Babylone (Zezelj)

Zezelj © Mosquito – 2013
Zezelj © Mosquito – 2013

« Brooklyn grouillante de vie est livrée aux mains des promoteurs et des spéculateurs. Des politiciens corrompus veulent transformer New York en monstrueuse Babylone. Le pinceau virtuose et rageur de Danijel Zezelj s’engage pour la défense de l’humain… » (Quatrième de couverture).

Plonger sans transition dans l’univers graphique de Danijel Zezelj (Industriel, DMZ tome 5…) et se laisser porter par les illustrations.

Accepter de suivre son instinct, d’être pris au dépourvu et que la force évocatrice des visuels vous prennent à la gorge…

Accepter de ne pas tout comprendre, de ne pas parvenir à tout interpréter à la première lecture…

Accepter qu’un album muet vous permette d’entendre la cacophonie d’une ville et le bruit plus mat d’un burin ou d’une gouge. Vous laissez reconstruire l’odeur puissante d’un étal, vous faire suffoquer tant la concentration de poussière dans l’air est forte…

Regarder Lev Bezdomni, ce grand-père, travailler et donner vie au bois. D’un simple tronc naît un cheval fougueux, un tigre majestueux…

Regarder la petite-fille de cet homme s’émerveiller devant ce monde imaginaire qui prend forme sous ses yeux. Imaginer le rouge, le bleu ou le jaune paille du ballon de baudruche qui la suit partout où elle va. Observer ses dessins enfantins avec lesquels elle communique. Voir ses yeux d’enfant pétiller…

Entendre une fanfare, saliver à l’odeur de la barbe à papa, être saisi par une forte odeur d’urine dans une ruelle sombre…

Lire un album de Danijel Zezelj ne va pas de soi du moins, il faut se mettre au travail. Il faut un minimum de concentration pour attraper le fil de cette histoire graphique. Dès lors que vous acceptez cela, les pièces du récit s’assemblent progressivement et naturellement.

C’est la seconde fois que j’ai l’occasion de lire un de ses albums (voir Industriel cité plus haut). J’ai procédé dans la même manière à chaque fois. Après avoir « lu » une vingtaine de pages, j’ai ressenti le besoin de reprendre l’album à zéro. Alors je fais une pause dans ma lecture, j’enlève le marque-page, le temps de digérer et d’assembler les premiers éléments puis je reprends et lis d’une traite. Les albums muets de cet auteur croate nous forcent à nous fier à notre instinct, à observer chaque détail et chaque expression. Et même si l’ouvrage est totalement dépourvu de dialogues, il faut se contraindre et modérer le rythme de lecture. Tout est dans l’observation car chaque détail compte. Il faut accepter de suivre le regard de l’auteur et se reposer entièrement sur la composition des planches. On navigue ainsi entre des illustrations qui s’étalent en pleine page et des cases qui se succèdent avec plus de nervosité, au rythme de quatre ou cinq petites cases par bande. Ensuite, face à ces différentes séquences narratives, le lecteur effectuera tout le travail d’interprétation que la lecture suppose.

Une fois que l’on s’est immiscé dans ce monde narratif, la lecture devient addictive et il est difficile de s’en extraire. A vrai dire, j’apprécie énormément cette lutte permanente dans les contrastes. Le noir et le blanc s’amadouent, se lovent, s’assemblent et se déchirent. Jamais on ne verra un des deux extrêmes capituler. A ce titre, David A. Beronä explique, dans la postface, qu’ouvrir un ouvrage de Zezelj c’est comme si la surface de chaque page blanche avait été mystérieusement fendue par l’auteur et qu’elle déversait un sang noir qui se transformait en une longue coulure narrative et se répandait ensuite de page en page

L’histoire quant à elle revient sur la légende de la somptueuse Babylone, cité qui symbolise tous les possibles, cité de la corruption et du prestige. Zezelj s’approprie ce mythe et le transpose à nos sociétés contemporaines pour créer une nouvelle fable urbaine qui prend racine à New York. La Tour de Babel prend le nom de « Tour de Brooklyn » et symbolise le narcissisme d’un maire prétentieux. Pour parvenir à ses fins, plusieurs quartiers populaires devront être rasés, des expulsions locatives prononcées sans possibilité de recours.

D’un coup de pinceau, Danijel Zezelj développe deux ambiances radicalement opposées. D’une part, le monde du vieil artiste et de sa petite-fille. On évolue dans un milieu populaire où la solidarité est de mise malgré leur train de vie modeste. Une atmosphère que l’on investit assez facilement en raison de la spontanéité et de la convivialité des rapports entre les gens. En nous faisant entrer dans le quotidien de ces gens discrets, Zezelj nous permet de les investir et de ressentir leurs émotions. On se satisfait notamment de la mine de contentement qu’affiche le vieux lorsqu’il contemple ses œuvres, satisfait de son travail. Les chevaux de bois qu’il réalise, ses croquis préparatoires et le regard émerveillé de la petite fille lorsqu’elle voit les sculptures de son grand-père donnent une touche de féérie à leur quotidien.

De l’autre côté, on se confronte à un monde brut et dépourvu d’affects. C’est celui de la politique et des promoteurs immobiliers. Des rapports hypocrites entre les gens. Tout est épuré, froid, austère.

« Zezelj bâtit ce roman sur différents symboles : les chevaux paisibles du manège et les bonnes gueules des voisins de Bezdomni contrastent avec la sauvagerie des mâchoires des pelleteuses officielles qui détruisent les magasins et les logements du quartier. La tour démoniaque culmine d’un air plus menaçant que prometteur et semble déchirer le ciel. Elle contraste avec des éléments sereins comme les mouettes qui planent au-dessus du littoral… » (extrait des propos de David A. Beronä).

PictoOKHuit chapitres qui nous font plonger dans la vie d’une cité et l’éclectisme de ses quartiers. Une critique virulente du capitalisme. Un album muet mais pas n’importe lequel : un album de Danijel Zezelj qui s’apprivoise et nous saisit à la gorge. Une lutte entre deux couleurs, entre riches et pauvres. Qui aura le dernier mot ?

Un ouvrage lu dans le cadre de La Voie des Indépendants, un événement organisé par Liblfy et Mediapart, en collaboration avec l’éditeur.

La voie des Indépendants 2013
La voie des Indépendants 2013

Une lecture que je partage également avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Logo BD Mango Noir

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : Croatie

Petit Bac 2013 / Lieu : Babylone

Challenge TourDuMonde PetitBac

Babylone

One shot

Editeur : Mosquito

Dessinateur / Scénariste : Danijel ZEZELJ

Dépôt légal : juin 2013

ISBN : 978-2-35283-262-1

Bulles bulles bulles…

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Babylone – Zezelj © Mosquito – 2013

Auteur : Mo'

Chroniques BD sur https://chezmo.wordpress.com/

22 réflexions sur « Babylone (Zezelj) »

  1. Je suis d’accord avec Mango, ça a l’air exigeant. Il me faudra sans doute une certaine disponibilité d’esprit pour me plonger dans cet album.

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    1. 😀
      Une gymnastique de lecture pas évidente au début. En tout cas, c’est la deuxième fois que je tiens en mains un album de Zezelj et deux fois que je dois recommencer. Après, c’est très agréable à lire mais voilà, l’album attend de son lecteur que celui-ci soit un minimum présent ^^

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    1. Tu avais bien aimé « Industriel » en tout cas, tu devrais logiquement aimer. Où iras-tu donc après les escapades dans les vignes marseillaises ?! ^^

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    1. Zezelj a un sens poussé de la composition graphique. Moins facile d’accès que Shaun Tan, un univers beaucoup plus sombre… plus bestial je trouve 😉

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    1. Je te comprends tout à fait. Il y a des albums plus soft si tu as envie de te tester de nouveau avec ce genre d’album. Je pense notamment à « Automne » (Jon McNaught) qui n’est pas totalement muet mais il contient très peu de textes. Du coup, on peu s’y raccrocher lorsqu’ils passent… histoire de reprendre le fil. Sur le même principe, il y a également « Construire un feu » de Chabouté.
      Sinon, les albums de Shaun Tan dont je venais de parler à Noukette, des albums un peu fous de Delisle (« Aline et les autres », « Albert et les autres »), « La femme de l’ogre » du duo Appert, les « Simon’s Cat » ou les albums de Thomas Ott (remarques… c’est assez spécial aussi ^^). Tout ça pour dire que je pense qu’il y a moyen de trouver chaussure à son pied aussi dans les albums muets. Et puis j’imagine que Noukette t’a déjà mis un album d’Anuki entre les mains 😀

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    1. J’étais assez désemparée quand j’ai découvert Zezelj la première fois. Un peu moins cette fois mais… il faut trouver l’entrée et après, la lecture est très fluide 😉

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    1. Je te rassures, je cherches aussi mes limites de lectrice ^^ J’aime beaucoup tester et explorer : nouveaux univers, nouveaux auteurs… Et puis, j’ai tendance à fuir les séries maintenant (sauf certaines… celle dont tu as parlé récemment est un régal ;)). Je trouve que les séries ronronnent souvent, surtout quand elles sont longues. Alors que les one shot nous permettent plus souvent d’explorer et de toucher à des sujets pour lesquels des publications sur du long cours ne conviendraient pas.

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    1. Les croquis le sont tout autant. Ce vieil artiste les réalise presque grandeur nature et sur certains passages, ils les étalent au sol… on s’y croirait tant ils impressionnent. Le dessin de Zezelj est nerveux et très vivant, j’apprécie beaucoup 🙂

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