La voiture d’Intisar (Riera & Casanova)

Riera – Casanova © Guy Delcourt Productions – 2012
Riera – Casanova © Guy Delcourt Productions – 2012

Yémen, de nos jours.

Intisar est une jeune femme yéménite. Elle réside à Sanaa et travaille en tant qu’anesthésiste en milieu hospitalier. Elle vit avec sa mère, adore son jeune frère (21 ans), fume et écoute Beyonce et Rihanna. Mais ce qu’elle aime plus que tout, c’est de conduire sa voiture durant des heures.

Une vie à « l’occidentale » ? Non, loin de là. Intisar est soumise aux règles d’une société patriarcale. Dans chaque foyer, le chef de famille décide du devenir des femmes de son clan ; sa décision s’impose en matière de mariage, de démarches administratives ou encore d’emploi. S’il a décrété que le travail exercé par sa femme, sa sœur ou sa fille portait atteinte à son honneur, il peut lui interdire de poursuivre son activité professionnelle… elle devra se plier à cette décision. Si le chef de famille est absent, il délègue son rôle à un autre homme du clan. Ce dernier devient alors Wali.

« Au Yémen, les femmes dépendent d’un Wali. Généralement, c’est un homme de la famille : le mari, le père, le frère, l’oncle… c’est selon. Wali, ça veut dire Gardien : le terme donne une idée de ses attributions. C’est lui qui nous donne la permission de faire les choses. Il doit donner son accord pour tout ce qu’on fait. C’est comme ça pour les femmes, ici. On nous traite comme si on était mineures à vie ».

En préface, Pedro Riera explique la manière dont il a procédé et l’objectif qu’il souhaitait atteindre avec cet ouvrage : « Nous avons donc réalisé une quarantaine d’entretiens avec des femmes yéménites. Parmi tous les témoignages que nous avons recueillis, une demi-douzaine d’histoires personnelles auraient pu servir pour écrire cet album, mais il y avait un risque : si un homme reconnaissait sa sœur, sa femme ou sa fille dans le personnage principal du roman graphique, et le prenait comme une atteinte à son honneur, elle se serait retrouvée en danger. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi d’écrire un scénario en le construisant à partir de fragments d’histoires et d’anecdotes que j’ai consignée dans mon carnet tout au long de mon séjour au Yémen, sans jamais perdre de vue les intérêts, les frustrations, les craintes et les espoirs que partageaient la plupart des femmes interviewées ».

Intisar est donc un personnage totalement fictif, un patchwork de personnalités réelles illustrant le quotidien des femmes yéménites. Rares sont celles qui ont l’opportunité d’aller à l’étranger pour étudier voire de pouvoir s’y installer définitivement. Comme nombre d’entre elles, Intisar porte hijab et niqab. Une privation de liberté ? En quelque sorte, si ce n’est que l’on découvre avec plaisir le fait que ces femmes ont su y trouver des avantages :

Riera – Casanova © Guy Delcourt Productions – 2012
Riera – Casanova © Guy Delcourt Productions – 2012

« Dans le Coran il n’est écrit nulle part qu’on doit se couvrir le visage. Personnellement, je ne connais aucune femme qui porte le niqab par conviction. Il y en a qui le mettent parce que leur mari ou leur père les obligent. Mais dans beaucoup de cas, c’est pour éviter d’être emmerdées dans la rue. (…) C’est pour ça qu’ici les femmes se sentent plus libres avec un niqab, parce qu’elles peuvent sortir dans la rue sans qu’on leur casse les pieds. Et on ne peut pas nier que le niqab a certains avantages : ça permet de faire des choses interdites sans que personne ne le sache. Qui va te reconnaître sous ton déguisement de ninja ? ».

Seul grief que je porterais à cet ouvrage : la découpe du récit en 24 chapitres de longueur variable. L’inconvénient majeur : le rythme du scénario en pâtit. En revanche, Pedro Riera parvient à en tirer profit puisque cette cette forme narrative lui permet de mettre en valeur autant d’anecdotes qu’il y a de chapitres. Ainsi, on est face à 24 petites morales d’histoires et autant de dénouements qui prennent sens dans les dernières cases de chaque scénette et forcent à réfléchir sur la condition des femmes dans ce type de sociétés. Les sujets traités sont vastes : importance des coutumes et de la religion, liberté d’expression, corruption… ainsi que les notions de respect, d’honneur, de dignité…

Côté graphique, le travail de Nacho Casanova est surprenant. Face aux  illustrations qui introduisent chaque chapitre, ma première réaction a été de trouver son dessin délicat voire timide. Le trait est fin, minutieux ; l’auteur semble avoir porté une attention importante à chaque illustration. Des petits traits, des petits points viennent donner le dernier détail d’un relief ou d’une courbe. Une fois la page tournée et la scénette engagée, le lecteur est face à une toute autre ambiance. La découpe des planches est assez classique et le dessin s’attarde moins sur les détails décoratifs. L’utilisation des trames vient compléter les visuels et leur donner du relief. Ces trames font ressortir un ou deux attribut graphique par case (un vêtement, une chevelure…). Sans pouvoir l’expliquer, je trouve que ces trames apportent de la modernité à cet univers rétrograde… et si l’on y associe le franc-parler d’Intisar, cela renforce l’impression que l’on est face à une jeune fille normale qui évolue dans un contexte qui ne l’est pas… mais qui s’en accommode.

PictoOKUne fiction intéressante qui brosse le quotidien et les conditions de vie des femmes au Yémen. L’ambiance atypique de l’album tient au fait que l’héroïne nous fait osciller en permanence en les frustrations inhérentes à sa situation et la jouissance que lui procurent d’infimes petites victoires personnelles.

L’album a été récompensé du Prix France Info de la Bande dessinée d’actualité et de reportage en 2013.

Les chroniques de BDblogs Sud Ouest, Canel et Les buveurs d’encre.

Une lecture que je partage avec Mango

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Extraits :

« Pour nous ses filles, la liberté ça se résume à tout ce qu’on peut faire sans que mon père soit au courant » (La voiture d’Intisar).

« J’ai la sensation que ma détermination, mon assurance et ma foi en mon avenir sont complètement illusoires. Que dans ce pays, personne ne peut survivre en suivant ses propres règles. Et qu’un jour ou l’autre, je finirais écrasée comme ce chien » (La voiture d’Intisar).

« Les hommes disent tout le temps qu’ils veulent que les femmes les respectent, mais c’est faux. S’ils savaient gagner notre respect, on ferait ce qu’ils demandent sans hésiter » (La voiture d’Intisar).

Du côté des challenges :

Le tour du monde en 8 ans : Espagne

Petit Bac 2013 / Objet : voiture

Challenge TourDuMonde PetitBac

La voiture d’Intisar

– Portrait d’une femme moderne au Yémen –

One shot

Editeur : Delcourt

Collection : Encrages

Dessinateur : Nacho CASANOVA

Scénariste : Pedro RIERA

Dépôt légal : septembre 2012

ISBN : 978-2-7560-3491-1

Bulles bulles bulles…

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La voiture d’Intisar – Riera – Casanova © Guy Delcourt Productions – 2012

Auteur : Mo'

Chroniques BD sur https://chezmo.wordpress.com/

39 réflexions sur « La voiture d’Intisar (Riera & Casanova) »

  1. Personnage totalement fictif, certes, mais sûrement une bonne façon d’en savoir plus sur le quotidien et les conditions de vie de ces femmes … Je note

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    1. Oui. J’ai été agréablement surprise du discours assumé sur le port du Niqab. Je découvre totalement (contexte, traditions…). Je serais curieuse de pouvoir accéder à l’intégralité des entretiens que les auteurs ont menés pendant leur année passée au Yémen

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  2. Le Yemen, voilà qui m’intéresse mais je ne suis pas certaine d’être convaincue par cet album, les planches me laissent distantes.
    Pas grave, j’ai pris un peu d’avance, je me suis offerte un périple BD hier, un vrai plaisir, j’ai tout farfouillé-feuilleté, c’est rien que ta fôte ( et j’ai craqué évidemment. Y’a de la récidive Topi à venir :))

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    1. Coucou Emmyne ^^ J’aime tes apparitions ponctuelles 😀 Tentes-tu, comme le phénix, de renaître de tes cendres ? 😛
      Toppi !!!! Excellent !!! J’en connais une autre qui doit être contente aussi. Cette dame m’a mis la puce à l’oreille hier concernant une récente sortie. Est-ce cet album fraichement paru qui t’a fait succomber ?

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      1. Moui, fraîchement paru et s’aventurant en terres russes 😀 ( quand je pense que cette dame n’a pas daigné m’en avertir, alors que j’ai pris aussi des mangas en plus, pfff, je vais sévir ;-))

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        1. Sévit sévit… je suis prête à te donner main forte si tu veux. Elle m’a prévenu mais comme ça, l’air de rien « tiens au fait, tu sais que ??? » et puis elle me laisse dans le plus grand désespoir… Elle est sadique ^^
          Sinon pour Emmyne, j’ai une théorie sur sa réapparition soudaine. Comme si elle manifestait l’envie que tu répondes aux questions d’un certain tag. Après, je suis sûre qu’elle se reposera définitivement 😉 ^^

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  3. Depuis ce matin, on peut dire que vous me dépoussiérez de mon classicisme ! Je ne l’aurais pas choisie au premier coup d’oeil. Je note…

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  4. Album déjà repéré… et un peu oublié, oups. Faut que je le note pour regarder s’ils l’ont à la bibli.
    Je ne suis pas plus que ça séduite par le graphisme, mais le fond du propos m’intéresse d’autant plus qu’il y a du franc parler et de l’humour.

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    1. Le graphisme est assez délicat et crée finalement un bon équilibre. J’ai bien aimé même si effectivement, ce n’est pas un coup de cœur

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  5. Juste une question? Mo et Steph Ft (amie su FB)…c’est la même personne…ben oui je pense…Jack le nigaud vient de comprendre…enchantée jeune dame…bises et tout et tout…Ton blog est juste « génial » pour le fou de BD’s que je suis…allez hop dans ma blogroll…^^

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    1. Damned !! Je suis repéred ! 😉 Je ne te dis pas bienvenue ici car tu étais déjà venu t’égarer sur mes pages il y a quelques temps. Mais le cœur y est ^^
      Donc enchantée et merci pour tes retours sur mon modeste blog, je rougeoie dans mon coin 😛

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  6. Une BD que j’ai trouvé assez intéressante, même si elle n’a pas le caractère « reportage » que peut avoir une BD de Joe SACCO, par exemple.

    Mention spéciale pour le petit monologue sur les caricaturistes de Mahomet : un point de vue très intéressant !

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    1. Elle n’a pas le caractère d’un Sacco effectivement mais cela ne m’a pas dérangé d’autant que Pedro Riera explique assez bien pourquoi ils ont été contraints de faire ces choix narratifs.

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        1. Absolument, mais on matérialise assez bien le personnage principal tout de même. Ensuite, j’ai la fâcheuse habitude de lire tout ce qui peut être inséré en préface, postface etc. Donc j’ai découvert cette lecture en ayant en tête la démarche de Riera (les interview avec plusieurs femmes yéménites, volonté de gommer tout ce qui pourrait permettre de les identifier pour ne pas qu’elles subissent d’éventuelles représailles etc…). Je me demande quel regard peut poser un lecteur qui aurait fait l’impasse sur ce texte

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          1. J’avais lu tout ça aussi, et j’ai trouvé l’album intéressant,rassure-toi 🙂 Mais voilà, juste un petit goût de pas assez. Jamais content le Champi ! 😉

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  7. Sans ton billet, je crois bien que je serais passée à côté de ce volume, simplement parce que je ne me sens pas attirée par les dessins mais les propos et le sujet m’intéressent beaucoup en revanche si bien que je note ce titre soigneusement. .

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    1. Lorsque j’ai eu l’occasion de feuilleter ce livre la première fois, mon ressenti était le même que toi. Le dessin glissait relativement sur moi mais le sujet, atypique, m’a confortée dans l’envie de lire cet album

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