Canicule (Vautrin & Baru)

Vautrin – Baru © Casterman – 2013
Vautrin – Baru © Casterman – 2013

Dans un coin perdu en France, un morveux, une nymphomane, une quinquagénaire prête à tout, un fermier autoritaire – violent et alcoolique -, une vieille souillon et une truie vivent en huis-clos dans une ferme.

Presque tous les éléments sont réunis pour qu’un drame ait lieu. Il ne manquait plus que l’élément déclencheur qui allait mettre le feu aux poudres : Jimmy Cobb. Ce dernier, célèbre truand américain, est en cavale avec le magot d’un casse. Il cherche à se dérober à la battue policière destinée à l’appréhender et atterrit dans la grange de cette ferme. Il n’aurait pas pu tomber plus mal…

Après Pauvres Zhéros (Pierre Pelot), Canicule est le second roman que Baru adapte en bande dessinée. A l’occasion de cette sortie, Baru a accordé une interview à ActuaBD.

« À partir du moment où l’on envisage le monde comme il est, c’est à dire sans faux semblants, on est dans la proximité immédiate de ce qu’on qualifie de roman noir. Pourquoi est-il noir ? Parce qu’il parle aussi des choses qui ne vont pas ! Mes choix de départ en bande dessinée m’emmènent vers ce type de récit, souvent écrit par des gens qui me sont proches (…) » (lire la suite de l’interview sur ActuaBD).

Cette bande dessinée est une adaptation du roman éponyme écrit par Jean Vautrin (1982), roman qui avait déjà été adapté au cinéma en 1984 par Yves Boisset (avec Lee Marvin dans le rôle de Cobb).

La vision d’un homme qui marche en plein milieu d’un champ de blé nous assaille dès la première page. Accablé par le soleil, il semble lutter contre l’épuisement. On remarque dès lors l’illogisme de cette apparition d’un mec vêtu d’un costard-cravate errant en pleine campagne. Déjà, Baru vient titiller le lecteur en l’inondant d’une chaleur accablante, on ressent tout à fait la difficulté de cet homme à se mouvoir. Imaginez la scène qui suit et durant laquelle il enterre son magot !… sous le regard du petit morveux dissimulé derrière les épis de blé. Déjà, on investit ces personnages, intrigué et curieux de connaître la suite.

Vautrin – Baru © Casterman – 2013
Vautrin – Baru © Casterman – 2013

Le style de Baru est mordant. Graphiquement, son trait est incisif, agressif, il n’épargne pas les différents protagonistes : ils sont laids, grimaçants, leurs visages sont déformés par les rides d’expression et/ou marqués par les stigmates de l’alcool.

Deux univers totalement opposés sont amenés à s’entrechoquer : d’un côté, on est en présence d’un gang organisé, petits mafieux habitués à imposer leurs propres lois et passés maîtres dans l’art de la manipulation. De l’autre, une famille de péquenauds dans laquelle les alternatives sont limitées : se noyer dans l’alcool, sombrer dans la folie ou se soumettre à la loi du plus fort.

Ici, personne ne raisonne comme vous en avez l’habitude. Vous serez obligé d’en passer par quelqu’un, sinon, vous êtes un mort sur pied.

Le rapport de force est déséquilibré, les dés semblent pipés d’avance pourtant, les événements qui vont avoir lieu déstabilisent le lecteur et le pousse dans ses retranchements. On a l’impression d’être dans une véritable poudrière. Rien ici ne permet au lecteur de marquer une pause pour reprendre son souffle. Le récit est mené tambours battants. Cette impression est renforcée par le découpage effectué où de nombreux passages muets accentuent le rythme de lecture et relatent des scènes d’ultra-violence. De plus, les personnages parlent peu, ils ne prononcent aucun mot affectueux ; leurs répliques sont cinglantes, la violence verbale fait partie de leur quotidien. A chaque fois que l’on se prend de compassion pour un personnage, il se révèle par la suite être la même ordure que les autres.

Dernier contraste important dans cet ouvrage : le choix des couleurs posées à l’aide de lavis. Leur présence est inespérée, presque rassurante, pour ce roman noir. Elles imposent – sur ce dessin nerveux et intuitif – les teintes chaudes d’une chaleur écrasante. Cela renforce l’impression que l’atmosphère est électrique et que les nerfs des différents protagonistes sont à vifs.

PictoOKL’humour est grinçant, la morale est dérangeante. Âmes sensibles s’abstenir. On est pris en tenaille par la tension qui se dégage de cet album. Le « politiquement correct » est proscrit ; sexe, alcool et corruption le foulent aux pieds mais plus en s’enfonce dans ce drame, plus la lecture est jouissive.

Maintenant que vous avez pris connaissance de mon avis, je vous invite à découvrir celui de Jérôme avec qui j’ai l’immense plaisir de partager cette lecture (et oui, encore ! ^^).

Une lecture que je partage avec Mango

Logo BD Mango NoirD’autres chroniques de Canicule : Yvan, Blog BD Sud-Ouest, Ligne claire, Fauteuses de trouble.

Je remercie également Libfly et Mediapart pour m’avoir permis de faire cette découverte.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Phénomène météorologique : Canicule

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Canicule

– Vautrin par Baru –

Editeur : Casterman

Collection : Univers d’auteurs

Auteur : Jean VAUTRIN

Dessinateur / Scénariste : BARU

Dépôt légal : avril 2013

ISBN : 978-2-203-05931-3

Bulles bulles bulles…

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Canicule – Vautrin – Baru © Casterman – 2013

Auteur : Mo'

Chroniques BD sur https://chezmo.wordpress.com/

24 réflexions sur « Canicule (Vautrin & Baru) »

  1. Saignante cette canicule, n’est-ce pas ? J’ai vraiment beaucoup aimé, c’est tellement noir, tellement grinçant, tellement pessimiste sur la nature humaine. Quand on pense que le petit morveux dont tu parles n’est pas loin d’être le pire de tous…
    Et puis c’est quand même du Baru : nerveux, dynamique, avec un découpage au cordeau… les amateurs du genre vont forcément se régaler avec cet album !

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    1. Saignante à souhait oui, très bon album en tout cas. Je n’appréhende plus vraiment lorsque j’attaque un « Baru » ^^ Finalement, s’il y en a bien une qui sait tirer son épingle du jeu, c’est la truie 😀

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  2. Comme je l’ai dit chez Jérôme, je ne suis pas fan de Baru, mais comment dire, ce côté froid, malsain et glauque pourrait bien me plaire, bizarre, vous avez dit bizarre…? 😉

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  3. Moi aussi je reviens de chez ton copain… je vais faire fi de votre engouement et ne pas noter car je commence à avoir un super carnet tout crayonné de titres BD… donc je sélectionne méchamment.

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    1. Promis, ce n’était pas prémédité ^^ On avait juste échangé deux ou trois mots sur notre ressenti en « off » mais nous avons réellement découvert nos avis respectifs quand ils ont été mis en ligne 🙂

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    1. C’est noir et grinçant ! Après, je sais aussi que ce n’est pas évident d’accueillir le dessin de Baru. Ça passe ou ça casse.

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    1. Je ne pense pas avoir vu le film mais cette lecture m’a donnée envie de le découvrir. Dans l’interview que j’ai mise en lien vers ActuaBD, Baru explique qu’il n’a pas souhaité voir le film tant que l’album ne serait pas terminé. Il ne voulait pas être influencé par d’autres images. Il dit également que le simple fait de savoir que Lee Marvin jouait le rôle de Cobb l’a « pollué » dans son travail. Il pensait que le film s’appuyait en grande partie sur la présence de cet acteur et il a mis tout en œuvre pour que, dans la BD, les choses ne convergent pas vers Cobb et que ce truand ne soit qu’un personnage secondaire dans son adaptation.

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  4. Pour un besoin de chaleur , je dis OUI !
    Rien à voir avec le billet mais là, à poster ce commentaire et à penser à Baru, j’ai envie de courir, plus délirant, j’ai envie de lancer un javelot loin, loin , très loin (je me comprend) !

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    1. Tu as envie de te défouler au grand air en somme ^^ On peut le comprendre. Je crois qu’on en est tous au même point en ce moment ^^

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      1. C’est un peu plus fort que me défouler au grand air… Le vent d’ici, il est peu comme chez toi, et donc, il me le donne le grand air… Le mot défouler est possiblement juste mais bon, moi et le défoulement…. Nan, je crois qu’en ce qui me concerne, j’ai besoin de toucher un but, d’où l’image du javelot…
        Mais tu as raison, nous sommes nombreux dans cette envie de défoulement au grand air ^^

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  5. Avec le temps qu’il fait chez nous, le titre donne envie 🙂

    Je n’ai d’ailleurs pas su résister bien longtemps et j’ai passé un excellent moment de lecture 😉

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