Les Noceurs (Evens)

Evens © Actes Sud BD – 2010
Evens © Actes Sud BD – 2010

Tout commence au domicile de Gert qui organise une soirée. Les convives sont enchantés à l’idée d’y croiser Robbie, un ami de la bande. Mais les heures filent et Robbie n’est toujours pas là. Sollicité par les autres invités, Gert lui passera quelques coups de fil pour connaître son heure d’arrivée. L’attente dure et la soirée s’étire, tous se raccrochant à la providentielle venue de celui qui est au cœur de toutes les conversations.

Pas simple d’entrer dans la première partie de cet album. Le scénario donne la parole à différents personnages secondaires que l’on n’identifie pas du premier coup d’œil. Pourtant, le travail d’aquarelle qui accompagne le lecteur est de toute beauté, très dynamique. Il donne l’impression d’être face à un patchwork, comme si l’auteur avait réalisé différentes illustrations sur des calques différents et qu’il les avait ensuite superposés. Les couleurs se chamaillent autant qu’elles se complètent et les teintes s’amalgament de façon parfois anarchiques. Le résultat est déroutant : si ces individus font partie intégrante d’un groupe, on a pourtant la sensation qu’ils agissent de manière totalement isolée, sans réellement tenir compte de ce qui se passe autour d’eux. Chacun prend la parole de façon spontanée mais souvent mal à propos. C’est un ping-pong verbal déstructuré, des propos qu’on attrape et qu’on oublie l’instant suivant. La seule chose qui semble animer ces gens est de parler de Robbie (souvenirs communs et anecdotes diverses). Brecht Evens met à mal ces individus et nous force à constater que l’individu n’a jamais été aussi seul que lorsqu’il est au milieu des autres. L’auteur joue avec cette ambiguïté et des faux-semblants.

Pendant cette partie de l’album, je me suis épuisée à chercher la cohérence dans ce flot discontinu de paroles. Les propos, généralement succincts, donnent l’impression d’une logorrhée étrange. J’ai ressenti de l’ennui à vivre cette fête ratée où l’hôte s’épuise à trouver des stratagèmes pour retenir ses invités. Ces derniers patientent comme ils peuvent, parlent de la pluie et du beau temps ou, à l’instar des trois fumeuses retranchées dans la cuisine, tentent maladroitement de faire croire que Robbie est un de leur ami intime. Je me suis épuisée à chercher la cohérence dans ce flot discontinu de paroles d’autant que les propos, généralement succincts, donnent l’impression d’une logorrhée étrange. Quoiqu’il en soit, aucun d’entre eux ne semble disposé à savourer cette soirée.

J’étais assez dépitée en entamant la seconde partie de l’album. Pourtant, les éléments narratifs placés par Brecht Evens autour du mystérieux Robbie intriguent. Force est de constater que l’on a très envie de le rencontrer à notre tour. Et lorsqu’il apparaît, sa présence change totalement l’atmosphère de l’ouvrage. Alors que les autres semblaient s’oublier dans la foule, Robbie quant à lui la domine. Il la transforme, la modèle selon ses envies. Il lui donne une dynamique qu’elle n’avait pas. On saisit alors pourquoi ceux qui l’ont fréquenté ont tant d’ardeur à parler de cet homme. On comprend mieux pourquoi ils ont accepter d’attendre son arrivée aussi longtemps. Robbie est gai, convivial et entraînant. A son contact, l’insipide Gert devient imprévisible et s’étonne lui-même de ce dont il est capable. Il devient le roi de la fête et oublie ses complexes.

PictoOKOn navigue au milieu d’un entrelacs de tableaux vivants où les détails du décor apparaissent et disparaissent selon les désirs aussi géniaux que fantaisistes de l’auteur. Pas un seul espace de blanc ou de couleur ne semble être dû au hasard. La couleur fait partie intégrante du scénario, elle véhicule son lot de sensations : un rouge marque tantôt l’angoisse tantôt la fougue des sentiments, le vert peut oppresser, le jaune accentue la joie ou la morosité… L’effet de cette lecture est assez surprenant et se produit à un moment où l’on ne s’y attend plus. On observe les gens, on s’intéresse à la foule qui est un personnage à part entière. J’aimerais beaucoup poursuivre ma découverte de l’auteur.

Une expérience de lecture aussi étrange que surprenante. Cet ouvrage a reçu le Prix de l’Audace au FIBD 2011.

Les chroniques de David, Enna et de Mango.

Du côté des challenges :

Roaarrr Challenge
Roaarrr Challenge

Les noceurs

One shot

Editeur : Actes Sud BD

Dessinateur / Scénariste : Brecht EVENS

Dépôt légal : janvier 2010

ISBN : 978-2-7427-8770-8

Bulles bulles bulles…

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Les Noceurs – Evens © Actes Sud BD – 2010

25 commentaires sur « Les Noceurs (Evens) »

    1. Ah génial !! Je savais bien que je l’avais vu ailleurs que chez Mango et David. Je n’ai pas eu la jugeote de regarder dans les participation du Roaarrr (si c’est pas un comble :D). J’insère ton lien 😉

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  1. Ce « Prix de l’audace » ne me surprend pas. J’aime ce côté foisonnant même s’il l’on peut s’y perdre. Et ces couleurs ! Très captivant !

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    1. Avant de profiter du côté captivant de la lecture, j’ai été confrontée à une certaine déroute tout de même ^^ Je me suis même posée la question d’abonner la lecture. C’était une telle gymnastique de l’esprit que je n’arrivais pas à faire les connections ^^ Et puis finalement, je pense que je garderais un bon souvenir de cet album. D’ailleurs, je louche maintenant sur « Les Amateurs » ^^

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    1. Oui, complètement fascinant. J’ai oublié de parler de l’Expo Brecht Evens que j’avais vue à Angoulême l’année dernière. On plonge littéralement dans les illustrations. Je n’ai eu de cesse de me demander comment l’auteur faisait pour assembler les différents éléments visuels. Ça foisonne de partout, chaque personnage est en action… impressionnant est le mot !

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  2. Tiens, je pensais que tu l’avais déjà chroniqué. Je ne reviendrais pas sur la mienne (merci pour le lien) mais j’ai vraiment aimé ce langage visuel que Brecht Evens propose tout au long de ce livre. Il met vraiment en exergue cette spécificité de la BD. Bref, surpris moi aussi, mais vraiment emporté.
    Et puis on retrouve bien cet univers que nous avions découvert lors de l’expo. Bref, j’adore.

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    1. Et non ^^ Cela commençais à faire un moment que je l’avais lu (pendant l’été)… du coup je l’ai relu et je me suis ruée sur l’ordi pour poser mon ressenti (une troisième lecture en si peu de temps aurait été indécente ^^).
      Surprenant oui. J’ai préféré l’effet produit par l’Expo : illustrations grands formats à hauteur du regard, on se plonge plus facilement dans les décors pour en apprécier les moindres détails.
      Ici, le scénario m’a vraiment surprise. C’est fou, éclaté, parfois diffus… du moins en début de lecture. Quelle gymnastique ! Etrange vision des soirées festives mais il est vrai qu’habituellement, on a plus l’habitude de vivre la soirée plutôt que de l’observer comme Brecht Evens nous propose de le faire. Bref, je laisse un peu décanter avant de me lancer dans son autre album

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  3. C’est marrant, je viens de l’emprunter à la bibliothèque… Je ne lis pas ta chronique donc, j’aime rester « vierge » mais tu vois je commence plutôt bien mon challenge « un article, un commentaire »! :p

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    1. 😆
      Je serais toi, je ne ferais pas de zèle… la coupure internet te guettes ^^
      La bonne nouvelle, c’est que tu vas bientôt nous faire profiter de ton ressenti sur cet album 😀

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  4. Je suis toujours aussi fasciné par ces compositions colorées. Par contre c’est vrai que je redoute une lecture, j’ai un peu peur de m’y perdre. Faudrait que je me laisse porter à l’occasion.

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      1. Je n’avais pas vu ton commentaire David. Je suis assez d’accord avec ton analyse.
        Pendant un bon moment, je me suis battue pour trouver le fil conducteur du scénario. Après, il me semble aussi que le personnage de Robbie aide à oublier un peu le « formatage » classique que l’on peut avoir en tant que lecteur. En tout cas, sa présence influe sur l’atmosphère de l’album et cela m’a aidé à décaler les choses et à m’appuyer davantage sur le ressenti (induit par le choix des couleurs, de la disposition…)

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    1. En tout cas, j’ai revisionné avec plaisir les photos que j’avais prises de l’Expo. Je m’étais régalée. Le rendu est assez différent ici et je me rends compte que je ne m’étais faite une autre idée de ce que pouvait être la narration. Cet auteur est impressionnant. Il me fait penser aux images d’Epinal sur les petits génies : brillant et déjanté à la fois

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  5. Je me souviens des différentes chroniques mais je ne suis pas sûre d’avoir envie de tenter une telle expérience.

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    1. Il y a rien de comparable a ce que tu as déjà pu lire. Du moins, c’est la réflexion que je m’étais faite à la lecture et, avec un peu de recul sur cette dernière, quand j’ai rédigé cet article. Dire que c’est une « expérience de lecture » correspond bien je trouve. On marche en terrain inconnu ^^

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    1. Ça l’est effectivement et je ne serais pas étonnée de voir que tu as pris plaisir à découvrir ce titre. En tout cas, ça mérite que tu te penches dessus 😉

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