqu’un qui rentre chez lui et que le tumulte et l’effervescence de Berlin n’effraye pas.
Le lecteur va être amené à découvrir deux années de la vie de ces deux protagonistes. L’occasion de découvrir un contexte social en mutation. Quels sont les stigmates de la Première Guerre mondiale sur le peuple allemand ? Quelle est l’influence des différents partis politiques en présence ? Quid des conditions de vie dans le milieu ouvrier ? artistique ? bourgeois ?

Ce sont les avis respectifs de David et Marilyne qui m’ont amenée à cette lecture. Un thème et un contexte historique que j’ai rarement eu l’occasion de voir traités en bande dessinée (entendez par là que je n’ai pas non plus une connaissance très pointue de la bibliographie BD de cette époque).

Cette lecture m’aura pris plus d’une semaine. Parvenir à entrer dans le tome 1 m’a coûté : dialogues verbeux, graphisme austère et difficulté à identifier la majeure partie des nombreux protagonistes amenés à intervenir dans le récit. J’ai pensé à abandonner la série mais cette idée s’est estompée une fois que je suis parvenue à la seconde moitié du Livre Premier. Je crois que c’est avant tout la richesse du scénario qui m’a prise au dépourvu. Autour des deux personnages principaux (Marthe et Kurt), le lecteur sera amené à rencontrer une bonne dizaine de personnages secondaires qui apportent tour à tour au récit un complément narratif à prendre en compte. Je me suis longtemps demandé si la scène finale allait nous permettre – comme au théâtre – d’accéder à un dénouement où tous seraient présents cependant, ce ne sera pas le cas (du moins, pas si la série est terminée mais là aussi, je suis incapable de dire si nous sommes face à un diptyque ou si – comme le laissent supposer plusieurs sites BD – d’autres tomes vont venir compléter cette fresque humaine).

Si j’ai adhéré dans l’ensemble à la partie narrative, ce n’est pas le cas pour la partie graphique. J’ai rencontré des difficultés récurrentes à l’égard des visuels : impossibilité de reconnaître de nombreux personnages au premier coup d’œil. L’auteur en joue même sur certains personnages, le plus flagrant est celui d’Anna, une lesbienne que j’ai longtemps prise pour un jeune homme. La découpe des planches est assez conventionnelle bien que leur contenu diffère ; tantôt verbeuses, tantôt silencieuses, le lecteur parcoure ces planches à un rythme de lecture qui doit être modulé en permanence. Je n’ai pas trouvé qu’il y avait là un jeu de contrastes flagrant (noir/blanc) mais l’espace laisse la part belle au blanc qui est souvent écrasant tant le vide qu’il crée est pesant. Les expressions des uns et des autres sont parfois approximatives, souvent figées. En conclusion, je pense garder un souvenir assez sévère sur le dessin de Jason Lutes.

Je suis pourtant satisfaite de cette lecture qui répond en partie à mes attentes. Nous voici face à un récit romancé qui s’ancre dans une période historique que je connais peu. Les tomes comportent respectivement 213 (Livre Premier) et 214 pages (Livre Deuxième) et cette fiction offre un regard très complet sur la vie berlinoise à la fin des années 1920. Le premier tome se referme sur le sanglant 1er mai 1929 et la violente répression de la manifestation des militants communistes par les forces de l’ordre. Jusqu’ici, le scénario nous avait déjà permis d’aborder les différentes facettes de cette « micro-société » allemande : on suit le quotidien d’hommes et de femmes issus tant des classes ouvrières que bourgeoises, chrétiens ou juifs, artistes et intellectuels, fonctionnaires ou marginaux, communistes ou militants de l’extrême droite allemande… Le second tome prolongera le récit de mai 1929 à août 1930. L’occasion d’en découvrir un peu plus sur les nuits berlinoises ; le point de vue des intellectuels, des prostituées, des lesbiennes… la montée en puissance du Parti national socialiste allemand, de l’intolérance à l’égard des juifs, des noirs, des « Rouges »… du grignotage progressif à l’égard de la liberté d’expression, de la liberté de penser… des individus qui ne sont pas de « purs ariens »…

La narration alterne entre des dialogues. Certains seront verbeux, d’autres réservés, le panel est large à l’instar du quotidien et des personnalités qui font notre quotidien de lecteurs. Régulièrement, une partie narrée s’immisce dans les interactions entre les personnages. Ces voix-off trouvent leur origine dans les pensées de chaque individu : extraits de journaux intimes, de réflexions prise au vol… l’auteur propose une introspection de chacun de ses personnages. Il en devient difficile de se dire que les deux personnages centraux sont le centre névralgique du récit tant il amène son lecteur à se poser sur les autres protagonistes. Je trouve ce jeu de rôles très intéressant, il rend très bien compte de la richesse des interactions et des rapports humains. Quelques coquilles présentes çà et là m’ont agacé en début de lecture… j’ai fini par les occulter totalement tant le récit est finalement parvenu par me captiver.

Une lecture que je partage avec Mango et les lecteurs du mercredi

MangoPictoOKCertes, il est difficile d’accepter cette lecture. La violence est un personnage secondaire que l’on n’occulte pas cependant, elle ne s’étale pas dans le récit. L’aspect subjectif est exploité à bon escient. Un récit intéressant et que j’ai apprécié. Je suis pourtant consciente que n’y entre pas qui veut… il faut insister dans la lecture et parvenir à passer outre son apparente austérité.

Je m’excuse auprès de mes camarades de lecture pour cette L.C. qu’il a fallu dompter : Joëlle, Lystig, Cély et Véro. Je vous invite à lire leurs chroniques respectives.

Extraits :
« J’imagine la somme de travail quotidien de tout le quartier de la presse. Ça me donne l’impression de sombrer mais je veux m’efforcer de regarder les choses autrement. Ainsi : l’histoire de l’humanité serait une grande rivière trouvant son chemin au long des points les plus bas du relief, et chaque page est une pierre. Jetées sans objectif, juste pour éclabousser, des milliers de pierres pourraient élever le niveau jusqu’à ce que la rivière déborde de son lit. L’eau s’étale, la force de la rivière décroît : c’est bientôt un marécage. Mais si chaque pierre est placée avec soin et intention peut-être est-il possible de construire quelque chose. Pas pour interrompre le flot mais pour le détourner. Berlin a été construite sur un marécage. J’espère qu’il en restera plus qu’un tas de cailloux » (Berlin – La cité des pierres).

« Je sais qu’elle se fait du souci pour moi et j’aurai voulu la rendre heureuse. Mais pour l’instant, je n’y retournerais pas. A Berlin, je suis au cœur du vrai monde, sale, grouillant, magnifique, bien loin des jardins bourgeois de mon enfance. Parfois, ça me terrifie ; mais je me réveille chaque matin en attendant de voir quelle surprise la ville me réserve. (…) Ici, j’ai trouvé l’amour, des gens qui se battent dans la rue, ‘univers qui s’agite sous mes pieds. La musique de jazz ! » (Berlin – Ville de Fumée).

Berlin

Challenge Petit Bac
Catégorie Lieu

Livre Premier : La Cité des pierres

Livre Deuxième : Ville de Fumée

Série en cours

Éditeur: Delcourt

Collection : Outsider

Dessinateur / Scénariste : Jason LUTES

Dépôt légal : avril 2009 (réédition du tome 1) et octobre 2009 (tome 2)

ISBN : 978-2-7560-1714-3 (tome 1) et 978-2-7560-1715-0 (tome 2)

Bulles bulles bulles…

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Berlin, tomes 1 et 2 – Lutes © Guy Delcourt Productions – 2009

22 commentaires sur « Berlin, tomes 1 et 2 (Lutes) »

  1. J’ai souvent vu ces couvertures austères dans les rayonnages de la librairie mais je n’ai jamais eu envie de les ouvrir. Pas sûr d’avoir plus envie de m’y mettre ou alors en vacances, à tête reposée et en étant certain de donner au scénarion l’attention qu’il mérite.

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    1. C’est amusant car la sobriété de ces couverture m’a tout de suite plu ^^
      Pour « Berlin », la lecture demande en effet une certaine concentration, surtout sur la première moitié du livre premier

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  2. Mazette, le même ressenti que toi ( merci de l’avoir ausi bien explicité ), une lecture que je ne regrette pas, dense, intéressante, mais quelques difficultés à se concentrer sur le récit et aucune empathie avec le graphisme.

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    1. Merci à toi surtout de m’avoir redonné envie de le lire. Les griefs que tu soulevais dans ta chronique à l’égard de cette série n’ont pas eu raison de ma curiosité ^^

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  3. Je ne suis pas dans une phase très courageuse aussi je pense que cette série est trop ambitieuse pour moi en ce moment. Je ne me vois pas lire autant de pages si en plus c’est difficile d’y entrer. Plus tard peut-être.

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    1. Un projet de lecture qui se réfléchit un peu. Peut-être qu’une chronique ultérieure saura mettre en valeur les qualités de cet album

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    1. Diptyque donc série terminée. Il est noté en cours sur plusieurs sites dont BDGest… du coup, je ne savais pas trop quoi penser vu que le dénouement du second tome me semble avoir bouclé la boucle ^^

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  4. Je crois que c’est Mango qui disait plus haut que cette série était ambitieuse. Je crois que c’est tout à fait le mot. C’est ambitieux et du coup, pas forcément très facile à lire. Il y a une exigence intellectuelle obligeant à faire le yoyo entre les personnages.
    Il y a aussi une exigence graphique. Il y a 25 ans, on aurait trouvé ça normal mais Lutes s’inscrit dans la tradition de la ligne claire alors qu’on est habitué à un graphisme un peu différent dans les « romans graphiques ». Du coup on est un peu perdu au départ.
    En tout cas, bonne chronique !

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    1. On est assez dérouté au départ effectivement. La première scène est pourtant très accessible mais dès lors qu’on se pose auprès des personnages secondaires, il n’est pas simple de se repérer. J’ai failli abandonner cette lecture tout de même, grosse frayeur sur le tome 1 ^^

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    1. Je ne pense de toute façon pas que j’aurais beaucoup d’occasions de conseiller cette série. Une œuvre trop particulière je trouve ^^

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    1. Merci pour le partage Cely. Je pensais pas que cette lecture serait difficile à ce point. Cela faisait longtemps que je n’avais pas lutté aussi longtemps pour entrer dans un album

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  5. Je n’ai pas eu de mal à rentrer dans l’histoire au début mais c’est devenu plus dur quand tous les personnages sont arrivés peu à peu 😉 Et heureusement que je n’ai lu les deux tomes qu’en deux jours sinon, là, pour sûr, j’aurais été encore plus perdue (déjà, entre le tome 1 et le 2, il y a eu une nuit de sommeil et ce ne fut pas facile de reprendre la lecture !).

    Je suis certes moins sévère que toi quant au graphisme, même si je trouve, comme toi, que les visages sont un peu figés, mais je trouve que le style de dessin va bien avec l’époque décrite. Et je ne me rappelle pas avoir remarqué la dominance du blanc dans certaines vignettes !

    Je crains qu’il ne faille relire le tout le jour où le dernier tome paraitra vu la densité de l’histoire et des personnages ^^

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    1. Oulà ! ^^ Je verrais quand le tome 3 arrive et, dans la mesure du possible, je le lirais seul. Relire en ayant en tête les difficultés que j’ai eues : j’appréhende. D’un autre côté, vu que j’ai une meilleure vision d’ensemble, ce devrait être plus simple pour le premier tome mais j’ai en tête l’idée de ne pas avoir à repasser par la lecture des deux tomes pour le moment ^^

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