Skandalon (Maroh)

Maroh © Glénat – 2013
Maroh © Glénat – 2013

« Tazane est une véritable icône rock. Passionné, arrogant, égoïste, parfois violent, le chanteur accumule les polémiques. Mais le public qui l’adule et les médias qu’il fascine n’attendent en réalité qu’une seule chose : son prochain coup d’éclat… Ce goût du scandale, Tazane l’a cultivé, il en a fait un art. À tel point que, petit à petit, il va aller de plus en plus loin, jusqu’à commettre l’irréparable, et s’engouffrer dans une redoutable spirale autodestructrice » (synopsis éditeur).

Après la douce et touchante Clémentine du Bleu est une couleur chaude, Julie Maroh s’attache à présent à l’impétueux Tazane (pseudonyme est une sorte d’anagramme phonétique de Satan). A 27 ans, cet auteur-compositeur fictif bénéficie déjà d’une renommée internationale, une personnalité qui s’est construite en fonction des besoins du scénario. Julie Maroh explique sa démarche dans une interview réalisée à l’occasion de la sortie de l’album.

L’auteur développe un personnage assez abject au demeurant. La notoriété a rendu cet homme égoïste, narcissique, capricieux, imbu de sa personne et imbuvable… en somme, un homme que le succès a changé. Le bleu des sentiments de son précédent album laisse donc la place à un rouge qui représente une fureur de vivre ingérable, une réelle pulsion. Cette soif de liberté se retourne contre celui qui la revendique et devient autodestructrice. Et même s’il m’a été difficile d’investir ce personnage – ne parvenant pas à ressentir une quelconque forme d’empathie pour lui – force est de constater que les émotions jaillissent à chaque page de l’album. On perçoit sans difficulté la tension et l’intensité presque électrique qui se dégagent des illustrations, on est surpris par les réactions imprévisibles du personnage.

Tout ce que je vois c’est la transe du moment vécu. Le feu qui me possédait, la colère répercutée dans la foule. Mon mépris. L’envie de leur balancer le pied du micro à la gueule. J’étais le soleil, et eux rien. Dévorant mes paroles sans en lire le fond.

Maroh © Glénat – 2013
Maroh © Glénat – 2013

Car il est bien question d’idéaux dans cet album. Pour commencer, il s’agit de ceux de cet homme (et de son groupe de musiciens et amis de longue date). Ensemble, ils voulaient parler des maux de la jeunesse d’aujourd’hui, revendiquer leurs idéaux et obliger tout un chacun à marquer un temps d’arrêt pour réfléchir au présent comme aux perspectives d’avenir. Mais le succès a brûlé les ailes de la rock-star. Portée au rang d’icône emblématique, et devenu à ce titre personnage public, Tazane semble avoir perdu toutes ses certitudes. Totalement déconnecté de la réalité et enfermé dans son monde artistique, il est comme un électron libre qui percute à toute vitesse les objets qui se trouvent sur sa route.

T’es devenu incontrôlable, t’acceptes rien d’autre en dehors de ta propre conscience, tu passes ton temps à salir ce qui t’est offert.

Ses passages à l’acte et ses prises de position choquent et indignent. Il était une voix à laquelle certains se raccrochaient, il n’est plus qu’un cri incontrôlable qui prend à la gorge tant il génère de l’incompréhension. En mettant sur le devant de la scène un personnage qui s’affranchit de toutes les conventions sociales, Julie Maroh interpelle. La question n’est pas de savoir si l’auteur fait l’apologie d’une jeunesse désillusionnée, se raccrochant au plus charismatique d’entre eux pour donner du sens à leur existence et trouver quelque désir de vivre. Non ! Le discours est plus symbolique. D’ailleurs, dès le visuel de couverture où l’on voit ce dieu qui dégringole, Julie Maroh nous invite à prendre en compte cette dimension narrative.

En postface comme dans l’interview (voir lien ci-dessus), l’auteur insiste sur le fait qu’elle s’est énormément appuyée sur les travaux de René Girard pour asseoir les fondations du scénario. Le parallèle est flagrant entre l’idole et les anciens dieux grecs… et quelle figure plus représentative de nos sociétés actuelles que la star médiatique pour représenter cette figure inaccessible, cet être souvent au-dessus des lois, qui s’affranchit souvent des conventions sociales.

« Skandalon est un terme grec qui littéralement signifie « pierre qui fait trébucher ». Cette notion se retrouve dans les écrits hébraïques et le Nouveau Testament pour désigner tout ce qui peut pousser quelqu’un au péché, et elle est identifiée par René Girard comme un processus qui déclenche les rivalités mimétiques en société. Skandalon, c’est le désordre. Le désir humain n’est pas autonome, et entre le sujet et l’objet convoité il y a l’Autre, à la fois modèle et obstacle. C’est un triangle du désir, basé sur le mimétisme, qui devient source de conflits et d’aliénations. Et selon Girard : « la prolifération des scandales, donc des rivalités mimétiques, est ce qui produit le désordre et l’instabilité dans la société, mais cette instabilité est arrêtée par la résolution du bouc émissaire, qui produit l’ordre » (propos de Julie Maroh).

Pour illustrer ses propos, l’auteur a opté pour une ambiance graphique réalisée au crayon gras. Le trait est épais, expressif et retranscrit bien la nervosité de cet univers. On oscille dans une atmosphère où le rouge prédomine mais les couleurs semblent elles aussi mener un combat entre elles afin d’avoir l’emprise sur certains passages. Il y a finalement beaucoup de nostalgie dans cet album. Les passages muets sont nombreux et laissent le lecteur face à ses propres représentations et interprétations. J’ai finalement eu l’impression de Tazane avait peur car il semble ne plus maîtriser sa vie, entre le rythme soutenu imposé par les nombreuses dates de représentations, la vision tronquée qu’il a de la réalité du fait de ses consommations de drogues et d’alcool, de son regard complètement faussé sur les gens qui l’entourent. Son train de vie le prive de toute intimité. Épié par les médias et ses fans, il m’a donné l’impression d’être une bête traquée qui n’a plus la possibilité de se retrancher dans son repaire… de quoi rendre fou.

PictoOKJulie Maroh a choisi d’aborder son sujet de manière frontale. Il y est une nouvelle fois question de sexualité, une thématique que l’auteur aborde sans ambages. Comme dans Le bleu, elle ne s’embarrasse pas des tabous qui pourraient diluer ses propos. Un album doté d’une morale politiquement incorrecte, une lecture coup de poing.

Le dossier de presse relayé par l’auteure sur son site.

Les chroniques : Zaelle, A chacun sa lettre, Choco.

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD 😉

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Extraits :

« Quand ils me sucent, ils se taisent. Et j’aime ce regard plein de reconnaissance qu’ils lèvent vers moi quand je leur jouis dans la bouche. Un peu comme toi quand je te file ton cacher en fin de mois » (Skandalon).

« On y a tous cru au message qu’on véhiculait, Tazane. Nous étions soudés là-dedans. On voulait que les gens se passionnent, se questionnent sur leurs émotions et sortent des conventions. Pour moi, c’était un acte politique. La musique, c’est une médiation qui est positive, les gens reprenaient en chœur tes paroles et tout le monde se sentait fort » (Skandalon).

Skandalon

One shot

Editeur : Glénat

Dessinateur / Scénariste : Julie MAROH

Dépôt légal : septembre 2013

ISBN : 978-2-7234-9254-6

Bulles bulles bulles…

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Skandalon – Maroh © Glénat – 2013

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28 commentaires sur « Skandalon (Maroh) »

  1. Il me le faut absolument ! J’ai trop aimé son album précédent et je ne te raconte même pas avec quelle hâte j’attends la sortie du film ! Je ne savais même pas qu’elle avait sortie une nouvelle bd. Merci Mo !

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  2. Ah, je peste de ne pas avoir tu t’accompagner sur cet album mais que veux tu, c’est ça quand on a plus de librairie de proximité sous le coude. Du coup je boude, j’attendrai qu’il arrive à la médiathèque, tant pis.

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  3. Le thème ne me tente pas trop mais c’est un auteur auquel je pense pas mal ces derniers-temps. je ne comprends toujours pas que « Le bleu est une couleur chaude » et son auteur ne soient pas plus souvent cités lorsqu’il est question du film « La vie d’Adèle » !!!

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    1. C’est un reproche récurrent. Je me suis amusée à regarder le nombre d’entrée qu’il y a pour « La vie d’Adèle » lorsqu’on utilise le moteur de recherche Google : plus de 6 millions. Et quand tu tapes « la vie d’adèle » + « le bleu est une couleur chaude », tu tombes à 177000 résultats… Je ne sais pas pourquoi la BD a été si peu saluée !?

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  4. Elle m’a été conseillée justement cet après-midi par un libraire… J’ai hésité et puis j’ai craqué pour la dernière de Zep… Mais je la lirai parce que j’ai tellement aimé Le Bleu est une couleur chaude!

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    1. J’ai craqué pour la dernière de Zep ^^ Les deux parlent de musique, de stars (et donc d’excès ^^). J’ai trouvé cela intéressant de voir comment les auteurs abordaient le sujet. Mais Maroh est assez trash

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  5. On dirait bien que l’auteur est talentueuse… « Le bleu… » est en attente de billet. Pour l’instant, je suis assez paralysée, j’espère que les mots viendront. Je pense que parler de cet album doit être aussi compliqué. Bravo !

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    1. Je me rappelle avoir eu beaucoup de mal à écrire un article sur le Bleu…. Je tournais les mots dans tous les sens, cela n’avait pas été simple.
      Ce nouvel album m’a mis un bon uppercut mais il ne m’a pas autant remuée que le précédent. Je pense par contre qu’il me marquera

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    1. C’est… particulier. Les deux albums ont peu de choses en commun en fait. « Le bleu » a été un gros coup de cœur pour moi. Le sujet est casse-gueule mais Julie Maroh a su le traiter avec simplicité. Il est facile d’investir les personnages parce que leurs sentiments sont « matérialisables », ils sont sains ! Par contre dans Skandalon, Tazane est tellement dans les extrême et tellement déconnecté que c’est beaucoup plus difficile de s’appuyer sur ce perso pour avancer dans la lecture. Tu verras… et puis tu me diras ^^

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    1. Je ne comprends pas que tu n’ai pas déjà craqué en fait. Spécial cet album. Ça me plairait bien de te lire dessus, savoir comment tu l’as accueilli toussa toussa ^^

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  6. Après avoir adoré « Le bleu est une couleur chaude », lu récemment, c’est certain que je me pencherai là-dessus! J’aime sa façon directe d’aborder les sujets.

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    1. 😀
      On est d’accord, il est abject cet homme ^^ Après, j’aime bien la manière avec laquelle Maroh traite son sujet. C’est frontal, elle ne s’encombre pas de tabous inutiles et incite réellement le lecteur à se mettre au travail et à réfléchir.

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