Jours de destruction, jours de révolte (Hedges & Sacco)

Hedges – Sacco © Futuropolis - 2012
Hedges – Sacco © Futuropolis – 2012

Deux années de travail auront été nécessaires pour recueillir les témoignages contenus dans cet ouvrage. Pine Ridge, Camden, Immokalee et Welch sont des zones sinistrées.

carte des USSi certaines ont connu un essor flamboyant au début du XXème siècle (Camden a notamment été le fleuron de l’industrie américaine avec l’activité de ses chantiers navals), d’autres n’ont jamais eu ce privilège (Pine Ridge a toujours connu le chômage et la ghettoïsation de la population amérindienne). Joe Sacco et Chris Hedges se sont rendus dans ces villes laissées à l’abandon. Leur objectif : « rendre compte de l’impact du capitalisme sauvage » sur ces régions. Chômage, pauvreté, violences urbaines, alcool, drogue… font le quotidien des habitants. Leurs témoignages sont ici au cœur du débat alors qu’habituellement, leurs propos sont étouffés par l’Etat et les grandes entreprises. Pourquoi ? Parce que les hommes politiques, corrompus jusqu’à la moelle, sont à la solde des grandes firmes avides de profits. Le bilan est sans concession : le système capitaliste doit disparaitre sans quoi, il nous emportera tous dans sa chute.

L’ouvrage se découpe en cinq chapitres. Première destination : Pine Ridge. D’une interview à l’autre, des termes récurrents : racisme, chômage pour près de 80% de la population, alcool, drogue, incarcérations, règlements de compte, corruption. On est pris à la gorge par les propos amers et résignés d’une population amérindienne contrainte de nier sa propre identité culturelle. Pourtant, ils ne sont pas intégrés, ils n’accèdent pas aux emplois, ils ne sont pas respectés. Depuis la colonisation, le gouvernement américain n’a cessé de revenir sur ses promesses mais depuis peu, l’Etat légifère et leur permet de renouer avec les rituels ancestraux de leur peuple. Le chapitre se clôt sur une conclusion pessimiste à l’égard du devenir de ces familles.

Nous nous rendons ensuite à Camden, en banlieue de Philadelphie. De nouveau, il est question de chômage, de pauvreté, d’insalubrité des logements, de gens à la rue, d’alcool, de drogues, de guerre des gangs. L’arrivée subite des grands industriels au début des années 1900 avait permis à la ville de connaître un essor rapide puis, en 1960, les industries ont délocalisé. La ville s’est peu à peu désertée laissant la population livrée à elle-même. Près de 60% de chômage, des emplois précaires… « A Camden, le monde est divisé entre proies et prédateurs. Plus vous êtes faible – immigrés illégaux, familles déshéritées – plus il y a de vautours qui rôdent autour de vous ». Il ne semble pas y avoir d’issue possible pour Camden, la corruption sclérose toute perspective de changement.

A Welch, ancienne ville minière située au cœur des Appalaches, les firmes d’exploitation du charbon imposent leur diktat sur les élus et sur la population (tributaires des grands patrons qui les embauchent). Ici aussi, la région a été prospère. Délocalisations et mécanisation du travail ont apporté le chômage. La demande d’emploi dépasse largement l’offre, ce qui permet aux industries d’imposer des conditions de travail draconiennes… Sans compter les ravages causés par les carrière d’extraction [du charbon] à ciel ouvert qui détruit l’écosystème de la région à une vitesse vertigineuse. A cela s’ajoutent la pollution de l’air, de l’eau… Les industries mentent sur la nature de leurs rejets et le traitement de leurs déchets. Des poignées de locaux tentent d’obtenir le soutien de l’opinion publique… en vain.

Détour par la Floride enfin, à Immokalee, un des fiefs des exploitants agricoles. Là, les travailleurs clandestins venus du Mexique ou du Guatemala sont sous le joug des contremaitres. Fidèle à des valeurs qu’elle entretient depuis près de deux siècles, la Floride est le bastion de l’esclavage par le travail. Les ouvriers agricoles, généralement des clandestins, sont contraints d’accepter des conditions de travail effroyables. Coups, harcèlements sexuels, violences verbales, salaires de misère, journées de travail de 14 heures… certains sont même séquestrés dans des hangars dès la fin de leur journée de travail (les employeurs s’assurant ainsi qu’ils ne s’échapperont pas durant la nuit et qu’ils seront en mesure de reprendre leur poste dès les première heures du jour).

Dans tous ces lieux, des gens combattent les agissements des industriels et des politiques. C’est le pot de terre contre le pot de fer. A Immokalee cependant, des individus se sont rassemblés. Le syndicat de « La Coalition des travailleurs d’Immokalee » met à la disposition de ses membres (les rares ouvriers agricoles qui acceptent de rejoindre le mouvement et de témoigner) des juristes et des aides financières. Le mouvement s’inscrit dans la veine de celui d’Occupy lancé en septembre 2011 par les Indignés.

D’ailleurs, le dernier chapitre de Jours de destruction – Jours de révolte s’intéresse à ce mouvement. Joe Sacco et Chris Hedges sont allés à New York pour rencontrer des manifestants et soutenir cette action pacifique militante. Outre les nombreux témoignages contenus dans cette partie, Chris Hedges se dresse ouvertement contre les pratiques capitalistes, contre les agissements de l’Etat-entreprise, contre cette politique de profit qui creuse un fossé de plus en plus large entre le 1% de privilégiés et le reste de la population.

Hedges & Sacco ne le mentionnent pas, mais le mouvement des Indignés se réfère notamment au livre de Stéphane Hessel, Indignez-vous !, pour lequel vous êtes nombreux à avoir réagi (Chez Lo, OliV, Colimasson, Enna…). Seulement dans cet album, on est loin des trente pages d’Hessel… Pour réaliser cet ouvrage, les auteurs ont également réalisé un gros travail de recherche documentaire (chaque chapitre contient une biographie très riche). Les propos sont étayés, argumentés et propices à la réflexion. Le lecteur est interpellé et invité à s’allier à la contestation.

Si les propos de Chris Hedges sont abondants dans ce livre, les bandes dessinées et illustrations de Joe Sacco le sont moins. Chaque chapitre propose un témoignage en bande dessinée d’une dizaine de pages. Des illustrations apparaissent çà et là, une demi-douzaine par partie, et proposent soit des portraits soit des illustrations décrivant l’environnement géographique.

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

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PictoOKJ’ai choisi de lire cet ouvrage dans le cadre d’une lecture commune avec Jérôme. Pour prolonger les échanges, je vous invite à lire sa chronique sur D’une berge à l’autre.

J’aimerais pouvoir partager avec d’autres lecteurs nos impressions sur cet album. Réellement, il mériterait d’avoir un large lectorat.

A lire également sur ce sujet : Garduno en temps de paix et Zapata en temps de guerre, La survie de l’espèce, Saison brune.

Les chroniques : Cinquième de couverture, Coline.

Extraits :

« La course effrénée aux profits a engendré un monde dans lequel toute chose, tout individu, est vu comme une marchandise » (Jours de destruction – Jours de révolte).

« Etrangement, cette idée fixe qu’ils ont de posséder et de labourer la terre est un mal qui les ronge de l’intérieur, a dit Sitting Bull. Ces gens ont établi des règles que les riches peuvent enfreindre, mais pas les pauvres. Dans leur religion, les pauvres vénèrent Dieu, mais pas les riches ! Ils prélèvent même la dîme sur les miséreux et les faibles pour subvenir aux besoins des riches et de ceux qui gouvernent. Ils soutiennent que notre mère à tous, la Terre, leur appartient exclusivement, mais ils édifient partout des clôtures et la défigurent avec leurs bâtiments et leurs détritus » (Sitting Bull, cité dans Jours de destruction – Jours de révolte).

Jours de destruction – Jours de révolte

One shot

The-reading-Comics-challengeÉditeur : Futuropolis

Auteur : Chris HEDGES

Illustrateur / Dessinateur : Joe SACCO

Dépôt légal : novembre 2012

ISBN : 978-2-7548-0876-7

Bulles bulles bulles…

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Jours de destruction, Jours de révolte – Hedges – Sacco © Futuropolis – 2012

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13 commentaires sur « Jours de destruction, jours de révolte (Hedges & Sacco) »

  1. J’aime beaucoup la façon dont tu décris chaque chapitre, ce que je n’ai pas eu le courage de faire. Franchement ton billet est beaucoup plus intéressant que le mien. J’avoue que cet album m’a par moments agacé et je crois que cela se ressent dans ce que j’en dis. Une forme de crispation qui ne m’a permis de rendre justice à l’énorme travail qu’ont accompli les deux auteurs pour réaliser cet ouvrage.
    Du coup je suis très content de lire ton avis et je réalise que je n’ai peut-être pas accordé à cet album toute l’attention qu’il mérite.
    En tout cas merci pour cette lecture commune qui me prouve une fois de plus que l’exercice est vraiment enrichissant^^

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    1. Le dernier chapitre m’a agacé, il est rébarbatif et sa mise en route est trop longue. Je trouve que pour un journaliste, il perd un peu de vue son objectivité. Après, on savoure les interventions de Sacco… il y en a si peu je trouve. Je préfère largement son style et la manière dont il traite ses sujets. Il y a encore certains de ses albums que je n’ai pas lus. J’ai bien envie de les découvrir du coup ^^

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  2. Billet très fouillé chère Mo’ mais comme je le disais chez Jérôme, je ne pense pas que ce soit fait pour moi… Même si je conçois qu’il mérite d’être lu…

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  3. je sais pas trop, je dois pas être trop dans mes jours de révoltes en ce moment ou je ne veux pas (plus) de jours de destructions… Si il en entre en médiathèque, je pense le lire tout de même mais cette alternance texte – bande dessinée m’a fait hésiter à l’achat.

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  4. J’avoue avoir beaucoup de mal avec ce genre de travail _ hautement méritant et consciencieux, j’en suis sûre – mais trop rébarbatif pour moi, et sans réelle surprise puisqu’aussi bien il prêche une convaincue d’avance!

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    1. Je croyais avoir vu passer le livre de Stéphane Hessel chez toi. Je l’ai cherché cherché… pas trouvé ^^ Cela m’arrive souvent, de me représenter des avis de lecture sur ton blog alors que tu ne les as pas publiés ^^

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