Carnation (Mussat)

Mussat © Casterman – 2014
Mussat © Casterman – 2014

Xavier Mussat débarque à Angoulême en 1989 pour suivre une formation en Arts Pla. Une fois le diplôme en poche, n’ayant nulle part où aller réellement, il décide de s’y installer. Après avoir participé à un collectif BD en 1994, il décroche un poste dans une société qui fait de l’animation ; il aura notamment l’opportunité d’intervenir sur la réalisation de Kirikou et la sorcière. Au bout de deux ans, sur un coup de tête, il démissionne afin de pouvoir se consacrer entièrement à la réalisation d’une bande dessinée autobiographique (Sainte famille, paru en 2002 chez Ego comme X) ; l’événement déclencheur de ce premier album fut la reprise de contact avec son père.

C’est dans ce contexte artistique et personnel qu’il fait la rencontre de Sylvia. Cette jeune femme paumée s’incruste dans son cercle d’amis. Attiré par cette dernière, il va progressivement s’éloigner de toutes ses connaissances et se consacrer presque entièrement à elle. Une étrange relation platonique s’installe entre eux. L’ambiguïté de la jeune femme orchestre leurs rencontres. Quant à Xavier, il s’est mis en tête de l’aider à se sortir de cette période de doutes (personnels, professionnels…) et met inconsciemment ses projets artistiques en latence. Au fil des mois, leur couple se structure maladroitement sur des bases bancales.

L’album s’ouvre en 2006, au moment où l’auteur quitte Angoulême pour aller s’installer à Paris. Il est enfin parvenu à prendre la résolution de tourner définitivement la page de cette relation pourtant terminée depuis plusieurs années. Entre temps, il a terminé son ouvrage autobiographique (Saint famille) mais n’a pas de perspectives professionnelles concrètes.

Carnation est le récit d’une relation destructive et ravageuse. Ce témoignage est un exutoire. L’auteur a trouvé-là le moyen de panser les dernières cicatrices infligées par cette liaison et réalise un dernier inventaire des moments marquants de ce couple éphémère.

La part de symbolique est omniprésente dans la narration. Eprouvé par cette relation affective, Xavier Mussat reprend le fil de son étrange couple sans chercher à l’embellir, sans l’enlaidir d’amertume… il me semble qu’il est parvenu à le faire avec suffisamment de recul. Son incompréhension reste inchangée.

Ce récit autobiographique se focalise sur le lien autodestructeur qui s’est tissé progressivement. Egoïste et profiteuse, son ex-compagne suscite un mélange d’attraction-répulsion avec lequel on doit composer pendant la lecture. Je ne suis pas parvenue à ressentir une quelconque forme d’empathie pour elle ; agacée par son ambiguïté et son inconsistance, j’ai eu du mal à tenir compte de sa souffrance psychique. Elle cherche ses limites et ne parvient pas à faire croire à sa pusillanimité. Elle mène une quête d’identité qui semble vaine. Pour autant, elle m’a fascinée. Impossible d’anticiper ses actions, ses réactions, elle dit tout et son contraire. On essaye de la cerner. L’auteur a eu le même mouvement à son égard, il s’aide de nombreuses suggestions verbales et graphiques pour rendre compte de cela. Les non-dits permanents laissent le lecteur face à ses propres interprétations et conclusions. Il se heurte à un échec et les quelques 240 pages de l’album qui ne nous suffiront pas pour la comprendre. Ce qui donne du corps et délimite un peu cette femme, c’est finalement l’apparence que l’auteur lui donne. Fine et féline, aussi mystérieuse que belle, on la sent dangereuse et dans une incapacité totale d’identifier ses propres désirs…

Les métaphores visuelles de l’album sont atypiques et singulières. Dès la première page, le lecteur est témoin d’un échange entre le narrateur et un vautour. Je m’attendais donc logiquement à ce que le rapace soit un personnage récurrent dans le récit mais il n’en est rien… pas de façon directe du moins. Cependant, le côté morbide est omniprésent dans le récit.

La veine graphique n’est pas sans me rappeler des auteurs comme Charles Burns ; peut-être cette comparaison hâtive tient-elle au fait que l’on est face à un emploi permanent de la métaphore (essentiellement visuelle). Le ton est donné dès la première de couverture où l’auteur dissèque symboliquement cette femme pour tenter de la comprendre. Comment est-elle faite ? De quoi est-elle faite ? Comme lui, on aimerait pouvoir faire de cette femme une souris de laboratoire, vérifier que tout est à sa place, chercher ce qui dysfonctionne… On essaye, comme lui, de trouver la cause de ce déraillement psychique afin de rationaliser les choses et contenir sa propre incompréhension. Cette femme est le genre d’individus qui force à se remettre en cause. Les propos de Xavier Mussat ne répondent à rien et laissent les questions intactes, vierges de toute explication. En fin de compte, pourquoi a-t-il mis autant de temps à accepter l’échec de cette relation ? D’ailleurs, la démarche de l’auteur est-elle réellement d’observer les faits pour tenter de se les approprier enfin ? Et pourquoi n’y a-t-il aucune pudeur dans la manière de rendre compte de ses sentiments ?

PictomouiJ’ai déjà oublié beaucoup de détails. La lecture est trop vite digérée, le ressenti s’estompe vite. Je me rends compte à quel point les propos ont glissé sur moi… preuve que je n’ai pu m’identifier à aucun des protagonistes en présence. Je suis restée spectatrice de cette histoire qui ne m’appartient pas.

Une lecture commune que je partage avec grand plaisir avec Jérôme. Découvrez ses impressions en lisant sa chronique.

Une lecture que je partage également avec Mango.

Logo BD Mango Noir

L’interview de Xavier Mussat réalisée par Laurence Le Saux (pour Telerama), la chronique de Cathia, de Marion et celle de Moka.

Carnation

One shot

Editeur : Casterman

Collection : Univers d’auteurs

Dessinateur / Scénariste : Xavier MUSSAT

Dépôt légal : mai 2014

ISBN : 9782203087767

Bulles bulles bulles…

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Carnation – Mussat © Casterman – 2014

32 commentaires sur « Carnation (Mussat) »

    1. Pas certaine que ça te plaise en effet. Par contre, je n’en ai pas parlé dans mon billet mais le travail d’illustration qui a été fait ici est vraiment beau. Le dessin est racé, un peu abrupt au départ mais ça colle très bien à ce que l’auteur raconte. A feuilleter peut-être ?

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  1. Aucune empathie non plus en ce qui me concerne pour les personnages. A la limite peu importe. Ce qui me gêne, c’est de m’être autant ennuyé, de n’avoir ressenti aucune émotion. C’est tellement intime, tellement personnel, que l’on se sent presque de trop. Et cette mise à distance fait perdre beaucoup d’intérêt à la lecture je trouve.

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    1. Oui, je suis bien d’accord. Je regrette un peu de ne pas avoir eu la présence d’esprit de parler du graphisme. Tu le dis bien toi, ça vaut le coup d’œil. Mais pas suffisant oui. La confidence de Mussat est un peu longue

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    2. Tiens en fait, je reviens parce que j’ai eu envie de provoquer un peu dans mon article. Et puis j’ai effacé le paragraphe… mais je me rends compte que le questionnement reste. J’avais envie de question le dénouement en disant que finalement, n’est-ce pas une histoire d’incompréhension mutuelle entre Mussat et Sylvia ?? (d’accord, la jeune femme ne semble pas très équilibrée mais qui sait…)
      Et puis ce que je trouve contradictoire, c’est qu’il énonce rapidement que l’écriture de cet album lui a permis de prendre de la distance. Lui permet d’oublier aussi. Je trouve que c’est un leurre. Certains collent des photos dans des albums photos pour pouvoir replonger dans leurs souvenirs. Mussat lui se sert de cette histoire pour faire un album. Pas le meilleur moyen d’oublier je trouve. On le réinterpellera régulièrement quant à ses propos. Il va dédicacer combien de temps sur ce livre ? Il va peut-être même le laisser dans sa biblio personnelle… et cette femme le hantera longtemps. Je crois. Un effet inverse de celui qu’il recherche en fait

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      1. Moi aussi j’ai supprimé un paragraphe sur un passage qui m’a agacé. C’est quand il parle de la façon dont le lecteur va recevoir son histoire, du fait que « le vœu pieux d’une autobiographie juste lui semble chimérique ». Genre, « lecteur crétin, je t’explique comment tu dois lire mon livre » (page 235). ça prouve que lui-même n’est pas très au clair avec ce qu’il voulait exprimer à travers cet album.

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        1. 😀 Plus le temps passe et plus on est critique avec ce titre. Curieuse de voir ce que l’on dirait si on reprenait cet échange dans un mois. Après, rares sont les ouvrages qui nous font autant parler. Je ne sais pas dire si c’est bon signe ou non. ^^

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  2. J’adore tes billets qui sont toujours hyper construits et intéressants. Je verrai si la BD croise mon chemin mais je n’en fais pas une priorité 😉

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    1. Merci pour le compliment ! 😳
      Ça t’étonne si je te dis que je ne suis pas de ton avis sur mes écrits ?? ^^ Je manque de temps pour les construire comme je voudrais. Bref.
      Après, je suis bien consciente que tu ne vas pas te ruer sur l’album avec une chronique comme celle-ci 😀

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        1. 😀
          … j’ai peut-être un léger problème de confiance en moi… ^^ Il faudrait que je me trouve un de ces fameux bars… tu sais, le genre de celui dont tu avais parlé la dernière fois… ah… je n’avais perdu aucune miette des détails des photos que tu avais partagées 😀
          Bien sûr, si tu y retournes, tu n’oublieras pas de nous en parler :mrgreen:

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  3. Quel billet complet tu as écrit là! Tu as toute mon admiration! Malgré tout , je m’en tiendrai à vos avis mitigés,le tien et celui de jérôme, malgré les dessins. Je crois que je n’aimerais pas trop cette histoire non plus.

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    1. Merci pour vos retours sur mon article ! 😯 C’est qu’il m’a donné du fil à retordre celui-ci ^^
      Après, je ne sais pas. Il faut être dans de bonnes dispositions pour lire cet album. La lecture est plutôt agréable. Je n’ai pas soufflé, pas ressenti le besoin de faire une pause… Je l’ai lu il y a un moment. Je pense que si j’avais écrit mon article dans la foulée, je l’aurais orienté différemment. Mais quelques semaines ont passé et je suis étonnée de voir qu’il me reste aussi peu de choses sur ce titre.
      Je pense quand même que je me retrouve plus dans l’article que j’ai mis en ligne plutôt que dans celui que j’aurais pu écrire si je l’avais publié juste après la lecture 😉

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    1. Je dois dire que sans les conseils avisés d’un ami, je ne serais pas allée vers ce titre. La couverture m’arrête vraiment. J’ai eu du mal à la dépasser, du mal à ouvrir l’album. Après, la lecture s’est faite toute seule

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    1. Ça m’intéresse beaucoup de prendre ton avis sur ce titre. Et même si tu n’as pas envie d’en parler par le biais d’une chronique… penses à moi pour partager un peu de ton ressenti 😉 J’ai l’impression d’être passée à côté de la lecture en fait.

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    1. Je suis pas certaine que tu accroches effectivement. Après, on a parfois des surprises ; il suffit d’un état d’esprit particulier, de conditions de lecture propices… et on accroche avec un titre. Je ne sais pas. Mais oui, pas le genre d’ouvrage que je te conseillerais de prime abord 😉

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  4. Il était en coup de cœur chez mon libraire-BD préféré, mais la couverture me rebutait trop… Et à la lecture de ton article et des commentaires qui le suivent, je ne regrette pas de ne pas l’avoir pris !

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    1. Si un ami ne me l’avait pas conseillé (et même « re-conseillé » après que je lui ais parlé de cette affreuse couverture… et du synopsis qui m’intriguait sans plus), je pense que je n’y serais pas venue. Il faut croire que la première intuition était la bonne ^^

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