La survie de l’espèce (Jorion & Maklès)

La survie de l'espèce
Jorion – Maklès © Futuropolis & Arte Editions – 2012

« Ils sont nombreux. Ils sont presque tout le monde, les 99%. Ils sont salariés. En activité, l’ayant été ou espérant l’être. Ils sont nourris, logés, cajolés à la hauteur de leur utilité. C’est en tout cas ce qui est écrit dans les contrats qu’ils signent avec entrain. Ils ont l’air souriants et productifs, comme ça, mais quand ils rentrent chez eux, ils sont soucieux. Et quand on voit ce qu’ils voient, et qu’on entend ce qu’ils entendent, on peut le comprendre » (La survie de l’espèce).

Spéculation, capitalisme, productivité, profit, rentabilité… Des mots et des maux forts pour nos sociétés. A l’aide d’un humour incisif, Paul Jorion (dont vous trouverez une présentation ici) revient sur des concepts économiques ; il parle de la Bourse et des spéculations, de leurs responsabilités dans la crise financière actuelle, de leur impact sur le quotidien des prolétaires et du fossé qui se creuse de plus en plus entre riches et pauvres. Si vous souhaitez accéder à la présentation officielle de l’album, je vous invite à suivre ce lien.

Intrigante… cette couverture qui nous accueille ! On y voit un bonhomme Lego qui semble avancer péniblement dans une eau qui lui monte jusqu’à la taille. Sur ses épaules, il porte un général d’armée. Ce dernier montre du doigt la direction à prendre. Au sommet de cette tour humaine, un milliardaire guilleret profite de la situation, comme un enfant que l’on aurait installé sur le Manège Enchanté. En toile de fond, des immeubles branlants dont les fondations ont été malmenées par une tempête. Catastrophe naturelle ??! Point n’en est même s’il est bel est bien question de séisme.

Dès les premières pages de l’album, le lecteur découvre – ravi – un scénariste culotté et bien décidé à ne pas s’encombrer de propos politiquement correctes. Sûr de lui, il lance déjà les premiers pics :

 » Franken Burger : 24 techniques d’assemblage (brevetées) de restes de vaches mortes, salade génétiquement modifiée pour tuer à vue les laborantins de la santé publique… Garanti sans danger pour tout petit enfant blond jouant dans un spot publicitaire « .

L’installation de cet univers corrosif passe ensuite par une définition cocasse des trois protagonistes, où tout aurait commencé en des temps immémoriaux : la Préhistoire. Un individu – fort – découvre par hasard qu’il peut tirer des bénéfices à utiliser sa force. A l’autre bout de la chaine, le faible devient l’objet de cette contrainte physique (que le scénariste nomme ironiquement « le consentement »).

Ainsi, pour Paul Jorion, le postulat de départ est simple, le schéma d’évolution est limpide. Les techniques de perfectionnement de « la fabrique du consentement » ne cessent de se perfectionner au cours des siècles. Trois grandes étapes sont dégagées : La Préhistoire, l’Antiquité, le XXème siècle.

–          Le « Fort » a peu à peu acquis le titre légitime de « Monarque » avant de s’effacer – plus récemment – derrière l’appellation de « Capitaliste ». C’est l’homme en haut-de-forme sur la couverture.
– Les « Hommes de main » du Fort structurent leur intervention. Ils sont remplacés par les  » Soldats  » du Monarque. Plus tard, ils prennent naturellement l’appellation de « Patrons » et sont à la botte du Capitaliste. Logiquement, dans cet album, le patron prend l’apparence du Général.
–          Le « Faible » devient peu à peu un « Paysan » puis un « Salarié », mouton de Panurge des temps modernes… Le « Bonhomme Lego » est prêt à accepter beaucoup pour pouvoir conserver son emploi et ainsi nourrir sa famille.

Passé ce bref rappel historique dans lequel Paul Jorion introduit par petites touches les concepts économiques qu’il développe ensuite, le lecteur entre dans le cœur du sujet. Avec plaisir, on suit le cheminement de l’auteur qui s’amuse à tordre les grandes théories capitalistes et montre comment les manias de la finance sont parvenus à tourner la situation à leur avantage et à museler les politiques.

Le but du jeu : le but du jeu du partage du surplus est de partager le surplus le moins possible.

Grégory Maklès accompagne ce récit d’un dessin sobre. Les aplats de vert donnent un côté froid à ce monde où une purge des émotions et des sentiments auraient été réalisée. Ce choix renforce également les propos satiriques de Jorion. Pourtant, sur ce décor verdâtre quasi chirurgical, le dessinateur nourrit copieusement cet univers graphique de haussements de sourcils, de rictus exagérés, de grimaces d’étonnement. Son trait leste exagère les expressions des uns et des autres, rendant l’ensemble espiègle.

PictoOKL’humour dénonce de manière intelligente les aberrations du système. Le propos est percutant, amusé, amusant… l’ironie dédramatise la gravité des propos tenus ici et laisse malgré tout le lecteur sur une note optimiste.

A lire : les échanges sur le blog de Paul Jorion, la chronique de Benoit Broyart, la chronique de Mathieu Lubrun.

Une lecture que je partage également avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Et découvrez les albums présentés par les autres lecteurs !

Extrait :

« Notez que le terme demandeur d’emploi reflète seulement le point de vue administratif. Si vous demandez à l’administration de faire un truc, vous êtes demandeurs (l’Administration est polie). Mais sur le marché de l’emploi, on devrait plutôt dire que Judith est une offreuse de travail, car elle offre sa capacité de travail à l’humanité. L’humanité n’est pas forcément intéressée. Et pour cause : grâce aux machines, l’humanité a de moins en moins besoin de travail. C’est un de ces problèmes complexes qu’il est plus simple de résoudre en décrétant que c’est la faute à quelqu’un. Dans le cadre de la compétition permanente, malheur au perdant (…). Outre le fait que ça élimine en priorité ceux qu’on estime être les moins utiles, ça incite ceux qui restent, quand on le leur demande gentiment, à courir plus vite » (La survie de l’espèce).

La survie de l’espèce

-Un essai dessiné incisif, humoristique et pas complètement désespéré –

One shot

Éditeurs : Futuropolis & Arte Editions

Dessinateur : Grégory MAKLES

Scénariste : Paul JORION

Dépôt légal : novembre 2012

ISBN : 978-2-7548-0725-8

Bulles bulles bulles…

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La survie de l’espèce – Jorion – Maklès © Futuropolis & Arte Editions – 2012

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23 commentaires sur « La survie de l’espèce (Jorion & Maklès) »

  1. Le ton corrosif pourrait me plaire. Et puis j’aime beaucoup le dessin qui à l’air assez proche du crayonné (‘en plus en noir et blanc^^). Bref, je note !

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    1. Je n’ai pas eu cette impression durant la lecture. C’est peut être moi qui ait mal choisit les visuels mais je n’ai pas ressenti de lourdeur

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  2. Je l’ai redéposé ce week-end et… ton avis ne me fait pas trop regretter mon geste. Ben oui, je veux les deux pouces levés de Mo’ sinon je passe… 🙂

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    1. Deux pouces non, car ce n’est pas le genre de récit que j’affectionne le plus. Pour autant, j’ai vraiment profité de cette lecture et j’ai passé un très bon moment. Pas le genre d’album dont on oublie le contenu sitôt qu’on l’a refermé. Je pense même que je le relirais un jour ou l’autre. Très sympathique en tout cas !

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    1. Cela faisait longtemps que je n’ai pas eu autant de facilité à écrire un article (et ça fait du bien !). Les propos me sont venus naturellement. Très belle découverte (mais je radote ^^)

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    1. Un album original et atypique par rapport à ce que j’ai pu lire ces derniers temps. Un peu comme « Le bureau des complots » que j’avais présenté il y a quelques semaines. Cet ouvrage m’a agréablement surprise. J’aime ça 😉

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  3. Même si j’adhère volontiers à ces réflexions pessimistes, je me sens repoussée par le dessin qui ne me plaît pas du tout et qui me semble mangé par trop d’écrit!

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    1. Ce n’est pas pessimiste, c’est cynique. Et si on ressent du pessimisme… soit, mais cet album me semble malgré tout une vision assez juste du capitalisme. Après tout, si on vulgarise volontairement le propos, n’est-ce pas ça le capitalisme ? D’un côté, des gens qui entassent des milliards et de l’autre, d’autres qui crèvent la dale ? Mais je ne garderais pas en tete le fait que c’est un album pessimiste

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    1. 😀
      C’est un peu ce que je disais suite à ton article. L’album que tu as lu t’as fait rire… moi, ce n’est pas le genre d’approche qui me parle. On est quitte pour ce mercredi 😛

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    1. Bonjour Monsieur ^^
      Merci à vous d’être passé par ici, merci aussi pour cet album. J’aime beaucoup l’ambiance graphique que vous avez créé. Ça décale un peu le propos, ça lui donne la pointe d’ironie qu’il faut, ça amuse le lecteur tout en le faisant réfléchir… Bref, un très bon moment de lecture.
      Je ne savais pas que vous alliez mettre des visuels supplémentaires en ligne. Merci pour cette info. J’espère que les curieux qui traineront par ici iront les découvrir sur votre site 😉

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      1. Merci à vous de prendre le temps de dire ce que vous en avez pensé ! C’est intéressant pour tout le monde, auteurs inclus ^^

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        1. Après moult hésitations, je me suis décidée hier à acheter le HS du Magazine LIRE et intitulé « Un siècle de BD ». Dans la partie « Bonus », les journalistes distinguent 7 grandes familles dans la BD : grandes sagas, aventure, humour,… Vous êtes référencés dans l’article consacré à la BD documentaire 😉

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