Yossel (Kubert)

Kubert © Guy Delcourt Productions – 2005
Kubert © Guy Delcourt Productions – 2005

« Pologne, 1939. Yossel, 13 ans, est un dessinateur prodigieux : c’est grâce au dessin qu’il échappe à la déportation, et qu’il exorcise l’horreur quotidienne du ghetto de Varsovie. Quand un évadé d’Auschwitz raconte ce qui s’y produit, Yossel et ses compagnons réalisent qu’aucun espoir n’est permis : ils se joignent à l’insurrection du ghetto, au printemps 1943 » (synopsis éditeur).

Joe Kubert est un auteur complet. Né en 1926 en Pologne, il n’a que deux mois lorsque ses parents émigrent aux Etats-Unis et s’installent à New-York. Très tôt, l’envie de faire de la bande dessinée était une évidence pour Joe Kubert. Il n’a que 15 ans lorsqu’il fait ses débuts en tant qu’encreur et coloriste pour des périodiques. A 16 ans, il est dessinateur (toujours pour des périodiques), à 27 il devient directeur éditorial avant de réaliser ses propres séries et personnages… et à 50 ans, sans interrompre son activité d’auteur, il fonde la Joe Kubert School of Cartoon and Graphic Art (située dans le New Jersey) ! Ses premiers romans graphiques datent des années 1990 (Abraham Stone, Fax de Sarajevo…).

Yossel est écrit en 2000 et publié en 2003 ; l’ouvrage est une fiction qui se déroule pendant la Seconde Guerre Mondiale. En s’inspirant des témoignages entendus dans la sphère familiale et de recherches documentaires, Joe Kubert revient sur le drame de la Shoah, le ghetto de Varsovie, les camps et ce jour d’avril 1943 qui a marqué le début de l’insurrection du ghetto.

En préface, on est confronté aux propos de l’auteur. Il raconte dans quelles conditions sa famille est arrivée aux Etats-Unis, la place du dessin dans sa vie et des questions comme celle de savoir ce que serait devenue sa vie si ses parents étaient restés en Pologne.

« En 1939, j’avais treize ans et j’allais au collège de Dessin et de Musique à New York. En 1939, Hitler a envahi et conquis la Pologne. (…) Je me rappelle qu’au début de la guerre, nous recevions parfois des visiteurs venus de notre ville d’origine en Pologne, comme mes parents me l’ont dit ensuite. Je me souviens de discussions chuchotées à voix basse. De mots que je n’avais pas le droit d’entendre. Après leur départ, je pressais mon père de questions ». L’écriture de Yossel s’est présentée à lui comme étant nécessaire :

Cette expérience a été pour moi très personnelle, un peu effrayante, et d’une certaine manière purifiante. (…) Ce livre est le résultat de tous mes « si… ? ». C’est une œuvre de fiction basée sur un cauchemar qui a réellement eu lieu.

Yossel, reflet de son créateur Joseph « Joe » Kubert. Yossel (Joseph en yiddish) dessine, pour lui aussi c’est une vocation, comme si c’était quelque chose d’inné. Le même rêve anime le jeune garçon : celui d’être un jour auteur de bandes dessinées. Un père boucher, sa grande sœur, la tolérance de ses parents… Et là, le texte lu en préface (et trop vite oublié) prend tout son sens. Si ses parents n’avaient pas persévéré quant à leur projet d’émigrer en Amérique, quelle aurait été sa vie ? Kubert s’imagine donc vivant en Pologne. Il a 13 ans, le contexte familial reste le même à l’exception que son quotidien est à Yzeran (une petite ville de Pologne) au lieu de Brooklyn. On mesure ce que cette mise en abyme a pu lui coûter en se projetant – lui : Joe Kubert – tout en n’étant pas exactement le même.

Yossel – Kubert © Guy Delcourt Productions – 2005
Yossel – Kubert © Guy Delcourt Productions – 2005

Réalisés au crayon, les dessins de Kubert sont livrés sans aucun traitement supplémentaire. Certains font réellement penser à des croquis exploratoires. Le fait que toute l’œuvre soit ainsi construite donne l’impression que le dessin est instinctif et réalisé en temps réel. Il n’y a aucune volonté d’habiller le propos d’apparats inutiles. La spontanéité donne une force inespérée à ce travail artistique.

Il n’y a aucun décalage entre ce qui est dit et ce qui est fait et la présence de cette immédiateté permet au lecteur de s’enfoncer dans la lecture très rapidement. L’impression que le personnage de Yossel avance crayon ne nous quitte pas un instant, comme s’il dessinait chaque cène au moment même où elle se déroule, le fait de la dessiner lui permettant de se l’approprier ; le filtre du dessin pour accepter l’inacceptable… mais aussi le dessin comme un refuge, un bouclier pour éviter de sombrer dans la folie.

Le scénario déplie une intrigue dans l’huis-clos du ghetto de Varsovie cependant, Joe Kubert fait intervenir des personnages secondaires qui permettront au lecteur de disposer d’un regard plus large sur ce drame historique. Les camps de concentration, la rumeur qui enfle de plus en plus quant au sort réservé aux personnes déportées, le ratissage effectué dans toute l’Europe par les troupes d’Hitler… Rare sont les figures historiques que nous voyons « apparaître » dans ces pages ; elles sont généralement nommées à l’exception de Mordecaï, homme emblématique de la révolte du ghetto sans qui la résistance juive n’aurait peut-être pu se mobiliser. Les faits défilent, des images que l’on connait par cœur à force de les avoir vues dans nos manuels d’Histoire.

Yossel – Kubert © Guy Delcourt Productions – 2005
Yossel – Kubert © Guy Delcourt Productions – 2005

PictoOKUn ouvrage poignant qui donne vie à une fiction tout à fait crédible.

Joe Kubert raconte des faits historiques avérés et connus de tous sans qu’il y ait la moindre impression de redite pour le lecteur. Des déplacements forcés de milliers d’hommes et de femmes à la colère ressentie par les populations dès lors que la réalité des camps de concentration a été révélée par les médias en passant par l’hébétude des Juifs à subir un quotidien d’humiliations et de violences, l’auteur américain n’omet rien. Yossel, son double imaginaire, fait grandir en nous l’indignation comme si nous découvrions pour la première fois la vérité sur cet épisode de l’Histoire.

Les chroniques d’Yvan et de Bruce.

Extraits :

« Ils ont empilé nos vêtements. Ils nous ont pris nos montres, notre argent, nos lunettes, nos bagages. Tout ce qui avait une valeur. Pas d’identification en dehors des tatouages. Ils nous ont donné des uniformes. On avait l’air d’un troupeau de zèbres immobiles » (Yossel).

« Dans notre baraquement, il tombait trente à quarante hommes par jour, d’épuisement, de malnutrition ou de maladie. On ne savait jamais si notre voisin serait encore là le lendemain. La mort était le seul résident permanent » (Yossel).

« Le simple fait de penser les mots était dangereux » (Yossel).

Yossel – 19 avril 1943

– Une histoire du soulèvement du ghetto de Varsovie –

One shot

Editeur : Delcourt

Collection : Contrebande

Dessinateur / Scénariste : Joe KUBERT

Dépôt légal : janvier 2005

ISBN : 2-84789-669-4

Bulles bulles bulles…

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Yossel – Kubert © Guy Delcourt Productions – 2005

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11 commentaires sur « Yossel (Kubert) »

  1. Je l’avais acheté il y a quelques années pour la médiathèque et je ne l’ai jamais lu. Je trouve le texte bien trop dense et si on y rajoute le dessin, il s’en dégage quelque chose d’assez « irrespirable » qui ne m’a jamais donné envie de m’y plonger.

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    1. En apparence, du moins cela m’avait fait la même impression avant de débuter la lecture. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle j’ai mis autant de temps à venir à cette lecture (repérée depuis quelques années). Par contre, une fois qu’on est plongé dans le récit, ce ressenti disparaît. Pas d’oppression malgré l’environnement confiné et la dureté des situations décrites. Le fait que l’auteur ait laissé ses illustrations en l’état donne une sorte de mouvement, on est pris dans « l’action » en quelque sorte

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        1. Merci Bruce pour ces références. J’irais voir pour le Dave Sim ; l’occasion de découvrir un peu plus cet auteur.
          En revanche, je n’avais absolument pas accroché avec l’album de Croci (https://chezmo.wordpress.com/2012/10/26/auschwitz-croci/). J’ai eu une sorte de réaction épidermique assez désagréable en présence de ce dessin ; une sorte d’humidité crasseuse qui s’est imposée pendant la lecture de fait, j’ai eu un regard très distancé sur les personnages, la situation décrite…

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        2. Le dessin est souvent secondaire pour moi. Je l’avais trouvé plutôt pas mal. Comme je l’évoque dans ma chronique, c’est d’avantage le scénario qui m’a rebuté.
          A bientôt

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        3. Pour moi aussi le dessin est secondaire. Du moins, ce n’est pas ce qui oriente mes choix. Lorsque j’écarte un album en raison d’un graphisme qui ne m’accroche pas, cela reste ponctuel.
          En revanche, pour Auschwitz, je ne suis pas parvenue à dépasser cette gêne. Il y a, dans cet album, une ambiance malsaine qui colle à la peau et qui m’a été très désagréable. Alors oui, si Croci avait choisi un dessin « tout doux », avec paillettes et rose bonbon, j’aurais été la première à critiquer l’effet de style déplacé.

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  2. Voilà une BD qui semble valoir le coup d’oeil. J’aime pas mal le principe le principe et les dessins semblent inintéressants. Merci pour ce bel article.

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      1. 😀
        J’avais compris en fait, inconsciemment je crois. J’ai dû relire ton premier commentaire du coup ^^
        Bienvenue à toi. J’espère que cette lecture te satisfera 😉

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