Un jour il viendra frapper à ta porte (Frey & Mermoux)

Frey – Mermoux © Guy Delcourt Productions – 2014
Frey – Mermoux © Guy Delcourt Productions – 2014

En 2007, Julien Frey décide de prendre contact avec son père. Le problème, c’est qu’il ne le connait pas. Il sait juste qu’il habite à Limoges, qu’il est chauve, journaliste à France 3, marié, père de deux enfants et juif. Julien saute dans le train à destination de Limoges en espérant décrocher une entrevue avec ce père si mystérieux. Mais la rencontre est abrupte et le père sur la réserve. Ce dernier livre à son fils quelques informations sur l’histoire familiale… le ghetto de Varsovie, les camps, les morts… mais referme vite la discussion. C’est du passé.

Ces révélations ébranlent Julien. Il cherchera dans un premier temps à faire la connaissance de ses demi-frères puis, face au silence dans lequel ils se murent, Julien décide de partir à la rencontre du reste de sa famille ; son oncle, sa tante… C’en ainsi qu’en août 2013, il prend l’avion pour Jérusalem.

« Un jour il viendra frapper à ta porte ».

Ces mots, l’oncle de Julien Frey s’en rappelle encore. Plein de sagesse, le grand-père paternel de l’auteur avait averti son fils (le père de Julien) alors que ce dernier ne pensait qu’à fuir ses responsabilités paternelles. Car cet homme n’a jamais cherché à voir son enfant. « A 20 ans, on a autre chose à faire que d’être père. Ta mère voulait te garder, alors… j’ai laissé pisser ». C’est l’une des premières confidences que ce père fait à son enfant, désormais adulte. Cette confidence tombe comme un couperet et n’en appelait pas d’autre a priori. Pourtant, lors de la brève entrevue entre les deux hommes, celle-là même qui permet à l’auteur d’entamer son récit, il y aura d’autres mots. Aussi durs. Ils relatent brièvement l’histoire d’une famille endeuillée par la Shoah.

Un grand-père paternel d’origine polonaise, juif de surcroît, qui a perdu la quasi totalité des siens dans cette horreur nazie. Le ghetto de Varsovie, puis les camps (Auschwitz, Dachau, Buchenwald… 5 en tout), sans compter les marches de la mort, le meurtre d’un de ses enfants et le reste… un traumatisme. Malgré tout, il a trouvé la force de reconstruire sa vie.

Julien Frey relate ici sa démarche personnelle. Initialement, alors qu’il allait devenir papa, il espérait renouer un lien – même ténu – avec son père et pouvoir ainsi répondre aux questions que sa fille ne manquerait pas de lui poser plus tard. Il était loin d’imaginer qu’il allait entendre de tels propos, que sa famille avait essuyé un tel drame, qu’il aimerait en connaître les moindre détails pour mieux pouvoir se les approprier et se situer dans cette histoire familiale… et loin d’imaginer que cette quête durerait près de 7 ans. Car si le premier contact avec son père date de 2007, ce ne sera qu’en 2013 qu’il prend la décision de partir à Jérusalem. Loin d’être satisfait de cette rencontre, il éprouve pourtant de la satisfaction d’avoir enfin concrétisé ce projet qui lui tenait à cœur. Des questions, il en avait donc tout un stock avant de voir son père pour la première fois mais le voilà qui repart avec d’autres questions, d’autres inquiétudes… et un besoin criant de comprendre et de mettre des prénoms sur ses aïeuls. Le scénario présente sans difficulté les différentes étapes de son questionnement.

Dominique Mermoux a quant à lui travaillé sur la mise en images de ce témoignage qu’il réalise en noir et blanc. Les fonds de cases suffisent à délimiter l’espace et évitent ainsi l’austère cloisonnement des visuels dans des petites cases aux contours rectilignes, droits et froids. De fait, on a l’impression de suivre naturellement un cheminement, une pensée… une démarche. Comme si le scénariste avait réalisé une sorte d’album photos de cette période, l’agrémentant d’anecdotes – souvent de manière amusée – et de quelques détails (paysages, accessoires, visages…) mémorisés ça et là. D’ailleurs, on remarquera aussi que le scénario s’accorde régulièrement des respirations, s’effaçant derrière les illustrations. Certaines planches s’affranchissent totalement de mots… laissant libre court à l’évocation du lecteur. Les images ont cette force de suggestion en elles qui permet au lecteur (grâce à un silence, à une respiration et/ou à un regard) de mesurer l’importance d’un instant ou le poids d’un mot.

Des mots pour des maux… les membres de la famille de Julien Frey ont tous grandit en sachant ce que le grand-père avait vécu. La Shoah a influencé leurs vies, parce qu’elle les a touché de plein fouet. Les membres de la famille de Julien ont intégré cela mais ce n’est pas le cas pour le narrateur. Avec ses questions, il vient donc faire sortir le passé de l’oubli alors que ses proches tentent de l’y enfouir. Deux dynamiques différentes et pourtant, une compréhension mutuelle des aspirations de chacun.

Oui, mais vous savez… oncle Jakob ne parlait pas du passé, même à ma mère. Il n’a jamais rien dit. C’était la Shoah. La deuxième génération n’a pas posé de questions. Vous, c’est la troisième, vous ne pouvez pas comprendre. Et je souhaite de tout mon cœur que vous ne compreniez pas.

Outre son histoire familiale, il découvre aussi la terre d’Israël. Une réalité nouvelle, un pays déchiré, des codes de vie différents.

Le lendemain matin. En route pour Bethléem. On vient à peine de passer la frontière et j’ai déjà l’impression d’être dans un autre monde. Un autre siècle aussi.

PictoOKDès lors que l’on a ouvert l’album, il est difficile d’interrompre la lecture. La sincérité des propos ainsi que la nature de la démarche engagée par l’auteur donnent de la force à ce témoignage livré avec beaucoup d’humilité.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Musique : frapper

PetitBac2015

Un jour il viendra frapper à ta porte

One shot

Editeur : Delcourt

Collection : Shampooing

Dessinateur : Dominique MERMOUX

Scénariste : Julien FREY

Dépôt légal : octobre 2014

ISBN : 978-2-7560-5462-9

Bulles bulles bulles…

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Un jour il viendra frapper à ta porte – Frey – Mermoux © Guy Delcourt Productions – 2014

10 commentaires sur « Un jour il viendra frapper à ta porte (Frey & Mermoux) »

  1. Je l’avais repéré dans la foultitude de sorties de ce début d’année. J’attendrai sagement qu’il arrive à la médiathèque mais je tiens vraiment à la le lire.

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    1. J’avais peur de retrouver un peu les mêmes choses que celles découvertes dans d’autres ouvrages traitant de ce sujet. Mais la démarche de l’auteur justifie réellement qu’il se soit consacré à la réalisation de cet album. J’espère que j’aurais l’occasion de te lire sur cet ouvrage en tout cas 😉

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    1. Sans les conseils de ma libraire, je serais passée à côté de ce titre. Dommage, parce qu’il vaut vraiment qu’on s’arrête dessus

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