Mauvais genre (Cruchaudet)

Cruchaudet © Guy Delcourt Productions – 2013
Cruchaudet © Guy Delcourt Productions – 2013

« Paul et Louise s’aiment, Paul et Louise de marient, mais la Première Guerre mondiale éclate et les sépare. Paul, qui veut à tout prix échapper à l’enfer des tranchées, devient déserteur et retrouver Louise à Paris. Il est sain et sauf, mais condamné à rester caché dans une chambre d’hôtel. Pour mettre fin à sa clandestinité, Paul imagine alors une solution : changer d’identité. Désormais il se fera appeler… Suzanne. Entre confusion des genres et traumatismes de guerre, le couple va alors connaître un destin hors norme » (Quatrième de couverture).

Chloé Cruchaudet, la talentueuse auteure d’Ida et de Groenland Manhattan [liste bien évidemment non exhaustive] nous propose de découvrir l’étonnant parcours de Paul Grappe (né en 1891 et mort en 1929) et de sa femme Louise Landy. Les faits relatés ont débuté pendant la Première Guerre mondiale et ont eu un dénouement brutal en 1929.

On y découvre tout d’abord Paul et Louise éperdument amoureux mais l’horreur de la guerre viendra les séparer. Ce n’est pas tant la difficulté à vivre loin de Louise que Chloé Cruchaudet a mis en avant pour justifier pourquoi Paul a décidé de déserter. Certes, le fait d’être loin de sa femme a largement contribué à le convaincre que c’était pour lui la meilleure solution. Mais en premier lieu, l’auteure prend de temps de décrire le quotidien des tranchées où déambulaient des hommes apeurés, en proie à la folie. De vieux démons qui reviendront régulièrement dans le récit et qui expliquent également le penchant de Paul/Suzanne pour l’alcool, l’ébriété lui permettant de s’évader du quotidien et de ses hallucinations récurrentes.

De façon fluide, Chloé Cruchaudet n’hésite pas à casser sa composition de planches dominante (trois bandes de deux cases) pour proposer des illustrations qui s’affranchissent totalement du cadre habituel de la cases, s’étalent en pleine page, volent sur la feuille comme une danse. Le lecteur se laisse ainsi facilement emporter par la frénésie des personnages, profite de leurs joies, encaisse leurs éclats de voix, essuie les pots cassés si nécessaire ou bat le rythme à l’écoute d’une mélodie (C’est un mâle de Fréhel ou Au Bois de Boulogne de Bruant). Une petite touche de rouge par-ci, une petite touche de rouge par-là, Chloé Cruchaudet émoustille nos pupilles en faisant ressortir détails et accessoires (un vêtement, une fleur, pommette…) dans une ambiance graphique où domine le gris sous toutes ses variantes. L’auteure épice notre lecture, sollicite nos sens et nous surprend à chaque page.

Paul Grappe
Paul Grappe

Ce qui est également intéressant, c’est tout le travail réalisé autour de la construction des personnages. On les découvre alors qu’ils sont jeunes adultes et on ressent alors toute la fougue avec laquelle ils vivent leur relation amoureuse. Puis c’est le départ pour les champs de bataille et l’impact de cette expérience sur Paul. La vie clandestine ensuite et la modification de leurs relations, des rapports de force entre eux jusqu’à ce moment où Paul enfile sa première robe, de colère, parce que Louise refuse d’aller lui acheter de l’alcool. Cette étrange impression qu’il ressent alors qu’il déambule de nuit dans les rues de la ville avec un piètre accoutrement. Peu à peu, on perçoit les subtils changements qui s’opèrent en lui. Il se révèle, assume sa nouvelle personnalité et ses fantasmes. Il a comme une impression d’étrange liberté qui l’anime, à la fois honteuse et amusée. Le lecteur peut aisément imaginer les impacts que cela peut avoir : un déserteur qui se travestit pendant dix ans pour éviter le peloton d’exécution, cela laisse des traces. Les costumes d’époque renforcent le dépaysement auquel est confronté le lecteur mais le sujet est traité avec tant de finesse que l’on pourrait tout à fait imaginer que cela se passe de nos jours. La personnalité androgyne de Paul fait de lui un être à part. Il est à la fois terrifiant lors de ses accès de violence mais si touchant lorsque l’auteure nous rappelle violemment à la réalité et montre que la brutale perte d’innocence qu’il a subit dans les tranchées fait de son personnage un homme brisé, traumatisé…

PictoOKPictoOKPlaisir, ravissement et étonnement ont été mes compagnons de lecture. J’ai un coup de cœur pour cet album qui m’a forcée à marquer un temps d’arrêt, ne souffrant pas que je le repose tant que je n’en étais pas venu à bout. C’est l’histoire d’une passion, d’une descente aux enfers, d’un déguisement et, en toile de fond, un drame à l’échelle planétaire dont il est impossible d’en comptabiliser exactement le nombre de ses victimes. L’album est déjà récompensé du Prix Coup de Cœur au Festival Quai des Bulles et du Prix Landernau… souhaitons à l’auteure que ce soit le premier d’une longue série.

Une lecture commune que je partage avec…

Jérôme, Lunch & Badelel, Moka, Noukette et Marion !

… leurs chroniques respectives sont accessibles si vous cliquez sur leur nom/pseudo.

Mais aussi : la chronique de Vive la Rose et le Lilas, un témoignage de Chloé Cruchaudet (pour Europe 1) et l’article de Philippe Poisson sur Paul Grappe.

Du côté des challenges :

Roaarrr Challenge : Grand Prix de la critique ACBD 2014 et Prix du Public Cultura

Roaarrr Challenge
Roaarrr Challenge

Pour finir en musique, la chanson de Fréhel :

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Logo BD Mango Noir

Mauvais genre

– d’après La Garçonne et L’Assassin de Fabrice Virgili & Danièle Voldman –

One shot

Editeur : Delcourt

Collection : Mirages

Dessinateur / Scénariste : Chloé CRUCHAUDET

Dépôt légal : septembre 2013

ISBN : 978-2-7560-3971-8

Bulles bulles bulles…

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Mauvais genre – Cruchaudet © Guy Delcourt Productions – 2013

46 commentaires sur « Mauvais genre (Cruchaudet) »

  1. Avec autant d’avis positifs (et le mot est faible), je n’ai pas le choix de le noter bien que le sujet à prime abord ne me disait rien. Vous semblez tous tellement conquis !!

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    1. On a très peu parlé pendant la LC. Du coup, comme toi, je découvre les articles au moment de la publication et je suis assez soufflée de constater qu’on a tous eu un coup de coeur !

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    1. J’appréhendais pourtant vu notre expérience de mercredi dernier. On est un peu sur les même fondations : sentiments, historique, histoire inspirée de faits réels. Mais là, Cruchaudet m’a vraiment fait partir ailleurs

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    1. A en croire les photos d’époque… il n’était pas si belle que ça ^^ Par contre, je trouve que Chloé Cruchaudet l’a transcendé ! Il dégage une présence lorsqu’il est en femme, c’est impressionnant !!

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  2. Que de billets enthousiastes. Je ne peux pas faire autrement que de la noter. En ce qui concerne la photo, on voit que c’est un homme, au niveau de la mâchoire notamment.

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  3. J’aurais bien aimé en parler un peu de cet album avant la publication de nos chroniques communes, c’est vrai que ça m’a manqué un peu cet échange, mais au final je perçois qu’on ressent tous la même chose de cette lecture.
    C’est bien d’avoir parlé de la composition des planches, on a zappé cet aspect-là ^^

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