Oreiller d’herbes (Sôseki)

Mettant un point d’honneur à atteindre les objectifs que je me suis fixés dans le cadre de l’aventure collective proposée par Enna… je suis quelque peu poussée dans mes retranchements. Ce blog va donc accueillir ponctuellement des critiques littéraires… et me permettre de donner suite à certaines conversations débutées en d’autres lieux 😉

Oreiller d'herbes
Sôseki © Rivages – 2007

« Un peintre se retire dans les montagnes, pour peindre, pour se reposer, mais surtout pour faire le point sur son art. Qu’est-ce que la sensibilité artistique ? Qu’est-ce que la création ? Qu’est-ce qu’une sensation ? Comment distinguer l’art japonais de l’art occidental ? Le peintre observe la nature mais aussi les êtres humains. Dans l’auberge où il loge, il est le témoin silencieux d’un curieux manège. Une femme exceptionnellement belle paraît chargée d’un passé mystérieux qu’il essaie de mettre au jour. Les légendes du lieu, les commérages s’entremêlent et, à travers l’observation de cet être qui est à la fois le modèle idéal du peintre et le personnage du roman en train de s’écrire, l’auteur tente de définir son art, dans l’attente de la crise qui lui donnera son sens » (extrait présentation éditeur).

Difficile exercice dans lequel je me lance car il est ardu d’expliquer le cheminement par lequel nous fait passer ce roman. J’ai tout d’abord cru que je ne parviendrais pas au terme de l’ouvrage tant la lecture des premières pages est laborieuse.

Pourtant, en apparence, la « prise de contact » est agréable. Le récit se développe à la première personne et nous permet d’accéder au monologue intérieur du narrateur. Lorsqu’on fait la connaissance de cet homme – un peintre – il est train de gravir les sentiers rocailleux d’une montagne. A mesure qu’il progresse dans son ascension, ses pensées cheminent sur la démarche qu’il est en train d’entreprendre. On comprend que son intention est de se soustraire de l’agitation de la Cité (de la société) pour être au plus près de la nature et y mener une réflexion sur le sens de la vie, des valeurs. Il souhaite trouver un lieu propice pour vivre en adéquation avec l’art de vivre qu’il s’est fixé. Sôseki Natsumé ne raconte pas l’histoire d’un homme en quête d’inspiration mais propose une réflexion plus large sur la création artistique et l’importance de l’Art dans nos sociétés (orientales et occidentales).

Je pense toujours que le rapport entre l’air, les choses et les couleurs est un des sujets d’étude les plus intéressants au monde. Faut-il rendre l’air en s’appuyant sur les couleurs, faut-il peindre l’air en s’appuyant sur les objets ? Ou bien encore, faut-il intriquer ensemble les couleurs et les choses, en s’appuyant sur l’air ? Il suffit d’une modification de l’état d’esprit pour que le tableau change de tonalité. Ces tonalités diffèrent selon le gout de l’artiste : c’est normal, mais il est aussi naturel que cette tonalité se définisse en fonction du temps et du lieu.

Dès la première page, le narrateur est entièrement consacré à sa quête spirituelle et chaque élément (un caillou, une fleur, le relief d’une montagne…) est prétexte à la réflexion et à l’introspection. Cependant, pour le lecteur, ce n’est pas simple de lui emboiter le pas aussi promptement.

Oreiller d’herbes est une œuvre poétique. La contemplation est un élément central du récit, le rythme narratif est au service des cheminements intérieurs du personnage principal. La présence de quelques personnages secondaires permet de le relier à des considérations plus matérielles ; leurs agissements et leurs propos interpellent le narrateur, le surprennent, l’incitent à approfondir sa démarche et à l’ancrer dans la réalité.

Moi qui me suis provisoirement écarté du monde des passions humaines, je n’ai pas à le regagner, du moins durant ce voyage. Sinon, je gâcherais ce voyage exceptionnel. Je dois passer le monde des passions humaines au crible, comme du sable, et ne contempler que l’or splendide qui y est retenu.

Je me suis finalement laissée porter par la douceur de cette ambiance et j’ai apprécié la facilité avec laquelle Sôseki s’efface derrière son personnage pour aborder son questionnement autour de l’acte de création artistique. Il revient également à plusieurs reprises sur le décalage entre tradition et modernité. Sôseki n’hésite pas à faire référence à des auteurs japonais et européens ainsi qu’à son propre répertoire bibliographique puisque plusieurs de ses haïkus sont repris par son personnage.

Merci à qui de droit 😉

Les chroniques : Anthony (Littexpress), Fred (BenzineMag), Juliette Clochelune (Francopolis), Falbalapat.

Extraits :

« Ce qui disparaît soudain donne la sensation de la soudaineté, mais la nostalgie est alors sans consistance. Dans le cœur de celui qui entend une voix qui se tait d’un seul coup, se produit une sensation de coupure nette. Or, lorsqu’un phénomène se dissipe de lui-même et disparaît sans qu’on s’en soit aperçu, le temps s’attarde et s’affine et notre angoisse se réduit en subtilités. Tel un mari malade dont on attend la mort et qui ne meurt pas, telle une lampe dont on attend l’extinction et qui ne s’éteint pas, ce chant qui vous trouble et dont vous ne savez pas s’il doit ou non s’arrêter, contient en lui cet air où sont résumés tous les regrets du printemps de ce monde » (Oreiller d’herbes).

« La civilisation, de nos jours, consiste à offrir quelques mètres carrés de terrain à chacun et à dire : Faites ce que vous voulez sur ce terrain, que vous dormiez ou que vous restiez éveillé. Elle entoure de grillages ces quelques mètres carrés en vous interdisant, sous la menace, de faire un pas de plus, mais il est normal que ceux qui jouissent de la liberté sur ces quelques mètres carrés désirent en jouir aussi au-delà de ces grillages. Les malheureux habitants de ces pays civilisés, du matin au soir, aboient en s’agrippant aux grillages. La civilisation, après avoir fait de chaque individu un tigre féroce en lui rendant la liberté, maintient la paix civile en le jetant dans une cage. Cette paix n’est pas la paix véritable. C’est celle d’un tigre au zoo, qui fixe les visiteurs, le corps tapi. Il suffirait qu’une seule barre de la cage cédât… et le monde serait sens dessus dessous » (Oreiller d’herbes).

Oreiller d’herbes

Récit complet / Littérature japonaise

Challenge Petit Bac
Catégorie Végétal

Titre original : Kusamakura

Éditeur : Rivages

Collection : Rivages Poche / Bibliothèque étrangère

Auteur : SÔSEKI Natsumé

Dépôt légal : 2007

ISBN : 978-2-86930-245-7

Auteur : Mo'

Chroniques BD sur https://chezmo.wordpress.com/

23 réflexions sur « Oreiller d’herbes (Sôseki) »

  1. ce n’est que justice : il y a plus de BD sur mon blog alors pourquoi pas un peu de littérature générale sur le tien 😉 Le petit bac rend les joueurs un peu fous 😉 De mon côté j’ai 2 BD « végétal » pour mon petit bac mais j’ai eu du mal avec « partie du corps 😉

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    1. Oui, cette catégorie-là aussi me donne du fil à retordre !!! 😡
      A moins de présenter un tome d’une série… mais je ne vois pas l’intérêt d’autant que ce sont au minimum des tomes 2, 3 ou plus si affinités… et je n’ai pas envie de relire ces séries-là dans leur intégralité. Bref, je pensais que je ferais ce challenge « les doigts dans le nez » et en fait… Ah AH !!… ce n’est pas le cas 😆 De la littérature chez moi, on aura tout vu ! N’importe quoi !! 😆

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    1. L’ouvrage semble avoir un lectorat discret. Peu de critiques en ligne et pourtant, nous en somme à la 3è ou à la 4è édition en France depuis 1987

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  2. Pour ma 2ème BD « partie du corps » j’ai un peu tiré par les cheveux en lisant « Happy sex » (même si il manque le « e »…) mais dans les autres titres vus à la médiathèque, soit c’était un tome d’une série (et là, je ne vais quand même pas tout lire exprès) soit ça ne me tentait pas du tout (et on est quand même pas au bagne 😉

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    1. Ah! je viens d’apprendre que le tome 3 de « Blast » va sortir début octobre…Et … le sous titre est « la TÊTE la première »… Comment joindre l’utile à l’agréable 😉

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      1. Ouiiiii ^^ Achat prévu depuis plusieurs semaines en plus. Je n’avais pas fait attention au titre du tome. Parfait !!
        Ensuite, difficile de dire ce qui est de « l’utile » et ce qui est de « l’agréable ». Entre lire et partager/échanger… mon cœur balance 😉

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    2. 😆
      Ben voilà ^^ C’est vrai que j’aimerais bien atteindre mes 6 lignes mais ensuite si ce n’est pas le cas tant pis. J’ai appris des choses en allant fureter sur Wiki pour ce challenge. Le sofa par exemple : il est mémorisé !^^ Ah, et puis Koma aussi… mais je ne l’ai toujours pas écouté 😛

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        1. Arghhh ! ^^ J’en avais écouté avant d’insérer le « label Petit Bac » sur mon article. Mais honnêtement, je ne garde souvenir d’aucune mélodie ^^

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  3. Je ne m’attendais pas à trouver de la littérature chez toi. 🙂
    Je n’ai jamais lu cet auteur mais j’ai, de lui, Je suis un chat dans ma LAL. Je me demande ce que ça va donner.

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    1. 😆
      J’ai eu un peu de mal à me résoudre à parler de littérature tout de même. C’est que j’ai une réputation de cancre-qui-fanfaronne-avec-ses-bédés à préserver moi !!! 😛
      J’avais lu plusieurs romans japonais pendant ma première grossesse mais sans trop savoir pourquoi, j’avais pris soin d’éviter Sôseki. Difficile d’entrer dans cet ouvrage tout de même et durant la lecture, j’ai alterné des phases o j’étais totalement plongée dans la lecture et d’autres où j’étais plus extérieure. Je voudrais me sensibiliser un peu plus aux haiku maintenant car à part connaitre les codes de construction, ces petits poèmes ne sont pas très « chantants » à mon oreille

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  4. Quel talent cette Mo’, aussi à l’aise en littérature qu’en BD ! Un texte qui à l’air à la fois poétique, contemplatif et méditatif. Pas forcément ma tasse de thé mais c’est toujours intéressant de savoir que ce genre de titre existe.

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    1. Chut ^^ Je suis loin d’être la première à parler de BD et de littérature. Il y a des blogs qui le font très bien. Je pense notamment au blog qu’un lecteur anime et qui s’appelle « D’une berge à l’autre ». Il y a un « Grenier à livres aussi » qui est très complet. Bref ^^
      Je ne suis pas très à l’aise non plus lorsque les récits sont top contemplatifs, c’est valable pour les romans comme pour les BD. Mais ici, le sujet m’intéressait et j’y ai trouvé mon compte au final

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  5. Contente que tu te sois accrochée et que tu l’aies lu jusqu’au bout et apprécié. Je l’ai lu il y a longtemps et je l’avais bien aimé, je me rappelle quand il gravit le Fuji et que ça sent le souffre (c’est bien ça, hein ?). Il faudrait que je le relise car, depuis que je l’ai lu, j’ai des images et des odeurs à mettre sur les mots.
    Bonne fin de semaine.

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    1. Oui, il y a une odeur de souffre qu’il décrit très bien. De mon côté, j’ai été très sensible à la réflexion qu’il développe autour du tableau de Nami (et la recherche sur l’expression du visage).
      Tu avais ressenti les mêmes difficultés que moi sur le début de lecture ?
      Bon week-end Catherine 😉

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