Le boxeur (Kleist)

Kleist © Casterman – 2013
Kleist © Casterman – 2013

La première biographie de cet homme fut écrite par son fils, Alan Scott après que Harry « Herschel » Haft, alias Hertzko Haft, lui raconta son parcours en 2003. Hertzko mourut en 2007, peu de temps après la publication de l’ouvrage. En 2012, Reinhard Kleist adaptera à son tour cette biographie dans Le boxeur, roman graphique paru en Allemagne en 2012 sous le titre de Der Boxer.

Le scénario balaye rapidement l’enfance de cet homme. On apprend notamment que suite au décès de son père, Haft a alors 5 ans, c’est son frère aîné qui endosse la responsabilité de chef de famille :

« A partir de ce moment, il fallait travailler, sinon c’était la raclée ».

Harry « Herschel » Haft
Harry « Herschel » Haft

Issu d’une famille juive polonaise très modeste, Hertzko sera renvoyé de l’école à l’âge de 14 ans. Dès lors, il aidera ses frères dans le petit commerce clandestin qu’ils ont monté. Puis, il rencontre Leah dont il tombe amoureux. Ils envisageront rapidement de se marier mais le destin en a décidé autrement.

Hertzko est déporté aux camps de concentration. Par chance, dans chaque camp où il passe, il parvient à obtenir la protection d’un officier S.S. C’est notamment le cas de Schneider, un nazi en poste à Auschwitz, qui intègre Hertzko dans son équipe de boxeurs.

Kleist © Casterman – 2013
Kleist © Casterman – 2013

« Là, animé d’une rage dévorante et du souvenir de sa fiancée Leah, il survit à la force de ses poings et devient La bête de Jaworzno, un boxeur qui combat d’autres prisonniers pour distraire les nazis. A la Libération, tous ses proches ayant disparu, il immigre aux Etats-Unis où il continue à boxer, mais avec cette fois une seule idée en tête : devenir assez célèbre pour que Leah, où qu’elle soit, entende parler de lui » (présentation éditeur).

Le scénario de Reinhard Kleist se construit de façon classique autour des trois grands moments de la vie du personnage : 1/ son départ pour les camps, 2/ son départ pour les Etats-Unis et 3/ lorsqu’il raccroche les gants pour ouvrir son épicerie de quartier.

Le récit reste fidèle à la chronologie des événements. A partie du deuxième chapitre, quelques brèves réminiscences nous rappellerons l’ampleur les séquelles infligées par quatre années passées dans les camps de la mort. Ces passages sont percutants mais ils sont si peu nombreux et si succincts qu’ils ont un faible portée. Je trouve cela dommage que l’auteur ne décolle pas de la chronologie des faits et ne cherche pas à déstabiliser le lecteur outre mesure. La narration se contente de poursuivre sa fuite en avant, irrémédiablement, dépossédant ainsi le personnage principal du charisme auquel il pourrait légitimement prétendre.

De même, il me semble que l’auteur s’appuie exagérément sur l’instinct de survie exacerbé du boxeur. C’est là le principal fil conducteur de son histoire, LE trait spécifique de la personnalité de Hertzko Haft mais à trop vouloir en faire, Reinhard Kleist perd de vue l’essentiel : son récit manque de profondeur. La force évocatrice de certains dessins est mal exploitée, l’œil du lecteur n’a pas l’opportunité de marquer un temps d’arrêt suffisamment conséquent, lui aussi poursuit sa fuite en avant, attiré par les jeux de contrastes entre l’ombre et la lumière du dessin suivant. Les visuels se succèdent et les pages se tournent au rythme mélodieux d’un métronome…

L’originalité de cet album tiendrait plus à la présence de deux narrateurs qui se relayent pour relater les faits. Ainsi, Alan est notre orateur pour la période actuelle (contenue dans le prologue et le dernier chapitre). Harry quant à lui se charge du passé et nous accompagne pendant la majeure partie du récit en racontant. Il regarde avec distance son expérience des camps et son parcours depuis qu’il vit aux Etats-Unis. Il raconte de façon répétitive que l’espoir de retrouver Leah est devenu son leitmotiv, la seule raison de survivre aux camps, le seul intérêt de continuer les combats en Amérique…

Habituellement, j’apprécie ce genre de témoignages historiques. Mais dans cet album, je ne suis pas parvenue à investir le personnage principal. Celui-ci m’a semblé froid, désincarné et dépourvu d’affect. Certes, le traumatisme qu’il a vécu explique en grande partie pourquoi cet homme n’est plus que l’ombre de lui-même… mais malgré tout, il manque un soupçon d’humanité à ce récit.

Je n’ai eu de cesse de penser à L’Espion de Staline (Isabel Kreitz) durant la lecture de l’album de Reinhard Kleist. Trois raisons à cela :
– les deux albums parlent de la Seconde guerre mondiale et traitent le sujet de manière atypique,
– l’ambiance austère des albums (la découpe des planches m’est apparue redondante, me donnant l’impression que les cases sont placées de manière automatique) et une difficulté à identifier/reconnaître les personnages,
– de nombreuses ellipses narratives sont réalisées passant ainsi sous silence des périodes plus ou moins longues. Dans Le boxeur, on découvre régulièrement que le « héros » a sympathisé avec tel ou tel protagoniste sans comprendre réellement comment ce miracle (je ne trouve pas d’autre terme pour expliquer pourquoi plusieurs officiers S.S. le prennent sous leur aile) a pu se produire. Ces ellipses saccadent la lecture, casse le rythme du scénario et contraignent le lecteur à rester spectateur de cette histoire. Cela m’a agacé.

Kleist et Kreitz n’ont pourtant aucun point commun dans leurs parcours artistiques mais les choix retenus par ces scénaristes m’ont amenée à rester extérieure au drame qui se déroulait sous mes yeux. Est-ce une coïncidence si je n’ai pas apprécié les travaux de deux auteurs allemands ? Ou est-ce le sujet en tant que tel (le nazisme) qui rend précautionneux les auteurs allemands ? J’en viens donc à me demander si, en matière de bande dessinée, si je n’ai pas d’affinité avec le courant artistique allemand ?? Est-ce possible de réduire la production allemande à si petite poignée d’auteurs ??? Je doute.

PictomouiJe suis dubitative face à cet album. Je garderai en mémoire le souvenir d’un scénario saccadé et d’un personnage lointain et antipathique. Son amertume et ses regrets sont perceptibles à chaque instant. Son témoignage m’a semblé dépourvu de toute humanité.

Les seules figures nazies qui se détachent ont le rôle d’étranges protecteurs mûs par leurs intérêts financiers.

C’est à la fois troublant et… très singulier…

Une lecture commune avec Jérôme. L’accueil qu’il a réservé à cet album diffère du mien, je vous invite à lire sa chronique en suivant ce lien.

Extrait :

« Il ne me restait plus qu’à attendre. Au camp, un ami me parla d’un championnat de boxe juif que les américains voulaient organiser à Munich, en janvier 1946. Ça peut sembler inconscient, mais je m’y inscrivis sous mon propre nom. Je voulais que le monde entier sache que j’étais en vie ! » (Le boxeur).

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : Allemagne

Challenge Histoire : la vie de Harry « Herschel » Haft

Challenge TourDuMonde Histoire

Le boxeur

One shot

Editeur : Casterman

Collection : Ecritures

Dessinateur / Scénariste : Reinhard KLEIST

Dépôt légal : janvier 2013

ISBN : 978-2-203-06303-7

Bulles bulles bulles…

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Le boxeur – Kleist © Casterman – 2013

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12 commentaires sur « Le boxeur (Kleist) »

  1. J’ai déjà eu l’occasion de te le dire mais j’aime beaucoup nos LC parce qu’à chaque fois que je découvre ton avis il m’apporte un éclairage nouveau sur l’album que je viens viens de lire. C’est super enrichissant, j’aime !
    Bon, je te rejoins sut le coté antipathique du personnage mais j’ai préféré retenir les motivations « amoureuses » qui lui ont permis de survivre. Je dois être plus romantique que je le pense^^

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    1. Je me dis exactement la même chose de mon côté. Le regard que tu portes sur les albums m’oblige systématiquement à repenser à ma lecture et à l’accueil que je lui ai réservé. Même quand on a le même ressenti.
      J’ai donc inévitablement repensé au contenu de ton dernier mail qui m’a fait cogité. Cette obstination dont fait preuve le personnage à survivre puis à gagner pour que les médias diffusent ses exploits me conduit à la question suivante : à trop brandir le même étendard, Haft n’a-t-il pas perdu de vue le goût de la vie tout simplement. Si l’espoir de retrouver Leah l’a « sauvé » physiquement des camps de la mort, il n’a jamais cherché à donner un autre sens à sa vie. Il a finalement fini par choisir d’exercer le même métier que son père mais finalement, on ne sait rien de ses rêves d’enfant, ce qu’il aurait aimé faire, que ce soit paléontologue ou mécanicien. Je ne sais pas… mais son univers est un peu étriqué en fait 😳

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  2. Je suppose que les combats qu’il menaient étaient fatidiques au perdant… n’y a-t-il jamais dans le scénario une sorte de repentance, de dégoût, de questionnement du boxeur sur l’intérêt de ce jeu qui renvoie, je suppose, à la mort du vaincu ? N’a-t-il jamais la sensation d’avoir lui-même participé aux crimes nazis ?
    Je ne remet pas en cause le boxeur en lui-même (si tel est le cas, il n’y est pour rien, c’est le système du camp qui veut ça) mais j’essaie de cerner la profondeur du récit avec une telle question.

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    1. C’est une question qui m’a intrigué. Il y a quelques infos sur le sujet dans la postface et j’ai fait quelques recherches. C’était clairement des combats à mort. Tué où être tué. C’était aussi et surtout une distraction pour les nazis (par exemple le nageur français Alfred Nakache, champion de natation, a été contraint de plonger puis de nager dans un bassin glacé, juste pour distraire les soldats). Après, beaucoup de sports étaient pratiqués dans les camps (foot, hand, gymnatique…) pour montrer les déportés faisant de saines activités et ainsi mieux cacher la réalité des persécutions. Unre façon de donner à la propagande du Reich des images « positives ».

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    2. Oui mais d’un autre côté, ce n’est que dans les postfaces que le fait que ce soit des combats à mort est dit de manière explicite. On sent bien, dans le récit, que le personnage n’est pas dupe à ce sujet mais Kleist pour le coup a laissé le lecteur face à ses propres représentations
      Ensuite, pour répondre aux questions de Lunch : non, il n’y a pas de dégoût, pas de repentance de la part du personnage. Sa seule priorité est sa survie et par la suite, quand il se confie à son fils, je n’ai pas senti de culpabilité de sa part. J’ai perçu qu’il se contentait des réponses qu’on lui offrait et qu’il préférait ne pas trop se poser de questions quant au sort que les nazis réservaient aux perdants des combats. Côté réflexif, je trouve le personnage un peu pauvre.
      Sur les crimes nazis en revanche, il y a une scène qui m’a heurtée. On assiste à une conversation entre un officier SS et Haft. L’officier perçoit que la guerre tourne à l’avantage des alliés et que rapidement, les nazis vont voir la situation tourner en leur défaveur. Il demande donc à Haft de témoigner en sa faveur au moment de son procès et d’insister sur le fait qu’il était un « bon » officier parce qu’il a su protéger Haft. Je trouve ça un peu déplacé. Après, j’imagine facilement une telle scène se dérouler mais il y a un côté obscène à l’exploiter comme cela. D’autant que Kleist est plutôt avare en propos pour construire son intrigue. Elle manque réellement de profondeur. Je ne comprends toujours pas pourquoi Haft a eu autant d’opportunités de se placer sous la protection de certains officiers. Ça se reproduit dans plusieurs camps et souvent, je n’ai pas vu les choses venir.
      Je suis vraiment restée sur ma faim en fait ^^

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    3. Merci de vos réponses à tous les deux.
      Donc l’auteur aurait sûrement gagné en profondeur sur son récit, son message et sur le personnage principal s’il lui avait fait poser de bonnes questions sur le fond. Là, je comprends qu’il subit plus qu’il ne se questionne. Je comprends qu’il puisse combattre pour survivre (qui ne le ferait pas à sa place ?), mais il a forcément douté à un moment donné, a été pris de remord, s’est posé des questions. C’est dommage de ne pas avoir mis ça en lumière, je suppose.

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      1. Si le récit manque de profondeur, c’est sans doute parce qu’il vient du fils et non du père. Haft est resté toute sa vie analphabète, difficile de lui « soutirer » une confession sensible et psychologiquement fine. Disons que le fils a pu retrasncrire ce que son père a bien voulu lui donner mais à mon avis il est resté en surface. C’est toute la difficulté d’un tel travail : faut-il coller à la stricte vérité ou extrapoler en fonction de ce que celui qui reçoit la parole du déporté ressent. Pas évident. J’ai eu la chance de recueillir des téoignages de déportés et de réssitants de ma région pour une collection d’histoire locale et je me demandais toujours à la fin de l’entretien quelle était la part de vérité dans tout ça et combien de non-dits la personne que j’avais en face de moi n’avait pas voulu me confier.
        On avait mis en ligne ces témoignages, c’est toujours très utilisé par les profs d’histoire : http://crdp.ac-amiens.fr/cddpoise/film_deportation/index.html

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        1. Difficile d’imaginer. On peut aussi supputer que le fils ait passé sous silence certains propos de son père ?? Je ne sais pas, mais le travail de Kleist pouvait aussi donner un peu plus de profondeur à ce témoignage. Après, que contient l’ouvrage d’Alan ??? Reste-t-il également en surface ? Si oui, est-ce une forme de pudeur ?
          Merci pour le lien. J’ai regardé le premier témoignage. Je mets le lien de côté, j’y reviendrais

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    1. Je reconnais effectivement que je suis plutôt tiède sur le coup-là. Pourtant, cet album avait tout pour me plaire mais j’avoue que Kleist ne m’a pas convaincue outre mesure. Moyennement tentée par l’idée de lire un autre album de cet auteur.

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