Vois comme ton ombre s’allonge (Gipi)

Gipi © Futuropolis – 2014
Gipi © Futuropolis – 2014

« Silvano Landi. Quarante-neuf ans. Aucun trouble de ce type jamais enregistré. Aucune hérédité ni épisodes reconstructibles dans l’histoire familiale. Aucune insuffisance physiologique. Bonne santé générale. Ne fume pas. Ne boit pas… excessivement. Un travail et une situation enviable. Aucun problème avec les femmes. Une schizophrénie subite avec attitudes obsessionnelles compulsives à orientation monothématique. Retrouvé un jour sur une plage en état de confusion. Hospitalisé ».

La première partie de l’album fait se succéder des parenthèses colorées et très descriptives – témoins d’un monde imaginaire et psychique riche et investit. Nous sommes également en présence de croquis dépouillés réalisés à l’aide d’un coup de crayon rapide. Gipi pose son regard sur l’Homme, insondable et imprévisible par nature. Parmi nous, les plus vieux repoussent la mort, les plus jeunes fuient la vie… autant de prétextes pour ne pas avoir à faire face à nos propres démons et à la folie qui nous ronge. Le personnage principal nous aspire dans un long monologue intérieur où nous tentons d’y défricher nos propres représentations de la maladie mentale, trompeuse et espiègle, mesquine et ravageuse. L’auteur emploie ici plusieurs ambiances graphiques qu’il pose toutes au même plan, chacune donnant vie à une facette différente de la réalité.

« Qui trop s’élève, chute souvent abruptement ».

Vois comme ton ombre s'allonge – Gipi © Futuropolis – 2014
Vois comme ton ombre s’allonge – Gipi © Futuropolis – 2014

Puis nous plongeons dans l’horreur des tranchées. Gris cendrés, marrons délavés… tout ici fait sentir la trouille et l’humidité de ce terrain de guerre hostile. Les yeux sont vitreux, les mines blafardes et les corps efflanqués. Une solidarité farouche lie ces moribonds. Une étincelle d’humanité survit grâce à de petits riens. Une cigarette donnée, un crayon prêté, un sourire échangé. L’instant est grave. Deux des hommes du bataillon ont été désignés pour partir en éclaireur. Pourquoi eux ?

Un bond dans le temps nous téléporte ensuite dans une soirée mondaine du siècle précédent. D’un inventeur épris d’une baronne. D’un inventeur qui pour épater sa belle, se met à inventer la plus terrible des armes. Cynisme dans le parallèle opéré, cynisme dans le décalage qui nous pète à la gueule entre cet intérieur bourgeois capiteux et ces troufions ressemblant à des brindilles, ces troufions qui n’ont que leur uniforme élimé comme protection.

Qu’est-ce qui vient ancrer ces trois scènes – appartenant à trois siècles différents – dans une seule et même histoire ? Un arbre. Sec, dépouillé. Un arbre qui fascine des hommes que tout sépare. Un arbre mort planté-là, incapable d’interagir avec quiconque… et pourtant…

Un récit intimiste où les choses échappent à tout contrôle. Où le corps médical n’est rien, même avec l’attirail de camisole chimique et d’échanges thérapeutiques. Où l’homme perd pied, incapable de dissocier le conscient de l’inconscient. Où l’intervention de l’auteur vient donner de la profondeur aux propos. Une pointe de paranormal vient épicer les choses. Il y a là une tension constante qui est maintenue et qui pèse à la fois sur le personnage principal et sur le lecteur. Cet homme subit les événements, tente d’attraper ce qui passe pour donner du sens. Le lecteur, en revanche, est à l’affût ; il observe, cherche à reconstruire le puzzle, tâtonne. Superbe.

PictoOKGipi nous emmène dans les dédales d’une mémoire tourmentée. Un aïeul qui transmet un lourd héritage aux générations futures. A lire.

Ailleurs : les avis de Fred (Point de fuite) et de Sullivan (Positive Rage).

Extrait :

« Les hommes qui respiraient il y a encore quelques instants, maintenant ne respirent plus. Amour… Où vont leurs désirs ? » (Vois comme ton ombre s’allonge).

Vois comme ton ombre s’allonge

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : GIPI

Dépôt légal : janvier 2014

ISBN : 9782754810319

Bulles bulles bulles…

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Vois comme ton ombre s’allonge – Gipi © Futuropolis – 2014

9 commentaires sur « Vois comme ton ombre s’allonge (Gipi) »

    1. Un régal cet album. Première fois que j’accroche avec un ouvrage de Gipi (sachant que je n’ai toujours pas lu ses « Notes pour une histoire de guerre » qui devrait me plaire également) 😉

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  1. (J’adore le comm de Noukette :)))
    Je ne sais pas si j’y comprendrai quelque chose, mais que les images sont belles ! Il y a une lumière absolument irrésistible.

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    1. J’étais réticente à lire cet album car les trois ouvrages de Gipi que j’avais précédemment lus m’avaient laissée dubitative. Alors qu’ici, le scénario a une profondeur très appréciable et les illustrations m’ont réellement transportée.

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