Chroniques de la Vigne (Bernard)

Bernard © Glénat – 2013
Bernard © Glénat – 2013

Fred Bernard nourrissait depuis 18 ans ce projet d’album sur le vin. Idéalement, il souhaitait que Bernard Richard, son grand-père maternel, y soit associé mais il se heurtait au refus de ce dernier :

Bah ! Oublie ça ! Le vin, ça se lit pas, ça se boit ! Tu veux raconter quoi ?! Tout a été dit. Et puis le vin c’est devenu snob !

Le grand-père, Bernard Richard, est aujourd’hui âgé de 90 ans. Ce vigneron bourguignon est propriétaire de vignes situées sur la commune de Savigny-les-Beaune non loin de domaines aussi réputés que Meursault, Nuits-Saint-Georges… et Savigny est située, comme 36 autres communes viticoles, sur la route des Grands Crus de Bourgogne.

L’auteur a grandi et vécu en terres bourguignonnes. Le vin est une histoire de famille. Les cépages et les caves ont été un terrain de jeu idéal lorsqu’il était enfant. Jeune adulte, il a ressenti le besoin vital de s’extraire de cet univers natal et de voyager à travers le monde.

« Jeanne, mon héroïne fétiche, possède des vignes à Savigny et voyage. La mère d’Ursula, dans un de mes autres livres, a également des vignes à Morey-Saint-Denis (…). J’ai toujours écrit à partir de choses que je connaissais, celles que j’ai fui et abandonné et celles qui m’ont attiré. A 18 ans, je vendais des aquarelles des vignes et des cabottes alentour aux touristes pour financer mes voyages… J’ai toujours voulu écrire un livre avec mon grand-père sur le vin, et j’ai failli le faire il y a 15 ans aux éditions du Seuil, quand il avait alors seulement 75 ans. Mon éditeur était d’accord mais pas mon grand-père qui considérait qu’il y avait trop de livres sur le vin. Je m’étais dit que je finirais par l’avoir à l’usure ! » (extrait d’une interview de Fred Bernard réalisée à l’occasion de la sortie de cet album).

Bien que l’idée de cet ouvrage lui tenait à cœur, il s’est toujours heurté à l’obstination de son grand-père. Et les années qui passent ne sont pas parvenues à pondérer l’entêtement de ce dernier à l’égard des sollicitations de son petit-fils… Il y fait la sourde oreille, quitte à débrancher son sonotone. Fred Bernard s’est donc résolu à écrire seul ce livre et si son projet perdait en rondeurs, il n’en était pas pour autant dépourvu de sens. Il s’est contenté de solliciter son grand-père pour avoir quelques précisions quant aux anecdotes présentes dans Chroniques de la vigne

Ce livre voit donc le jour en août 2013. Entre temps, et comme le souligne si bien Fred Bernard, les lecteurs ont eu le plaisir de découvrir Les Ignorants ou Les gouttes de Dieu, deux titres qui profitent de critiques élogieuses sur la toile.

Qu’apportent effectivement ces Chroniques de la Vigne à la bibliographie existante ? De la fraîcheur, un regard d’esthète et de passionné sur cet univers finalement peu connu. Cet ouvrage prend la forme d’un recueil de courtes nouvelles, allant de l’anecdote humoristique à des souvenirs plus anciens (seconde guerre mondiale, occupation allemande, courte biographie d’un aïeul, périodes des vendanges…).

Passé et présent cohabitent au cœur de ses pages sans qu’il y ait de méthodologie particulière à leur répartition. Un événement anodin du quotidien est souvent employé comme un prétexte et permet à l’aïeul de se remémorer un souvenir, qu’il soit heureux ou douloureux. Finalement, le lecteur constate avec plaisir que ce grand-père s’est investi plus que de raison dans la réalisation de cet album, mû par un souci de précision ou se laissant tout simplement aller au gré de la conversation. Fred Bernard n’utilise aucun artifice, aucune fioriture pour déplier les scénettes qu’il a choisies pour cet album. Il semble les retranscrire telles qu’elles viennent à son esprit, il les alimentent parfois d’une réflexion plus personnelle (très souvent formulée sur un ton amusé). Chaque propos nous permet de ressentir l’amour démesuré (et la fierté) de l’auteur pour la vigne/le vin.

On navigue au cœur d’une chronique chronique familiale. Avec la complicité de son grand-père, Fred Bernard partage son regard sur le monde viticole ; il sera question de l’inscription d’une famille (plusieurs des générations) dans un tissu local rural, d’une culture du vin et d’un amour particulier pour la vigne, des conditions de vie des vignerons durant les dernières décennies, de l’évolution de leur métier (avec notamment l’arrivée des engins agricoles)… J’ai eu quelques moments (rares) durant lesquels je n’ai pas su me situer. Il s’agit de passages plus intimes (la présence des photos d’enfance, quelques confidences du grand-père) durant lesquels j’étais partagée entre la gêne et la satisfaction de découvrir ces instants.

Les illustrations et croquis de Fred Bernard renforcent le ton convivial des propos. Le trait spontané de l’auteur caresse chaque courbe d’un visage, d’un paysage ou d’une bouteille aux formes généreuses. On profite du caractère intimiste de certains moments, en particulier des visites à son grand-père [qui se finissent immanquablement autour de la dégustation d’un bon vin] ou des nombreuses promenades dans les vignes qui donnent lieu à de superbes illustrations en pleine page. Souvent, ces balades s’ouvrent sur des ballades oniriques où l’on voit nos deux protagonistes se glisser dans le terrier d’un lapin ou se hisser sur un toit. Ces rares escapades fantastico-réalistes donnent une tout autre portée aux propos et mettent en exergue la tendresse sans limite que les deux hommes ont pour cet univers viticole, un sentiment largement influencé par la nature du lien qui lie Fred Bernard à son grand-père. Leur complicité transpire à chaque page de l’album.

PictoOKDès la première page, le ton est à la convivialité. Les aquarelles réalisées à cette occasion accentuent cette impression, il y a ici une sorte de simplicité, de sincérité autant sur le fond que sur la forme. On parcourt cet album comme on parcourrait un album de photos de famille enrichit de moult annotations et de quelques révélations croustillantes. La mise en images et les dialogues offrent une interactivité très appréciable pour le lecteur. Tout ici converge vers la vie de la vigne et tout ce que cela englobe.

Un témoignage sympathique et divertissant, une éphéméride originale qui nous permet de traverser le temps et les saisons. La présence du grand-père, un homme aussi sage que déraisonnable, donne une touche épicée à l’ensemble.

Pour le plaisir, une autre chronique : A chacun sa lettre.

Extrait :

« Tu vois, si on irrigue des vignes, les racines n’iront pas plus loin, elles trouveront ce qu’elles cherchent en surface, à savoir de l’eau. En revanche, moins elle trouve, plus elle creuse. Elle est comme ça, la vigne : opiniâtre, courageuse et résistante ! Et plus les racines plongent dans le sol, plus elle risque de traverser des strates différentes en minéraux et intéressantes pour le vin. Et hop ! Elle remonte tout ça dans le fruit… C’est ça le terroir ! Une vigne, c’est un lion chasseur qui se dépense sans compter pour se nourrir ! Une vigne irriguée, c’est un gros chat en cage qui s’empâte ! » (Chroniques de la vigne).

Chroniques de la vigne

Conversations avec mon grand-père –

One shot

Editeur : Glénat

Dessinateur / Scénariste : Fred BERNARD

Dépôt légal : septembre 2013

ISBN : 978-2-7234-9287-4

Bulles bulles bulles…

La preview sur BD Gest.

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Chroniques de la vigne – Bernard © Glénat – 2013

Auteur : Mo'

Chroniques BD sur https://chezmo.wordpress.com/

12 réflexions sur « Chroniques de la Vigne (Bernard) »

    1. Ah ! Alors moi aussi j’avais offert « Les Ignorants » à mon père (cadeau de Noël ^^). Il est amateur de vin depuis longtemps et il avait vraiment apprécié l’album de Davodeau. J’ai donc logiquement pensé à lui en lisant « Chroniques de la vigne » et là, je ne sais pas… J’ai bien aimé mais il y a tout de même beaucoup de choses qui gravitent autour de leur histoire familiale… je sais que mon père est moins friand de ce genre de récit. Je pense que dans un premier temps, je vais laisser traîner innocemment le livre dans le salon la prochaine fois que mon père viendra… et je verrais bien comment il l’accueille à ce moment-là 😉 Par contre, si tu le fais découvrir à ton père entre temps, je veux bien savoir ce qu’il en a pensé 😛

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  1. J’avoue que le monde viticole c’est pas trop mon truc. Une lecture tout sauf indispensable pour moi je pense, même si j’aime beaucoup Fred Bernard.

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  2. Je viens juste de découvrir ton billet chez babelio (alouett, c’est toi! ^_^). Une chouette BD, non? Et je viens encore de faire le plein à la bibli (yes, ils ont acheté le dernier Davodeau!)

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    1. Alouett c’est moi oui. A l’époque où je me suis inscrite sur Babelio, j’étais à mille lieues de penser qu’un jour j’utiliserais autant ce profil. Donc il ne m’est pas venu à l’esprit de faire coïncider les pseudos… ^^
      Une chouette BD effectivement ! J’avais peur que ce soit un peu redondant avec « Les Ignorants » mais pas du tout. Quant aux « Ignorants », j’adore cet album ! Tu vas te régaler 😉

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  3. Effectivement, pas du tout redondant avec « Les ignorants » et on ne peut pas accuser Fred Bernard de « copisme » vu que son projet mûrissait depuis de très longues années.
    Un très bel album, un peu technique, un peu historique, assez culturel, et très romanesque avec ce grand-père truculent !

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    1. Un album très complet oui. La notion de partage est au cœur du témoignage ce qui rend la lecture interactive. Une très belle découverte me concernant 😉

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