Fun home (Bechdel)

Bechdel © Denoël Graphic – 2013
Bechdel © Denoël Graphic – 2013

Alison Bechdel a grandi dans une famille assez spéciale. Excepté ses deux frères – Christian et John, ses parents étaient distants, peu enclins à donner un peu d’affection à leurs enfants. Ils étaient tous deux enseignants mais à la maison, chacun était affairé à ses propres activités.

Des frères, nous saurons peu de choses ; la fratrie semble être unie mais là encore, il n’y a aucune effusion de sentiments, aucune marque d’amour.

Idem pour la mère qui est présente en filigrane, affairée aux tâches domestiques ou, plus souvent, à répéter pour ses représentations de théâtre qu’elle donne en amateur.

Le père – Bruce – en revanche est sur le devant de la scène de façon presque constante. Même après sa mort (suicide ? accident de la route ? l’auteure se laisse aller aux suppositions), le scénario revient très régulièrement sur des épisodes de sa vie… Tout sujet abordé dans l’ouvrage converge presque systématiquement vers ce père. Il a un effet magnétique sur sa fille. L’homme semble être susceptible, taciturne, mystérieux. Nous saurons le strict minimum sur son activité professionnelle en revanche, nous savons très rapidement qu’il se consacre avec excès à tout ce qui touche à la rénovation (vieux meubles, vieilles bâtisses à commencer par la maison familiale qu’ils ont acheté une bouchée de pain car elle était en ruines, jardins laissés à l’abandon…) et à la littérature.

Alison Bechdel quant à elle apparaît comme une enfant réservée. Elle souffre de l’absence de contacts physiques avec ses parents, elle fait preuve d’une extrême vigilance à l’égard des réactions de son père (expressions du visage, gestuelles, attitudes corporelles…). En gros, l’enfant est à l’affut de tout signe d’agacement que son père contrôle assez mal et qui donne souvent lieu à un recadrage dans les règles qu’il soit verbal et/ou physique. On comprend dès le départ que le père aime sa tranquillité.

Outre le lobby de son père pour retaper tout ce qui peut lui tomber sous la main, notons aussi que ce paternel a deux autres centres d’intérêt majeurs : la littérature et l’adultère qu’il pratique avec de jeunes hommes (quelques-uns des baby-sitters de ses enfants notamment). Je ne reviendrais pas sur cette attirance sexuelle qui est bien décrite dans l’album (via le regard que sa fille portait sur lui… c’est assez étrange à vrai dire). En revanche, son engouement pour les livres imprègne largement le témoignage d’Alison Bechdel. On va de références en références (Marcel Proust, James Joyce, F. Scott Fitzgerald, Albert Camus…) et c’est là le réel héritage qu’il a transmis à sa fille. On imagine bien que le fait de grandir dans cet environnement familial a de quoi… perturber… et on comprend le penchant de l’auteure à se tourner vers les livres lorsqu’une question (existentielle, sexuelle, philosophique…) la taraude.

Le poids des non-dits existants au sein de cette famille est difficile à soutenir.

Alison Bechdel
Alison Bechdel

J’ai navigué à vue au milieu de cette famille, trouvant le scénario assez décousu. Alison Bechdel m’a donné l’impression de fonctionner par associations d’idées. Dès lors qu’un événement familial est abordé, elle y revient de façon excessive : le regarde de différente manière, l’analyse sous différents angles… C’est ennuyeux. Ces redondances m’ont vraiment gênée (voire agacée), elles ont tendance à diluer le propos dans une nébuleuse complexe. La gymnastique avec laquelle l’auteure agence ses idées et ses souvenirs est  incompréhensible.

C’est assez déstabilisant et cela demande une certaine concentration pour comprendre où l’auteur veut en venir, de quoi veut-elle parler ? De son homosexualité ? De l’homosexualité de son père ??

Ce livre me donne plus envie de parler des réflexions et des questions qui ont émanées pendant la lecture que de l’ouvrage en lui-même !! J’ai été relativement passive durant cette lecture, allant jusqu’à ressentir de l’ennui. Parmi tous ces griefs, il y a tout de même deux choses que j’ai appréciées :

  • la veine graphique de l’auteur : un dessin précis, propre, réaliste et légèrement agrémenté d’une fine touche de couleur (un gris doté de subtiles pointes de bleu),
  • la sensibilité de certains passages – comme celui où elle compare la relation avec son père et le mythe d’Icare – sont tout à fait intéressants. Ces rares moments dénotent, surprennent… ce sont eux qui m’ont permis d’avancer dans ma lecture, pensant naïvement que le témoignage finirait par se structurer (mais cela n’est pas le cas).

Le contenu est dense et les propos s’enchainent sans que l’on puisse percevoir de réelle structure narrative logique. On se lasse vite de côtoyer un narrateur (auteur) qui intellectualise tout ! Et qu’est-ce que le « Fun home » au final ? La société de pompes funèbres familiales où son père travaillait quant il n’enseignait pas au lycée. C’est finalement, c’est plus un titre aguicheur qu’autre chose, quelque chose qui tient le lecteur inutilement en haleine car une fois que l’auteur a expliqué ce que ce lieu représente pour elle, rien de probant ne s’y passe, on est vraiment sur le registre anecdotique.

Une lecture difficile mais heureusement enrichie de quelques réflexions sur le paraître en société, la filiation, l’identité sexuelle, l’éducation, la folie, la créativité, le deuil…  Malheureusement, je n’ai pas eu l’impression d’avoir été autre chose que le réceptacle d’un témoignage assez hermétique.

Je vous invite à lire la chronique de Jérôme avec qui je fais une fois encore lecture commune. Sa chronique enflammée en cliquant sur ce lien.

Un ouvrage édité en 2006 et qui était introuvable depuis quelques années. L’ouvrage est réédité (octobre 2013) suite à la sortie de son deuxième album, C’est toi ma maman, sorti chez Denoël Graphic en octobre 2013. Ce second ouvrage est une nouvelle immersion de l’auteure dans son passé familial.

Repéré chez Mango suite à la publication de sa chronique en janvier 2011 !! Egalement en ligne, les chroniques de Marguerite et de Zazimuth.

Du côté des challenges :

Roaarrr Challenge : Eisner Award 2007 / Meilleure série basée sur la réalité

Roaarrr Challenge
Roaarrr Challenge

Extrait :

[En parlant de ses parents] « Leur concentration extatique ravive chez moi un ressentiment familier. Il est sans doute puéril de leur contester les bienfaits de leur solitude créative. C’était la seule chose qui les nourrissait. De ce fait, elle dévorait tout. Suivant leur exemple, j’appris vite à me sustenter seule. C’était toutefois un cercle vicieux. Plus nous trouvions de gratification dans nos génies respectifs, plus nous nous isolions. Notre maison était une colonie d’artistes. Nous mangions ensemble mais consacrions le reste du temps à nos quêtes personnelles. Et dans cet isolement, notre créativité prenait un tour compulsif » (Fun home).

Fun home

– Une tragicomédie familiale –

One shot

Editeur : Denoël Graphic

Dessinateur /Scénariste : Alison BECHDEL

Dépôt légal : octobre 2013

ISBN : 978-2-207-11680-7

Bulles bulles bulles…

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Fun Home – Bechdel © Denoël Graphic – 2013

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12 commentaires sur « Fun home (Bechdel) »

    1. Merci, je rajoute ton lien
      Je lui ai trouvé quelques qualités également mais c’est trop maigres pour avoir un quelque plaisir à cette lecture. Dommage, j’en attendais plus !

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  1. Je ne peux renier ce que j’ai aimé, même avec ses défauts. C’est un roman graphique qui m’a vraiment touchée, tant par l’histoire vécue que par le dessin lui-même. Je suis seulement désolée si c’est un mauvais conseil que je t’ai donné là!

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    1. Ce n’est pas grave. L’attente a été trop longue je crois. Trois ans que je le cherche, il y a de quoi se faire tout un monde sur ce que pourrait contenir l’album. Dès que mon libraire a reçu cette nouvelle édition (je n’étais même pas au courant de la réédition), il m’a contacté en disant qu’il me mettait un exemplaire de coté. Je me suis ruée sur la lecture. Peut-être aurait-il été nécessaire que j’aménage un temps plus propice à la découverte de ce témoignage.

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  2. C’est ça, elle intellectualise tout et je suis resté totalement hermétique à son discours (bon en fait j’avoue, il m’a carrément agacé son discours^^).

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    1. J’ai eu beaucoup de mal à construire mon article, organiser mes pensées, produire un texte fluide alors que l’ouvrage est fouilli… Bref, sniff. J’ai envie d’une LC coup de cœur pour me consoler 😀

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    1. Décidément ! Comme pour Marguerite, j’avais lu ta chronique lorsque tu l’as publiée. Je suis navrée pour l’oubli, j’aurai dû penser à intégrer ton lien sans que tu n’aies à me le signaler. Et je regrette vraiment d’être passée à côté de cet ouvrage. Je m’attendais vraiment à autre chose et à découvrir une auteure plus sensible.

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  3. J’avais aussi noté chez Mango à l’époque mais vu l’avis de Jérôme et le tien, je pense m’abstenir finalement. D’autant qu’elle n’est pas facile à trouver cette BD.

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    1. Sa récente réédition a un peu changé la donne quant à la possibilité de se le procurer.
      De mon côté, je reste sur ma faim en tout cas. J’ai bien apprécié la présence constante de références littéraires mais ça frôle parfois la masturbation intellectuelle. C’est assez inégal d’un passage à l’autre. Je ne sais pas comment Alison Bechdel a construit son nouvel album et j’ai peu de recul sur cette lecture de « Fun home » mais malgré tout, je pense que tot ou tard j’irais mettre mon nez dans ce nouveau témoignage ^^

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