Lâcher prise (Katin)

Katin © Futuropolis – 2014
Katin © Futuropolis – 2014

Il y a quelques jours, je vous parlais de Seules contre tous, un album où Miriam Katin revenait sur ce qu’elle a vécu pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Nous nous invitons cette fois dans l’appartement new-yorkais de l’auteure. Elle y travaille ou du moins tente de le faire. Une mélodie sort de la pièce d’à-côté, un camion de pompier passe en trombes dans la rue, une petite faim… rien ne lui permet de se concentrer. Elle procrastine ! Elle reprend donc les choses à zéro et nous invite à créer le livre en sa compagnie.

Alors, où commence une histoire ? Imaginez que vous vous trouvez actuellement dans l’histoire en question. Que c’est une situation douloureuse et que vous savez dessiner. Alors, vous devez essayer de vous en extraire par le dessin

Une blatte fait son apparition sur son oreiller. L’appartement en regorge mais est-ce une métaphore ? Un clin d’œil au cafard de Will Eisner ? Quoiqu’il en soit, l’auteure tient un fil ; elle fait venir un technicien pour les éradiquer. Une réflexion de l’agent d’intervention la met sur une piste :

« Ah ça Madame, c’est de la blatte germanique et il y en a un paquet.
–          Germanique ? Pourquoi germanique ?
–          Je ne sais pas. Peut-être parce que c’est des sales bêtes ».

Et voilà Miriam Katin partie à la rencontre d’un expert pour se documenter. Elle souhaite comprendre l’origine de cette appellation. Origine ! Le mot est lancé. Ses recherches l’occupent jusqu’à ce que son fils, installé en Europe depuis quelques temps, lui annonce qu’il souhaite s’installer à Berlin et prendre la nationalité hongroise. Miriam Katin associe passé et présent. Les traumas de la Seconde Guerre mondiale ressurgissent.

La légèreté du ton employé de dilue en aucun cas les propos tenus par Miriam Katin dans l’ouvrage. Au début, s’il est question des difficultés liées à un sérieux manque d’inspiration, l’auteure nous emporte très rapidement vers un tout autre témoignage. Les propos d’Ilan, son fils, la percutent de plein fouet. Pourtant, malgré le raz-de-marée que provoque en elle cette annonce, elle va de l’avant et se force à comprendre la démarche de son fils. Si elle trouve ce projet insensé, il est pour elle inconcevable que son fils ait pris sa décision à la légère.

Un tumulte qu’elle illustre parfaitement. Feutres, crayons  de couleurs, crayon de papier… c’est un joyeux charivari d’humeurs et de décors qui nous emporte dans le quotidien légèrement déjanté de l’auteure. Une femme qui croque la vie à pleines dents, du moins c’est l’impression qui ressort. Elle est amusante et ne s’encombre pas avec de complexes inutiles. Sans chercher à plaire ou à déplaire, elle s’affranchit des codes de bonne conduite habituels, elle se montre telle qu’elle est dans son quotidien : mal coiffée au réveil, débraillée après un repas bien arrosé avec sa mère… Sans changer de rythme ou de registre narratif, elle nous livre sans pudeur ses inquiétudes les plus tenaces, ses peurs et ses joies les plus primaires. Une femme forte qui n’hésite pas à remettre en cause ses convictions et ses choix. Elle nous offre la possibilité de l’accompagner dans un quotidien décapant.

Certaines planches m’ont fait penser au travail de Florent Chavouet (Manabé Shima, Tokyo Sanpo). Certes, le trait de Miriam Katin est moins chargé. Les teintes des illustrations sont douces, le dessin est soigné même si ponctuellement, il se fait plus nerveux pour coller aux moments de précipitation (un départ en avion, un gros problème gastrique à l’hôtel…) ou d’angoisses. Les dessins, soignés et détaillés, vrillent régulièrement sous l’effet d’un trait plus sec et nerveux. Une veine graphique qui renforce la spontanéité que l’on ressent dans la manière que l’auteure a de se présenter au lecteur et dans sa manière d’être au quotidien. La personnalité de cette dernière fait le reste et le lecteur l’accompagne dans son quotidien pétillant. On trouvera également de nombreuses métaphores graphiques qui soulagent ses propos, renforcent l’idée qu’elle pose un regard amusé sur sa vie et la manière qu’elle a d’aborder les difficultés.

De fil en aiguilles, on voit l’auteure se remettre en cause. Apprendre que son fils veut s’installer à Berlin et obtenir la nationalité hongroise bouleverse. Après le choc de la nouvelle, elle ne cherchera pourtant pas à le faire renoncer à ses projets. Au contraire, elle a besoin de voir et de se confronter à ses vieilles représentations de l’Allemagne et des allemands… pour comprendre. Pour cela, elle décide d’effectuer un séjour à Berlin, non sans appréhensions. La ville et son architecture, ses habitants et leur mode de vie… tout ce qu’elle observe est totalement différent des représentations qu’elle en avait.

« Ils ont de grandes pancartes pour les poussettes et les vélos. Totalement humains »

PictoOKPictoOKLa Seconde Guerre mondiale a été une réelle épreuve pour Miriam Katin. Alors qu’elle n’était qu’une fillette, elle a été contrainte de fuir avec sa mère pour échapper aux rafles des allemands (voir Seules contre tous). Elle porte en elle le traumatisme causé au peuple juif et voue une haine presque viscérale à l’égard de tout ce qui est allemand. Pourtant, l’estime et l’amour qu’elle porte à son fils la conduiront à réfléchir à ses propres convictions… mécanisme défensif derrière lequel elle se cache depuis plus de soixante ans. Un superbe témoignage qui force au respect et invite le lecteur à la réflexion.

La chronique de Cristie, la chronique de Stephie.

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Logo BD Mango Noir

Du côté des challenges :

Petit Bac 2014 / Verbe : lâcher

Challenge Petit Bac 2014
Challenge Petit Bac 2014

Lâcher prise

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Miriam KATIN

Traducteur : Sidonie VAN DEN DRIES

Dépôt légal : janvier 2014

ISBN : 978-2-7548-0975-7

Bulles bulles bulles…

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Lâcher prise – Katin © Futuropolis – 2014

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30 commentaires sur « Lâcher prise (Katin) »

    1. La fête des pouces oui ^^ Mais tu as vu, tout est bien qui finit bien puisque les albums sont dans ta PAL maintenant ^^ J’avais prévu de n’envoyer que « Lâcher prise » mais 1/ j’ai un mal fou à séparer ces deux titres et 2/ j’adore être aux petits soins quand je te prépare un colis 😉

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  1. J’ai failli le choisir pour l’offrir lors loto BD famille mais je ne savais pas si on parlait vraiment de ses relations avec sa famille. Les dessins semblent très beaux.

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    1. C’est en lien avec sa famille cette histoire. Après, je trouve qu’on perçoit mieux ce que cette démarche implique lorsqu’on a lu « Seules contre tous ». Mais oui, j’avais proposé ce titre à Loula parce qu’il s’inscrit bien dans le thème des histoires de famille. Un fils qui sollicite sa mère pour qu’elle l’aide à obtenir la nationalité hongroise, une identité qu’elle s’est efforcée d’effacer pendant ces quarante dernières années. La démarche du fils ramène aussi Miriam Katin vers sa propre mère (qui s’est également exilée aux US) pour reparler de leur histoire familiale. Si si, ça colle au thème ^^ Un très bel album. Il devrait te plaire 😉

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    1. Il m’est difficile de faire la fine bouche devant un album de cette trempe ! J’adore cette femme. Elle fait preuve d’une sincérité incroyable !
      Je n’avais pas trop de doute quand à l’accueil que je réserverais à ce titre. Généralement, quand tu aimes, c’est du tout bon pour moi 😉

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    1. Il faut lire les deux titres de Katin à la suite Elodie 😉 Car même s’ils se lisent parfaitement de manière autonome, il y a des éléments – dans cet album – que l’on se représente beaucoup mieux si on sait déjà par quoi est passé l’auteure quand elle était enfant 😉

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        1. 😆
          Bon, d’accord, j’en fais des caisses mais… c’est un très bon album et je pense que la foule va frôler l’hystérie collective quand elle s’en rendra compte 😆

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  2. Je ne pense pas la lire pour l’instant. De plus, je viens de regarder, ils ne l’ont pas à la bibli. Ils n’ont même pas « La guerre des lulus » !

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    1. Pour cet album, je veux bien le concevoir. Il est sorti le mois dernier, j’imagine que c’est peut-être un peu tôt pour que certaines bibliothèques puissent le proposer. Mais « La guerre des Lulus »… le tome 1 date de début 2013… il serait peut-être grand temps qu’ils commandent la série ! ^^

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  3. Ton billet est tout à fait convaincant et il me faut absolument lire cette BD d’autant plus que j’aime beaucoup les dessins que tu montres!J’aime bien aussi, je m’en rends compte, les sujets profonds, voire douloureux, traités avec légèreté!

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