Quéquette blues (Baru)

Quéquette Blues
Baru © Casterman – 2010

« A quenne guette no, satisfac’chœune… A quenne guette no, satisfac’chœune… Cos’ a twaï… Ena twaï… Ena twaï… A quenne guette no… A quenne guette no ».

Villerupt, Meurthe-et-Moselle.

A 18 ans, Hervé Baruela – surnommé Baru par ses copains – s’apprête à fêter la nouvelle année. Rien d’exceptionnel cette année, le programme de la soirée est sensiblement le même que celui des années précédentes : rencard au bar habituel puis tournée des différentes « chouilles » du coin avec le Robert, le Kader, le « Bébé », l’Ahmed, le Massimo…

On est vendredi 31 décembre 1965, il est 18 heures 30 et les copains ont fait le pari que Baru perdrait son pucelage dans les trois jours…

Roaarrr ChallengeCette intégrale regroupe Part ouane (publié en 1984 et récompensé l’année suivante par l’Alfred du meilleur Premier album), Part tou (publié en 1986) et Part tri (1986). Ce succulent package du triptyque a été édité à l’occasion de l’attribution du Grand Prix de la Ville d’Angoulême à Baru en 2010.

Pour l’heure, Baru revient en terre natale avec cette série qu’il a débutée vers l’âge de 35 ans. L’état d’esprit de l’adolescence y est parfaitement rendu, avec ce soupçon de nostalgie qui s’avère être bénéfique pour le récit. On sent l’auteur amusé et nostalgique. Les potes, les vannes, les filles, les fêtes arrosées, la baston… le scénario est riche, dynamique, il pétille. A la fois personnage et auteur, Baru ne se prend pas au sérieux et raconte sans retenue les quelques heures mémorables de Nouvel An inoubliable. Peu avare en détails, il parle à livre ouvert d’amitié, de sexe et d’alcool sur un contexte de société à peine dévoilé : l’usine et les perspectives de carrière étriquées pour ces jeunes. D’ailleurs, c’est bien la présence de cette étrange femme qu’est l’usine qui crée l’ambiance particulière de cet album.

Le bassin sidérurgique sert de décor à cette « tranche de vie », il y a une ambiance propre à ce quotidien, Baru la retranscrit à merveille. Ceci ajouté au fait que le patois local et les travers linguistiques de ce coin paumé sont présents dans les répliques des personnages, je ne vous cache donc pas le plaisir que j’ai eu de me plonger dans l’album ! Étant née en Lorraine, j’étais donc aux premières loges pour profiter de la présence des déterminants (le, la) devant les prénoms. Cela a pour moi quelque chose de chantant, de familier et de convivial. Il est aussi question de « loute », de « tarin », de « skoumoune », de « trumeau » et de gens « ronds comme des queues de pelle »… Le lecteur ressent rapidement l’atmosphère du lieu et profite de la complicité qui unit les personnages, leurs répliques sont très spontanées et réalistes. On perçoit bien les petits moments de tensions, les susceptibilités des uns et des autres…

Entre les lignes, il est question d’un tissu relationnel cosmopolite et de familles d’immigrés implantées sur un bassin sidérurgique initialement prometteur en termes d’emploi. Mais en 1965, l’horizon commence déjà à se ternir (l’usine fermera définitivement 9 ans plus tard, en 1974).

L’usine a façonné les rapports sociaux. Les familles vivent au rythme des trois-huit. L’alcool fait partie de la vie de tous les jours. A la fois source de convivialité et « béquille du quotidien », il sert de liant et de contenant aux relations entre jeunes (qui le consomment immodérément) et moins jeunes (qui le consomment par habitude voire par besoin). Ici, il n’y a pas de fossé entre les générations du moins, il y a une sorte de générosité dans les rapports humains qui dépasse la frontière de l’âge. On parle spontanément de tout avec ses pairs comme avec ses proches, mais ce sont les amis qui, bien sûr, profiteront des détails truculents. Les rapports sont sincères, chaleureux, francs et spontanés… et il n’est pas rare de croiser son daron au café du coin ; dans ce cas-là, on trinque, on « squatte » un peu ensemble puis les groupes se reforment, les jeunes d’un côté et les vieux de l’autre.

Une convivialité propre aux milieux ouvriers ?

A mesure que l’album avance, l’ébriété des personnages est de plus en plus avancée. Ainsi, ces derniers se libèrent, les réticences disparaissent, on ose des choses un peu folles car après tout… c’est Nouvel An !!! Comme tout bon poivrot qui se respecte, ils ne feront pas l’économie de quelques discussions existentielles. Ces temps où les esprits s’assagissent et le rythme narratif se pondère un peu nous permettent de mieux cerner certaines personnalités. Il est notamment question d’employabilité, de carrière et de l’accès aux études supérieures. Ces discours ne s’étalent pas dans le misérabilisme, d’autant que les personnages – sous l’effet de l’alcool – ont tendance à fonctionner par association d’idées et sautent rapidement à un autre sujet de conversation, la lecture restant fluide et ludique pour le lecteur.

Un dessin dynamique accompagne ces propos. Dès la première planche, sa rondeur invite le lecteur à se mettre à l’aise et renforce cette convivialité dont je vous parlais plus haut. Et puis après tout… on est là pour fêter la nouvelle année, ne pas se prendre au sérieux !

PictoOKPictoOKTrès agréable moment de lecture.

Si vous avez besoin d’une bouffée d’air frais, je vous recommande vivement cet album (et s’il le faut, je vous traduirais les termes qui vous échappent ^^).

Extrait :

« A l’usine, t’iras pas, en clair, ça veut dire : t’es pas comme nous. Je connais la chanson, elle dure depuis un p’tit moment maintenant. Depuis que eux, après le Certif’, sont allés en apprentissage et que moi, j’ai continué l’école… Je suis déjà dans l’autre camp. Putain, ça m’esquinte des raisonnements pareils ! Mais bon, j’ai beau m’en foutre, n’empêche que des fois, je peux pas m’empêcher de me sentir coupable. Mais allez… c’est Nouvel An bon Dieu !… Et dans un verre ou deux, on n’y pensera même plus » (Quéquette blues).

Les chroniques : Choco, Phylacterium, Antoine Perroud.

Un album recommandé par Larcenet… Mouarfff 😛

Quéquette blues

Challenge Petit Bac
Catégorie Partie du Corps

Intégrale

Éditeur : Casterman

Dessinateur / Scénariste : BARU

Dépôt légal : novembre 2010

ISBN : 978-2-203-03588-1

Bulles bulles bulles…

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Quéquette blues – Baru © Casterman – 2010

Auteur : Mo'

Chroniques BD sur https://chezmo.wordpress.com/

14 réflexions sur « Quéquette blues (Baru) »

  1. Un titre qui fair rire car c’est une injure que nous utilisions pas mal à l’adolescence. De même que les expressions dont tu parles. Je ne les savais pas typiquement lorraines. En Belgique, on les utilise aussi. Je vais sûrement me laisser tenter. Liège aussi est un bassin sidérurgique à l’agonie. (Pas que, mais il prend de la place dans notre histoire)

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    1. Alors elles ne sont pas typiquement lorraines si elles sont utilisées chez toi aussi. En tout cas, j’habite maintenant dans une autre région et je peux te dire que quand j’utilise ces expressions, les gens me regardent avec des yeux ronds comme des billes !! ^^
      Un très bon album en tout cas 😉

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  2. Ah Baru…
    La première fois ça fait bizarre, c’est pas forcement beau mais si attachant. Et puis on aime de plus en plus. Je suis maintenant fan de ce que raconte ce monsieur…
    Merci pour ce post.

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    1. C’est vrai que le dessin de Baru n’est pas « beau » à première vue. Pourtant… pourtant… J’ai encore de belles heures de lectures à faire en compagnie de Baru. Je lis un album de temps en temps pour faire durer le plaisir ^^
      Merci pour ce retour 😉

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  3. Du Baru à son meilleur, social et chaleureux comme je l’aime. Un cadeau de Noël à offrir à ceux et celles qui souhaitent découvrir cet auteur incontournable.

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  4. PS, j’ai encore loupé l’expo DLDDLT (Debout les damnés de la terre) … affiché pour la première fois en Lorraine, du 21 juin au 22 septembre 2012 à la « Halle à grains » – Château de Lunéville. Elle repassera !
    Allé, une petite séance de sport (sans jeu de mot aucun) avec cette lecture ^^

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      1. C’est mon souhait… qu’elle repasse ! Je ne sais pas si elle va continuer de tourner … De Angoulème, elle est venue à Luneville… Je me dis qu’elle va bien trouver une place sur Nancy ! Je mène mon enquète et te dis ça !!

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        1. C’est assez logique qu’elle tourne en Lorraine… mais si elle pouvait s’exporter ailleurs dans l’Hexagone… ce serait bien aussi !! 😆

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  5. tu sais en Lombardie aussi, region italienne d’ou vient ma famille on use « le, la » parfois les autres italien se moquent de nous pour cette abitude, je comprend si les amis de mon frere et de ma soeur vient de Milan pu de Rome s’ils s’appellent Le Mario, La Giovanna ou simplement Mario et Giovanna :-))

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    1. En France aussi, cela fait l’objet de moqueries sympathiques. J’ai perdu l’habitude des « le, la » devant les prénoms mais je la reprends avec plaisir quand je remonte en Lorraine 🙂

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