L’Ile au trésor (Venayre & Stassen)

L'Ile au trésor
Venayre – Stassen © Futuropolis – 2012

Dans un quartier d’une ville française, un pâté de maison est en cours de démolition. Mais les habitants du quartier sont perplexes : les travaux sont suspendus depuis un moment déjà. Vont-ils reprendre et surtout, comment expliquer la présence constante de vigiles sur ce chantier ?

Pour l’heure, Jacquot ne s’en soucie pas trop. Cette enfant d’une douzaine d’années tente de supporter l’insupportable. Son père est gravement malade. Elle espère qu’il guérira mais on lui a déjà expliqué qu’il y avait peu de chances de s’en sortir. En attendant, elle fait comme elle peut pour préserver « Le fils d’Étienne », le bar-hôtel dont son père est le patron. Avec l’aide de quelques amis, dont Thomas et David, la fillette peut donner le change aux clients de passage. D’ailleurs, ils ne seront pas trop de trois à tenir à l’œil ce drôle d’oiseau qui franchit la porte de l’estaminet. Guillaume Desnos commence par commander un repas qu’il accompagne d’une bouteille de champagne. Ensuite, vient rapidement le temps des confidences qu’il glisse à l’oreille de Jacquot : « Je vais rester ici plusieurs jours, Jacquot. Sans doute dans ma chambre à l’étage. Un peu ici aussi, dans la salle. Peut-être que quelqu’un me cherchera pendant ce temps. (…) Si quelqu’un demande Guillaume Desnos, tu réponds que tu ne sais pas qui c’est et tu viens tout de suite me prévenir, d’accord ? (…) Si l’homme qui me cherche a une sale gueule, Jacquot… tu vois ce que c’est qu’une sale gueule ? Une gueule de traître, une vraie gueule de mauvais, avec en plus une tête toute ronde et des cheveux blonds. S’il a cette gueule-là, et surtout si tu vois qu’il boîte (…) et qu’il s’appuie sur une canne avec un pommeau d’argent…  tu souffles dans ce sifflet le plus fort que tu peux, d’accord, Jacquot ? ».

C’est une aventure troublante que Sylvain Venayre nous propose. Inspirée du roman de Robert Louis Stevenson, elle aborde des sujets comme la politique, la cupidité et la corruption. Le scénario intrigue et distille lentement ses éléments narratifs. Le scénariste prend le temps d’installer ses personnages et parvient peu à peu à emmener son lecteur dans une histoire urbaine dérangeante. Quant à la forme de cet album, elle reprend les six chapitres de l’œuvre initiale ainsi que le nombre de personnages, l’écart d’âge entre chaque protagoniste, le nombre de morts et le moments où ces drames surviennent dans le récit de Stevenson. Sylvain Venayre a transposé l’univers de Stevenson à celui de la ville, la cupidité des hommes reste la même et, dans cet univers cruel, un enfant perd son innocence.

Pourtant, si j’ai apprécié la lecture de cette œuvre, c’est avec un fort sentiment de malaise que j’ai refermé l’album. La raison tient certainement à la présence de Jacquot : cette place qu’on lui accorde dans la société et dans la prise de décisions, le laxisme des adultes à son égard, leur incompétence à la préserver et à la protéger, leur incapacité à percevoir la dangerosité des événements… tout cela me semble incongru. Cette gêne a accompagné ma lecture de bout en bout, m’obligeant à rester simple spectatrice de ce drame humain. J’aurais aimé que certaines interactions entre les personnages soient plus réalistes et plus fouillées, que certains rebondissements soient plus percutants. Certaines interventions me semblent si fictives, si peu crédibles ! Ce qui me trouble, c’est l’aspect survolé de certains aspects narratifs alors que les personnages ont une réelle présence.

Je pense m’être laissée envahir par ces contradictions : la place accordée à cette enfant dénote, personne ne pense à la consoler alors qu’elle est en souffrance (mort de son père), personne ne pense à la mettre à l’abri alors qu’on sait rapidement qu’on est face à des malfrats… Et puis, il y a ce méchant qui joue double-jeu mais qui n’est pas un vrai méchant ni un vrai gentil… j’ai ressenti un flottement à l’égard du personnage de Petit Jean Dargent (Long John Silver dans le roman de Stevenson) qui s’inquiète même des répercussions que cette affaire peut avoir sur Jacquot, au point qu’il la prenne sous son aile. On n’aura jamais la certitude du bien-fondé de ses actes qui se situent quelque part entre sincérité, empathie et manipulation.

Cet album me déstabilise car les rôles sont inversés. Est-ce un aspect du roman que j’avais éludé ?

Graphiquement, c’est avec plaisir que j’ai retrouvé le trait de Jean-Philippe Stassen. Le trait est épais et accentue les expressions parfois médusées, parfois naïves ou mystérieuses des personnages. La colorisation chatoyante rehausse ce monde morbide d’une pointe d’optimisme qui m’a permis de ne pas étouffer totalement. La découpe de planches, les angles-de-vue utilisés donne une bonne dynamique à l’ensemble.

Je retrouve la même ambivalence, dans mon ressenti de lecture, que celle que j’avais ressentie après avoir lu Deogratias ou Les Enfants. Si j’apprécie généralement les univers graphiques de Stassen, je ne peux éviter  de ressentir un quelconque malaise en sortant de ses albums. La manière dont il nous montre ces enfances chahutées voire piétinées me met à mal. Excepté Le Bar du vieux français, je ne parviens jamais totalement à y trouver mes repères. Il y a quelque chose d’assez intrusif, voire d’inquisiteur dans les regards de ses personnages qui me marquent et font vivre ses œuvres au-delà du simple temps de lecture.

Entretien avec Sylvain Venayre en ligne sur BDGest.

L’avis d’Yvan.

Extraits :

« C’est pourquoi la plus belle invention de l’homme, ce n’est pas l’élevage, la roue ou l’écriture. Sa plus belle invention, c’est la société, c’est l’idéal de règles communes, acceptées par tous et permettant à tous de vivre ensemble et de progresser. Bien sûr, pour que cela fonctionne, il faut certains hommes, des hommes qui contraignent les bandits à accepter les règles communes. L’idéal, évidemment, c’est lorsque ces règles sont acceptées par tout le monde, quand elles ne sont pas imposées par un tyran. Aujourd’hui, nous vivons dans cet idéal. C’est magnifique. J’aime cet idéal. (…) Mais pour que le système fonctionne, il faut beaucoup d’argent : de l’argent pour se réunir, pour réfléchir, pour décider et pour convaincre. Il faut beaucoup d’argent. Or si l’on ne comprend pas cet idéal, on ne comprend rien. On ne fait pas le lien entre l’idéal et l’argent. On croit même que l’argent est contraire à l’idéal. Mais il est juste le moyen de l’idéal ! Heureusement, il existe des hommes qui comprennent cet idéal et j’en suis un. Il existe de l’argent qui sert cet idéal et c’est le cas des mallettes que nous recherchons tous ici » (L’Ile au trésor).

« Je vais rester ici jusqu’à la nuit. On a le temps, Jacques de Meung. Je vais t’expliquer ce que j’ai compris de la vie, moi » (L’Ile au trésor).

L’ile au trésor

Challenge Petit Bac
Catégorie Lieu

D’après le roman de Robert Louis Stevenson

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur : Jean-Philippe STASSEN

Scénariste : Sylvain VENAYRE

Dépôt légal : février 2012

ISBN : 978-2-7548-0196-6

Bulles bulles bulles…

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L’île au trésor – Venayre – Stassen © Futuropolis – 2012

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14 commentaires sur « L’Ile au trésor (Venayre & Stassen) »

  1. J’ai un peu le même sentiment que toi concernant les oeuvres de Stassen je pense : totalement conquis par le graphisme et par l’ambiance, mais un manque d’empathie envers les personnages qui m’empêche de rentrer totalement dans l’histoire.

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    1. Ce n’est pas au niveau de l’empathie que ça se joue chez moi. Du moins, je ne l’avais pas identifié comme ça… faut que j’y réfléchisse ^^
      Je l’ai trouvé touchante Jacquot, mais un peu immatérielle. Et puis je trouve qu’elle est vraiment maltraitée dans ce récit, j’espère l’expliquer correctement dans mon écrit. C’est plus à ce niveau que ses travaux me mettent mal à l’aise. La plus grande gene, je l’ai ressentie sur Deogratias : une grosse difficulté à accepter que cet enfant se prenne pour un chien. Certes, la folie l’aide à s’oublier et à apaiser un peu le traumatisme de la guerre. Mais ces autres enfants qui jouent son jeu et le traite comme un chien, c’est d’une violence !

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  2. Ton avis mitigé m’inquiète… Moi qui ai toujours été un grand fan du dessin et de la narration de STASSEN, j’espère qu’il nous a quand même livré une nouvelle oeuvre de qualité !

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    1. Le dessin est superbe mais la narration n’est pas de Stassen. Mais je reste loin du coup de cœur que j’avais eu pour Le Bar du vieux français. C’est certainement un tort de rechercher ici une ambiance que j’avais apprécié dans un autre récit.

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    1. Non, je la garderais parce que c’est Stassen. Il n’y en a pas beaucoup dont je suis prete à me séparer et pour avoir eu l’occasion de sortir tous mes albums ces derniers temps, il n’y en a pas tant que ça : « Mary la noire », « L’état morbide », « D », « Neptune »… bref, que des titres que je n’ai pas du tout aimé. Mais comme je préfère faire découvrir des albums sur lesquels j’ai flashé… 😛

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