La Belette (Comès)

Comès © Casterman – 1983
Comès © Casterman – 1983

« Deux citadins, Gérald et Anne, viennent de s’installer dans un village des Ardennes en compagnie de leur fils Pierre, un adolescent autiste. Les premiers contacts avec les habitants – dont un voisin aux manières fuyantes, un curé en veine de prosélytisme et une femme étrange toute de noir vêtue, surnommée « la Belette » – sont difficiles, parfois houleux. Mais la tension s’avive lorsque Gérald, réalisateur de télévision très condescendant vis-à-vis des « superstitions » locales, décide de réaliser un documentaire sur les anciens rites sorciers toujours vivaces en milieu rural. Sur fond de non-dits et de vieilles haines toujours à vif, les événements étranges se multiplient. Et la nouvelle grossesse d’Anne devient un enjeu dans les affrontements invisibles mais sauvages qui secouent secrètement ce coin de campagne… » (synopsis éditeur).

Comès prend très vite son lecteur à la gorge avec ce thriller. Après un court prologue de deux pages dans lequel il nous fait voir créatures nocturnes assez inquiétantes, le lecteur est parachuté au milieu d’un couple qui se chiffonne ; cette scène de ménage nous permet de faire connaissance avec l’héroïne, une femme angoissée, et son époux, un individu prétentieux et égoïste. Puis, on assiste à une succession d’intrusions dans leur maison ; en effet, des habitants du village viennent pour se présenter : le voisin, le curé et cette mystérieuse Belette…

L’absence de transition doublé du contraste très marqué entre le noir et le blanc des illustrations de l’artiste nous permet de faire une plongée immédiate dans ce récit étrange et fascinant. D’ores et déjà, on sait que l’auteur a introduit personnages centraux et secondaires, que c’est au sein de ce petit cercle d’individus que les interactions vont avoir lieu. On appréhende déjà l’issue dramatique de l’histoire, on s’inquiète pour cette citadine parachutée dans un milieu qu’elle juge hostile. Didier Comès nous empoigne et très vite l’inquiétude s’installe, ce sentiment est d’autant plus fort que le personnage principal, Anne, énonce très souvent ses peurs : elle en parle à son époux ou – lorsqu’elle est seule – soliloque. Le lecteur ne peut que développer de l’empathie pour elle en découvrant les bizarreries dont elle va être le témoin. Est-il question de sorcellerie ou de machination ? Les deux peut-être ? Qui tire les ficelles ?

La Belette est ni plus ni moins qu’un conte rural et la présence d’éléments fantastiques crée une sorte de fascination. Le décor est réaliste, les illustrations nous permettent de plonger dans des lieux quasi désertiques. La campagne offre un décor hypnotisant. On est là, perdu au milieu des champs, ça pue la poisse et le mauvais sort mais on a malgré tout envie d’explorer les bosquet, de franchir les collines pour voir se qui se cache derrière.

Comès © Casterman – 1983
Comès © Casterman – 1983

A l’instar de Beausonge (village où se déroulait l’intrigue de Silence), Amercoeur est une terre fertile propice aux rancœurs, aux animosités et aux petites stratégies personnelles. Sur cette toile de fond, l’auteur aborde des sujets de société : l’intolérance, les séquelles de la guerre, du fanatisme, la religion et la peur de l’Etranger. De long passages muets martèlent un silence lourd de sens. Durant ces moments, on repense aux derniers échanges prononcés entre les protagonistes et on mesure la force des propos de l’auteur. On ne peut qu’être happé par le récit et l’impressionnante force suggestive de ses dessins.

Chacun y va de sa petite stratégie pour défendre ses propres intérêts. Le lecteur aura du mal à y voir clair mais au final il sera le seul à posséder toutes les pièces du puzzle pour reconstituer ce tableau insensé rendu si crédible par le talent de Didier Comès. L’emploi des non-dits maintient en permanence le sentiment que l’héroïne a une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Didier Comès maintient cette atmosphère surnaturelle et angoissante sur tout l’album. On est pris dans les filets de l’intrigue et cela fait tout le sel de cette lecture.

Comès © Casterman – 1983
Comès © Casterman – 1983

La présence d’un environnement géographique atypique (avec des lieux de rituels permettant la pratique de croyances ancestrales, sortes de dolmens, visions de peinture rupestres…) nous donnent l’impression que tous les personnages sont suspects, nous accule à nos peurs et nous fait prendre la mesure des prises de position de l’auteur contenues dans les propos des protagonistes. Comès a construit une sorte de « comédie humaine » cynique, dramatique et envoutante. Après Silence en 1980 et L’ombre du corbeau en 1981, La Belette est son troisième album. Il s’impose alors en maître et « court le risque d’être définitivement vu comme le dessinateur de la sorcellerie et de la vie rurale » (extrait d’un texte de l’Exposition  » A l’ombre du Silence  » consacrée à Comès). Les ouvrages qu’il réalisera ultérieurement (Eva, Iris…) le feront sortir de cette représentation.

PictoOKLa ruralité est une scène de crime parfaite. Elle offre un décor intemporel et, sous la plume de Comès, devient un espace où tout devient possible. Un thriller fantastique à découvrir.

Je vous renvoie vers cette page rétrospective sur Comès ainsi que les chroniques de Garlon et d’Iscarioth.

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

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Extrait :

« Vous êtes des intrus, des citadins, enfants de la nouvelle religion : la télévision !… J’ai voulu te faire peur, mais tu es enceinte, cela t’as rendue sacrée à nos yeux ! » (La Belette).

La Belette

One shot

Editeur : Casterman

Dessinateur / Scénariste : Didier COMES

Dépôt légal : septembre 1983

ISBN : 2-203-33417-7

Bulles bulles bulles…

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La Belette – Comès © Casterman – 1983

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35 commentaires sur « La Belette (Comès) »

    1. Un auteur qui malheureusement nous a quitté en mars dernier. Je pense que tu as vu passer « Silence » sur quelques blogs. Un album à découvrir !!

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    1. Faut dire qu’avec Comès, je ne risque pas grand chose. Le lecteur qui ouvre un de ses albums plonge immédiatement. J’ai d’autres albums de lui sous le coude. Tu n’as pas fini de m’entendre parler de Comès 😛

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    1. Le côté fantastique n’envahit pas le récit. Il s’agit plus de sorcellerie, un élément qui épice l’univers plus qu’il ne l’oriente vers des terres complètement abracadabrantes. Il utilise les superstitions un peu comme Chabouté l’a fait dans « Sorcières ». Je pense que les histoires de Comès pourraient te plaire oui. Ce que je ne sais pas, c’est l’accroche que tu auras avec ce dessin si particulier. Feuillètes 😉

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  1. Pour être honnête, le titre et la couverture ne me disaient vraiment rien mais finalement, j’aurais bien envie d’y jeter un oeil. Je ne connaissais pas Comès non plus.

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    1. Comès était un Grand Monsieur. Il publiait peu mais c’était toujours de qualité. J’espère que les albums que tu tiendras en mains te donneront envie de plonger dans son univers 😉

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  2. Je suis fan de Comès et bien que je ne possède pas beaucoup de ses albums (Silence et Les larmes du tigre) j’en ai lu pas mal quand j’étais étudiante.

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    1. De mon côté, j’ai lu encore peu d’albums de cet auteur. Je peux les compter sur les doigts d’une main : « Silence », « Dix de Der » et « La Belette ». Mais depuis peu, j’ai d’autres de ses albums et je souhaite bien rattraper mon retard 😀

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    1. Hâte de lire ton avis. Curieuse aussi d’en connaitre le contenu. Aimeras-tu ou non ?? J’ai du mal à imaginer que tu n’accroches. D’un autre côté, les univers de Comès ne ressemblent aucun autre.
      J’ai longtemps hésité avant de me lancer dans un de ses albums. Le graphisme me rebutait et puis finalement, j’ai été assaillie de sensations (froid, peur,…) alors que je ne m’y attendais pas. Donc oui : il faut que tu essayes, j’aimerais savoir ce que tu en penses 😉 ^^

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  3. Un moyen de découvrir Comès donc … Oui, je note mais je ne me ruerais pas tout de suite dessus. J’ai tes coups de coeur à lire avant (je retiens mes leçons) 😉

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    1. 😆
      J’ai très envie de découvrir tes coups de coeur également 😉 Je suis encore sous le charme de « Jane » et j’ai hâte de connaître ta prochaine pépite 😉

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    1. Complètement 🙂 Je suis à chaque fois fascinée par l’univers et l’ambiance que Comès parvient à créer. J’ai commencé la lecture d’Eva et je retrouve encore une fois cette alchimie

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  4. reste un drama que je recommanderais sans hésiter, parce que malgré tous ses défauts, je me souviens avoir vraiment aimé sur le moment. Un grand merci à Cinédramas dont l’article m’a poussée à me lancer dans ce petit drama qui m’a fait rire aux éclats et m’a permis de passer le temps agréablement pendant une journée qui s’annonçait vraiment très ennuyeuse !

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