Revenants (Morel & Maël)

Morel – Maël © Futuropolis – 2013
Morel – Maël © Futuropolis – 2013

Olivier Morel est un réalisateur franco-américain installé aux Etats-Unis depuis 2005. Il travaille également en tant que Assistant Professor aux départements de Film, Télévision et Théâtre et de Langues Romanes et Littératures de l’Université de Notre Dame (en Indiana).

En 2008, année où il obtient la double nationalité, il travaille sur le projet d’un film documentaire qui donne la parole aux soldats revenus d’Irak et à leurs proches. Ces rencontres donneront lieu à L’Ame en sang, un long métrage sorti en 2011 (diffusion ARTE).

Un matin blême et neigeux de l’hiver 2007. La Radio Publique Nationale (NPR). De tout ça je ne sais que ce que les infos mentionnent de temps en temps : que trois vétérans de la guerre en Irak se suicident chaque semaine (en 2007), qu’il y a cent mille vétérans sans domicile aux USA… (…)Hiver 2007 : quatre ans après le début de la « Guerre contre le terrorisme », en écoutant ce programme radiophonique sur le suicide des militaires, j’ai senti l’hiver dans mon âme. Je me demandais si je ne revivais pas un nouveau cauchemar (propos d’Olivier Morel, lien source).

Cet album n’est pas l’album du film mais l’histoire des rencontres qui se sont tissées dans les coulisses de ce projet.

En compagnie d’Olivier Morel, nous partons donc à la rencontre de Jeff, Vincent, Wendy, Jason, Lisa, Joyce, Kevin, Ryan, Debbie… Ils témoignent de leurs expériences en tant que soldats américains en Irak mais surtout, parlent du cauchemar dans lequel ils sont plongés depuis leur retour. Ils sont hantés par les situations qu’ils ont vues et vécues là-bas : l’un a tiré – sur ordre de ses supérieurs – sur des civils, l’autre a mis en joue des enfants irakiens, un troisième a été témoin des actes de torture réalisés à Abou Ghraib

Tatouage de Lisa : un Dog Tags
Tatouage de Lisa : un Dog Tags

Si ces hommes et ces femmes sont revenus physiquement d’Irak moralement, ils ne parviennent pas à faire la transition… leurs esprits et pensées sont restés là-bas. Ils revivent en permanence le film de leur expérience sans parvenir que personne ne les aide à panser leurs blessures psychiques. Le trouble post-traumatique est tel qu’ils ne parviennent pas à reprendre le cours normal de leur vie. Ils plongent dans une chute vertigineuse. L’alcool, la drogue et les médicaments sont un piètre soutien pour lutter contre les hallucinations et les cauchemars qui les torturent au quotidien. Ils sont souvent seuls, confrontés à la difficulté de faire entendre leur parole, en difficulté pour accéder à des psychothérapies… La grande majorité des vétérans sombrent dans la précarité. L’état américain s’acharne à faire la sourde oreille, leur impose de lourdes et longues démarches administratives avant de leur permettre de bénéficier d’une pension d’invalidité (mais beaucoup renoncent à l’idée de déposer un dossier de demande et se condamnent à l’errance : expulsion locative -> clochardisation…).

Il y a 70000 Jeff en puissance aujourd’hui aux États-Unis ! Chaque jour, vingt-deux soldats et vétérans qui se donnent la mort et nous, les familles, les épouses, les maris, les fils et les filles de ces hommes et femmes, on crie dans le désert ! Tout le monde s’en fout ! TOUT LE MONDE S’EN FOUT !

(propos de Kevin Lucey, père de Jeff Lucey qui s’est suicidé).

Le travail d’illustration de Maël (Notre mère la guerre, L’encre du passé) est de toute beauté. Il rend parfaitement compte des émotions et de l’état d’esprit de ces hommes et femmes. Les aquarelles qu’il réalise donnent de la résonance à leur propos. Le dessinateur n’a retenu que deux couleurs dominantes. La transition entre ces ambiances graphiques est parfaitement fluide, on passe sans heurts entre les différents temps de narration.

De fait, le lecteur profite d’un code couleur d’une efficacité redoutable. Il est face à deux atmosphères : l’une est réalisée en noir et blanc. Elle ancre les acteurs du témoignage dans le présent et décrit leur quotidien (celui des vétérans mais aussi celui d’Olivier Morel, relate la nature de sa démarche documentaire). La seconde, où des teintes brique-rouille dominent, est utilisée pour décrire les souvenirs et matérialiser les hallucinations/cauchemars des anciens soldats. Cette atmosphère oppressante montre à quel point ces vétérans sont démunis, incapables de faire face à la violence de ce qu’ils ont vécu. Le choix d’une teinte ocrée est une belle métaphore car elle les montre en proie à leurs démons. Et même si le lecteur a ici une place confortable de spectateur, il n’est pas facile d’accueillir sereinement leurs témoignages. Le rouge blafard des aquarelles donne l’impression que du sang délavé a été utilisé pour créer ces univers psychiques, ce qui accroît la violence suggérée de certaines descriptions. Peut-être est-ce également un moyen de rendre hommage au titre du film [L’Âme en sang] d’Olivier Morel.

PictoOKPictoOKImpossible de lire cet album d’une traite tant l’album est poignant et émouvant. Je me suis laissée submerger par une gêne provoquée par la découverte des propos de ces témoins directs d’une guerre. Nombre d’entre eux décrivent une sorte d’aveuglement dans lequel ils étaient plongés suite à la haine des Hadjis [nom péjoratif pour désigner les populations du Proche et du Moyen-Orient] suscitées par les attentats du 11 septembre d’une part et du conditionnement qu’ils ont subi pendant leur formation de Marines. Tous parlent d’une sorte de réveil de façon brutale après quelques temps passés en Irak. Dans une interview, Wendy témoigne que « on a un déséquilibre chimique. Là-bas, l’adrénaline nous fait tenir, on a des tas d’hormones de marche ou crève que le corps sécrète en permanence. En revenant, on s’écrase dans la vie de tous les jours » (source de l’extrait).

Revenants est aussi une réflexion sur la société américaine et les concepts qu’elle promeut (comme le rêve américain ou l’esprit patriotique), un état des lieux de la situation actuelle (après la crise des subprimes, la manière dont l’état américain a géré le conflit en Irak…), son incompétence à répondre aux besoins des vétérans… Un ouvrage à lire absolument.

Une courte biographie d’Olivier Morel et une interview réalisée en octobre 2012.

Podcast de l’émission L’humeur vagabonde sur France Inter (Kathleen Evin, le 27 août 2013)

Les chroniques de Cristie, Marie Rameau, Madoka, Jean Alinea (Chroniques d’Asteline), Place to be.

Extraits :

« Jusqu’à ce que je m’aperçoive que je suis probablement le seul « civil » de la bande, et que leurs sourires sont voilés. Hommes et femmes brisés, revenus de cette guerre l’âme en sang » (Revenants).

« J’avais pas de chez-moi, je dormais d’un canapé à l’autre… Je n’en pouvais plus. Je picolais grave, aussi. J’ai commencé à éprouver le besoin d’aller dans le désert régulièrement. Pour méditer. Pour me retrouver » (Revenants).

« – Ryan ? Pourquoi le désert, alors que ça te ramène en Irak ?

– Je sais que c’est risqué. Mais le plus souvent, ça m’apaise un peu. C‘est comme une sorte de retraite aux franges de la civilisation, on ne se sent plus sous le regard de personne. Ça me ramène en Irak, oui. Mais c’est comme un film. Je replonge en enfer, mais je refais le film, je le revois sous un autre angle et quand je reviens de cette plongée dans les abysses, je me dis que ces visions, ces angoisses, tous ces trucs que j’ai réorganisés dans ma tête, ils vont moins me hanter » (Revenants).

Revenants

One shot

Editeur : Futuropolis (article du blog Futuro)

Dessinateur : MAËL

Scénaristes : Olivier MOREL & MAËL

Dépôt légal : septembre 2013

ISBN : 978-2-7548-0874-3

Bulles bulles bulles…

Preview sur BDGest.

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Revenants – Morel – Maël © Futuropolis – 2013

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12 commentaires sur « Revenants (Morel & Maël) »

    1. Une BD assez dure. J’ai mis beaucoup de temps à parvenir à la lire. Les premières tentatives ne m’ont pas permis d’aller plus loin qu’une vingtaine de pages. J’étais assez gênée. Et puis à force d’essayer, je crois que j’ai enfin accepté la teneur des propos qu’il contient. On parle souvent de guerre mais c’est assez rare d’accéder à des témoignages d’anciens soldats. En tout cas, je sais que je n’ai pas cette démarche d’aller chercher ce type de récits. Je m’y confronte donc assez peu souvent. C’est avant tout le travail de Maël que je voulais voir, le sujet m’effrayait un peu.
      Quoiqu’il en soit, ça a été un intense moment de lecture ^^ J’ai visionné quelques extraits du documentaire pendant le week-end. J’ai très envie de regarder le long métrage dans sa totalité maintenant. Je suis peut-être un peu mieux préparée à entendre la parole de ces soldats

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    1. Et quelle dimension !! C’est vraiment superbe. Et ces deux ambiances qui se superposent parfois… je n’en dis pas plus, à toi de le découvrir ^^

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