Le silence (Mutard)

Mutard © Çà et Là – 2013
Mutard © Çà et Là – 2013

« Choosy McBride travaille pour une galerie d’art contemporain de Sydney. Ancienne juriste, elle voit le monde de l’art comme un marché lié au jeu de l’offre et la demande. Son compagnon, Dmitri, peintre en pleine crise artistique, est lui désabusé par l’emprise de l’argent sur la création. Au détour d’une visite chez un riche collectionneur, Choosy tombe en arrêt devant une toile qui l’impressionne, mais la peinture n’est pas signée, et personne ne connaît son auteur.

Bien décidée à trouver cette perle rare et à en tirer le plus grand profit possible, elle décide de partir à sa recherche, entraînant Dmitri avec elle au fin fond du Northern Queensland, une région peu peuplée du nord-est de l’Australie. De fil en aiguille, ils trouvent une ancienne église où sont exposées des toiles du mystérieux artiste, laissées à la disposition de ceux qui souhaitent se les approprier. La volonté du peintre de rester inconnu enrage Choosy et trouble profondément Dmitri. Leurs différences de points de vues vont s’accentuer au fur et à mesure que la quête avance » (synopsis éditeur).

Bruce Mutard est un auteur australien qui compte à son actif une demi-douzaine d’albums sortis en Australie entre 2003 et 2012. Le Silence est le premier d’entre eux qui soit traduit en français, offrant ainsi l’occasion de découvrir un nouvel univers d’auteur… et nous laissant espérer d’autres opportunités de lire cet artiste (à moins que vous ne lisiez en VO).

Le postulat de départ de cet album est – me semble-t-il – assez ambitieux. Le fait de proposer un thriller qui développe à la fois une réflexion sur l’Art, la société de consommation et les relations de couple ressemble plus à un pari risqué qu’à un simple exercice d’échauffement. Cela peut facilement laisser un lecteur dubitatif pourtant Le silence est loin d’être une lecture pesante. Son histoire pique la curiosité et s’intéresse finalement à un sujet rarement abordé en bande dessinée du moins, pas de manière aussi directe.

Le lecteur fait rapidement connaissance avec le couple de personnages principaux et accède ainsi à leurs visions de la scène artistique. Leurs points de vue divergent en tous points mais leur ouverture d’esprit permet au débat de ne pas s’envenimer et au récit de trouver son rythme de manière naturelle. C’est d’ailleurs là que l’ouvrage trouve sa force, dans la tolérance dont les différents personnages témoignent à l’égard de l’avis contraire, un atout qui viendra enrichir l’intrigue d’un bout à l’autre de l’album. Les personnages secondaires font également preuve de cette largeur d’esprit, ce qui permet à l’auteur de développer les différentes facettes de sa réflexion. Celle-ci est dépourvue de toute animosité et de toutes considérations futiles, celle-ci s’exprime parfois de façon cynique ou désabusée, mais elle est constructive et l’on s’en saisit sans difficulté. En ayant des raisons tout à fait fondées de justifier leur point de vue, les individus de cette intrigue posent un regard très engagé sur l’Art. Qu’ils soient artistes, marchands d’art ou plus simplement conjoint de l’un d’entre eux, ils côtoient au quotidien des questions aussi diverses que l’inspiration, le sens que l’on donne à la création artistique, la valeur d’une production…

De fait, Bruce Moutard est très loin de la caricature, il offre à ses lecteurs un point de vue très complet sur la question artistique. La réflexion sur la place de l’Art dans nos sociétés pourra faire écho à d’autres albums qui se sont déjà saisi de ce sujet : Rupestre, La traversée du Louvre et autres titres s’inscrivant dans la Collection Louvre – Futuropolis.

Pour plusieurs raisons, Le Silence de Mutard m’a également fait penser à Logicomix. Cet album grec mettait en scène des mathématiciens et proposait une intrigue exclusivement axée sur leur domaine de prédilection, un sujet hermétique de prime abord mais que les auteurs avaient su rendre intéressant et captivant. Mutard parvient à ce même tour de force en s’intéressant à l’univers créatif et son microcosme, il contourne la difficulté avec autant d’aisance que l’équipe grecque.

Il remporte son pari haut la main et s’est appuyé pour cela sur une héroïne obstinée qui va embarquer sans grand ménagement le lecteur dans une enquête atypique ; sans aucune méthodologie, elle tente de remonter tant bien que mal la piste d’un artiste inconnu et se heurte à de nombreux obstacles qu’elle n’avait pas anticipé. Elle avance au petit-bonheur-la-chance d’ailleurs. Sa quête est le fruit du hasard, il en découle des rencontres et des échanges très spontanés ce qui donne beaucoup de fluidité à la lecture.

Bruce Mutard décortique le Troisième Art de façon minutieuse et contrairement à son personnage principal, il le fait de façon assez méthodique. Il pose des questions simples mais pourtant essentielles (pourquoi peindre ? quel sens l’artiste donne-t-il à ses productions ? quel est le message qu’il souhaite délivrer) que sur la portée d’une œuvre ou sa valeur marchande. Quoi qu’il en soit, sans avoir eu – par le passé – la démarche de me pencher sérieusement sur ces débats, je suis tout à fait parvenue à me saisir des propos contenus dans cet album et j’ai amorcé la construction d’un timide positionnement sur la question.

Mais vous, connaisseurs avertis ou amateurs, quelles seront les conclusions auxquelles vous parviendrez après lecture de cet album ?

Le dessin de Bruce Mutard est quant à lui moins convivial que les propos qu’il illustre. Le trait est réaliste et précis, les décors foisonnent de détails cependant j’ai trouvé que l’ensemble manquait de fluidité. Les visuels sont figés et m’ont donné l’impression que les attitudes des personnages étaient statiques, comme s’ils posaient pendant qu’un artiste réalisait leur portrait. Le coup de crayon crée des visages assez lisses sur lesquels il est difficile de repérer l’état d’esprit du personnage.

PictoOKUne lecture intéressante qui nous propose de reconsidérer la manière dont on perçoit les réalisations artistiques. L’auteur pose un regard très complet sur son sujet en abordant différents points de vue : philosophique, créatif, sens de la démarche de l’auteur, aspect mercantile des produits artistiques… Un débat parfois polémique qui ne manquera pas de nous interpeller. Le dénouement propose une fin ouverte ; elle nous invite à faire le tri dans ce que nous venons de lire et tenter l’ébauche d’un positionnement plus personnel.

« Mais je ne suis pas un artiste, n’est-ce pas ? Juste un décorateur d’intérieur qui produit des décorations murales colorées. (…) Je préfère ajouter que je ne suis pas contre l’idée que les artistes utilisent tout ce qu’ils jugent nécessaire pour exprimer leur message. Ce qui m’inquiète davantage, c’est le manque général de respect pour l’Art. Quand une lumière qui s’allume et s’éteint remporte le prix Turner ou qu’une nana dupe toute une galerie en exposant les abstractions de son gamins de deux ans, corroborant ainsi les doutes du public… Les gens rient, ils prennent ça avec mépris. Et par conséquent, l’Art, le véritable, perd sa fonction première, qui est de transmettre une vérité universelle » (Le silence).

Un ouvrage lu dans le cadre de La Voie des Indépendants, un événement organisé par Liblfy et Mediapart, en collaboration avec l’éditeur.

La voie des Indépendants 2013
La voie des Indépendants 2013

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

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Les chroniques de Pierre Darracq et de A chacun sa lettre. D’autres chroniques en consultant l’article dédié à l’album sur le site de La voie des Indépendants.

Le Silence

One Shot

Editeur : Çà et Là

Dessinateur / Scénariste : Bruce MUTARD

Dépôt légal : août 2013

ISBN : 978-2-916207-87-2

Bulles bulles bulles…

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Le silence – Mutard © Çà et Là – 2013

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22 commentaires sur « Le silence (Mutard) »

    1. Ce n’est pas du tout verbeux mais je peux tout à fait comprendre ton appréhension. J’étais sur mes gardes durant tout le premier chapitre et finalement, je me suis plus appuyée sur l’enquête qui donne du rythme à ces échanges parfois passionnés ^^

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    1. A ce sujet, la Collection Louvre comptera un album de plus à partir du mois prochain. Un Davodeau qui plus est. A bon entendeur… 😀

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    1. La couverture est un peu austère. Je m’attendais à ce que l’intrigue (l’enquête) prenne plus de place et que l’ambiance soit un peu plus tendue mais finalement, elle garde une fonction secondaire et met le débat en valeur. Je suis agréablement surprise par cette OVNI dans le monde de la BD ^^

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    1. C’est original en tout cas ! J’aime bien être surprise, je n’avais rien lu de semblable auparavant (si ce n’est « Logicomix » vers lequel je renvoie aussi). Ces deux albums innovent complètement et prouvent une fois de plus que tous les sujets peuvent être abordés en BD

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    1. Pas sûre. Ma connaissance dans ce domaine est assez sommaire et je n’ai pas l’impression d’avoir été perdue en route ^^ A voir ^^

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    1. Deux pouces, deux pouces… je sais que je suis bon public mais je ne peux pas avoir des coups de cœur à tout bout de champ !! 😉
      Un pouce c’est bien déjà… ça veut dire que j’ai aimé ^^

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  1. Le sujet m’intéresse mais si je suis bien convaincue que tout peut être traité en BD, les images en noir et blanc me gênent malgré tout sans que je puisse vraiment m’expliquer pourquoi. Ceci dit, il se peut qu’au final je l’aime bien, cet album!

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  2. bon tu vois que tu aurais pu participer à conseil d’amis ma PàL s’enrichit ! à cause de toi, je dois ajouter ce titre à mes listes et puis aussi le Logicomix
    on a la solution au bout sur l’identité du peintre ? vu ce que tu en dis je pencherais pour un aborigène…

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