Printemps noir, d’après le témoignage d’Alejandro Gonzalez Raga (Emery & Humeau)

Emery – Humeau © La Boîte à Bulles – Amnesty International – 2013
Emery – Humeau © La Boîte à Bulles – Amnesty International – 2013

Cuba, Printemps 2003. Une vague d’arrestations touche près de 75 dissidents cubains. Parmi eux, des journalistes, des défenseurs des droits de l’Homme et des militants politiques. Alejandro González Raga est l’un de ces hommes, il sera condamné à 14 ans de prison ferme.

Pour avoir milité en faveur de la démocratie, pour s’être rapproché du Parti Chrétien Démocratique cubain, pour avoir été en contact avec des agences de presse internationales et s’être battu pour que la répression cesse… le Gouvernement lui a réservé la prison où l’attendaient les maux réservés aux détenus : malnutrition, sévices, humiliations…

« … son parcours est à la fois « banal » et extraordinaire. Banal parce qu’il n’est pas le seul à subir la répression et extraordinaire parce qu’ils ne sont pas si nombreux à oser parler, s’opposer et dénoncer » (extrait Quatrième de Couverture).

Contre toutes attentes, une alternative sera cependant proposée à Raga ; début 2008, Alejandro est convoqué par le Directeur de la prison qui lui annonce « tu es là parce que l’on t’accorde la liberté extra-pénale. Soit tu pars en Espagne, soit tu restes prisonnier. Tu as le choix ». Le militant opte pour l’exile « mais pour moi, cela n’a jamais été et ne sera jamais une libération. Une libération aurait signifié rentrer chez moi dans un pays libre ».

Maxence Emery « est un touche à tout, globe-trotter, épris de grands espaces et de photographie » peut-on lire sur la jaquette intérieure de l’album. Auteur engagé, nous avions déjà pu nous sensibiliser à son travail de photographe dans Hosni et Faire le Mur puisqu’il a réalisé les clichés présents dans ces albums de Maximilien Le Roy. Il a également participé au Collectif Gaza paru en 2009.

En 2009, il rencontre Alejandro González Raga par l’intermédiaire de Reporters sans Frontières. Il décide de raconter son parcours et s’associe avec Thomas Humeau (il a collaboré à l’album 13m28 et réalisé Desert Park, deux albums parus en 2010 chez Manolosanctis).

Nous en sommes en présence de deux auteurs qui se sont déjà risqué au pari de l’édition et cela se sent fortement dans la construction de cet album. Il y a un bon équilibre entre une voix-off qui alterne les réflexions du héros et des éléments plus didactiques (contexte historique, données démographiques, courant politique…) et les dialogues plus dynamiques. Le lecteur passe naturellement entre passé et présent, aidé en cela par la composition graphique intègre régulièrement des photos d’archives au milieu des illustrations de Thomas Humeau.

Le scénario se concentre essentiellement sur le témoignage de Raga. Il revient dans un premier temps sur son enfance (souvenirs de la Révolution cubaine, de ses années à l’Ecole Militaire Camilo-Cienfuegos, des prémices de l’Embargo américain de 1962…). Le narrateur dénonce les agissements d’un corps politique corrompu, soutenu par le bloc soviétique. Raga se fait le porte-parole d’un peuple opprimé et cherche à comprendre comment la Révolution cubaine a pu en arriver à de telles dérives… et finalement reproduire presque à l’identique le système qu’elle était parvenu à combattre.

PictoOKQuatre années de travail auront été nécessaires pour réaliser cet album. Le résultat est probant, le ton est grave. J’ai eu plus de difficulté à adhérer à la forme retenue. Les dessins de Thomas Humeau sont  maladroits et les couleurs choisies sont criardes mais cela n’atténue en rien la teneur des propos et la qualité du témoignage. J’ai longuement hésité avant de me positionner sur ce titre… Si d’autres lecteurs buttent sur cet aspect de l’ouvrage, j’espère qu’ils parviendront à dépasser leurs appréhensions. Le témoignage proposé et la réflexion qu’il propose mérite amplement le détour.

A lire également sur ce sujet : Benigno, Mémoires d’un guérillero du Che (Christophe Réveille & Simon Géliot © La Boîte à Bulles, 2013)

Une interview d’Alejandro González Raga réalisée en 2009 :

Extrait :

« Des milliers d’homosexuels, d’artistes, de religieux et même des hippies ont été enfermés dans des UMAP, des camps de détention. On les accusait d’être pro-occidentaux et on parlait d’eux en termes de « cas de déviationnisme idéologique ». Je ne sais vraiment pas où ils allaient chercher des noms pareils. Toujours est-il qu’ils n’aimaient pas vraiment notre façon d’être. Les policiers organisaient même des descentes sur La Rampa, une avenue très fréquentée par les jeunes de La Havane. Armés de ciseaux, ils coupaient les cheveux des garçons qui les portaient trop longs et découpaient leurs pantalons à pattes d’éléphant, signe de « décadence capitaliste » selon eux. Quant aux femmes qui portaient des mini-jupes, elles étaient embarquées par les policiers et parfois même placées dans des UMAP. (…) La Révolution avait pris un nouveau visage qu’elle n’a pas quitté depuis : celui de l’oppression ! » (Printemps noir).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Phénomène météorologique : Printemps

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Printemps noir – D’après le témoignage d’Alejandro González Raga

Editeur : La Boîte à Bulles

(en co-édition avec Amnesty International)

Collection : Contre-cœur

Dessinateur : Thomas HUMEAU

Scénariste : Maxence EMERY

Dépôt légal : juin 2013

ISBN : 978-2-84953-174-7

Bulles bulles bulles…

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Printemps noir – Emery – Humeau © La Boîte à Bulles – Amnesty International – 2013

15 commentaires sur « Printemps noir, d’après le témoignage d’Alejandro Gonzalez Raga (Emery & Humeau) »

  1. J’aime ta conclusion sur cette indispensable réflexion ! Ce qui me sidère, c’est que tout cela se passe aujourd’hui ou presque et à deux pas (je crois qu’on peut dire ça, au vu des technologies actuelles)…

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    1. « A deux pas » oui, je suis entièrement d’accord avec toi. J’ai quelques personnes dans mon entourage qui sont allées à Cuba dans les cinq dernières années. Une destination touristique prisée… beaucoup de ferveur à parler de leur séjour, de l’accueil chaleureux, de couleurs etc… mais aucun d’entre eux ne s’est attardé sur ce quotidien douloureux. Et moi, je reconnais que je ne fais pas la démarche de m’informer correctement sur l’actualité cubaine 😳

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      1. Beaucoup de touristes ne voient que ce qu’ils recherchent : le soleil, les beaux paysages, … Lors d’une visite à Lisbonne, il y a 2 ans, une personne qui nous accompagnait n’avait vu aucun SDF alors qu’on en croisait le soir, vidant le cendrier à la porte de l’hôtel !

        J’imagine qu’il est impossible de se tenir au courant de l’actualité sur tous les points sensibles du globe mais soulever la question ou s’indigner un peu me semble un minimum. Et d’inciter les enfants à se poser des questions aussi…

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        1. Oui pour la question des enfants. Je le fais sur certains albums engagés que j’ai lu. Je me rappelle notamment des échanges qui avaient suivi après que je leur ai montré « Je me souviendrai » sur les mouvements sociaux de 2010-2012 au Québec et abordant principalement la question de l’accès au système éducatif et aux études supérieures plus particulièrement.
          D’autres ouvrages leurs sont aussi accessibles, et puis il y a toute la miraille des livres jeunesse qui n’hésitent plus à aborder des sujets d’actualité

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  2. Le dessin maladroit, c’est quand même un sacré frein. Pourtant le sujet m’attire beaucoup. Entre les deux, j’hésite à me laisser tenter…

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    1. J’ai hésité longuement sur le « pouce » de cet article : levé ou oscillant, je ne savais pas. Le dessin n’aide pas, c’est certain mais le témoignage est très intéressant. J’arrive souvent à passer outre quand un dessin est cagneux. Là, cela m’a gênée durant toute la lecture. Par contre, pour avoir fureté sur le site du dessinateur et y avoir vu des planches en noir et blanc, je me dis que c’est bien dommage d’avoir opté pour cette mise en couleurs 😦

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  3. Je tombe enfin sur ton billet en furetant des idées BD. Le thème me tente beaucoup, ayant toujours de la peine à me positionner sur le régime cubain, entre « glamour » de la révolution et réelles violations des droits fondamentaux et autres dérives. Je trouve qu’on parle au final peu de la situation à Cuba, alors que tout est loin d’être rose (ou tout noir d’ailleurs). Bref, je suis tentée, même si je reste un peu dubitative sur le dessin moi aussi.

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    1. Des deux ouvrages qui sont sortis en juin dernier sur ce thème, j’ai plus accroché avec Benigno : https://chezmo.wordpress.com/2013/06/11/benigno-memoires-dun-guerillero-du-che-reveille-geliot/.
      Ensuite, je crois que c’était la première fois que j’avais l’occasion de lire une BD sur ce sujet, sachant que je n’avais pas fait la démarche jusqu’à présent de me renseigner pour savoir ce qui avait été publié en la matière.
      Les deux témoignages sont en tout cas intéressants, mais celui d’Alejandro Raga a déjà commencé à m’échapper. Je ne garde en mémoire que les grandes lignes de son parcours.

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  4. Je reviens vers toi après avoir lu cette BD. J’ai trouvé le témoignage important mais il y un côté un peu trop impersonnel (bizarre pour un témoignage… Cela aurait-il été différent si Alejandro avait écrit et dessiné cette BD lui-même?). Difficile à expliquer mais je peux tout à fait voir qu’on peut vite l’oublier parce que je n’ai pas vraiment compatis à l’histoire d’Alejandro malgré les faits forts. J’encouragerai quand même la lecture de cet ouvrage pour le témoignage, mais au niveau BD pur, il y a comme quelque chose qui manque…

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    1. Je crois que le graphisme nous tient vraiment à distance de cet homme. Le lecteur se contente de rester spectateur… c’est vraiment dommage

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