Le Sculpteur (McCloud)

McCloud © Rue de Sèvres & Gilles Paris - 2015
McCloud © Rue de Sèvres & Gilles Paris – 2015

David a laissé passer son heure de gloire il y a cinq ans. A l’époque, un investisseur avait repéré son talent. L’avenir s’ouvrait à lui, il pourrait enfin vivre de son Art : la sculpture. Mais le caractère acariâtre de David a conduit à sa chute. Les difficultés relationnelles avec son mécène ont amené ce dernier à prendre de la distance, jusqu’à couper les vannes financières tant bénéfiques. Pour David, ce fut le retour aux petits boulots, sans compter qu’il a perdu l’envie et la motivation à créer.

Aujourd’hui, alors qu’il fête seul son anniversaire dans un fast-food de quartier, un grand-oncle qu’il n’avait pas vu depuis des années le reconnaît et s’installe à sa table. La conversation est chaleureuse, le vieil homme invite le jeune artiste à lui confier son désespoir, ses doutes. La conversation prend pourtant un revers inattendu. En effet, David se rappelle brusquement que ce vieil oncle est décédé depuis plusieurs années. Mais alors, à qui a-t-il à faire ? Peu à peu, la conversation échappe totalement au sculpteur et, à son insu, il accepte un étrange pacte avec cet individu venu de l’au-delà.

« Que donnerais-tu pour ton Art, David ?

– Je donnerais ma vie.

– Quand le soleil se lèvera, ton vœu sera exaucé. »

Scott McCloud (L’Art invisible, Zot !,…) revisite le mythe de Faust à ceci près qu’il ne vend pas son âme à la Mort mais accepte un don (un pouvoir) en échange de sa vie. Ainsi, il ne va lui rester que quelques jours à vivre.

Le scénario s’appuie sur une ambiance graphique assez douce, les tons bleutés offrent une grande lisibilité et l’atmosphère adéquate. Le héros est en détresse mais sa façon de vivre et d’analyser la situation le rend touchant. Il y a en lui un mélange habile de désespérance et d’arrogance, des sentiments qui ne vont cesser de se répondre réciproquement pour mieux s’équilibrer. Il est ambitieux mais manque de confiance en lui. C’est une remise en cause permanente, un sentiment chassant l’autre. La narration s’appuie sur les oscillations de son état d’esprit pour trouver son rythme. Le lecteur est rapidement captivé par l’intrigue et se cale sur cette dynamique changeante du personnage principal. Au début, l’échéance vitale n’aura pas d’impact sur ce dernier. Fasciné par ses nouvelles facultés, c’est avant tout le bouillonnement créatif dans lequel il est plongé – et qui le transcende – qui martèle le récit. Puis, cet état d’esprit est balayé par autre chose lorsque le héros se rend compte que malgré ses « pouvoirs », la vie suit son cours et qu’il y a des étapes à respecter, qu’on le veuille ou non. C’est finalement toute son identité qu’il remet en question et les avantages qu’il tire de ce terrible pacte avec la mort vont peu à peu être intégrés, digérés puis relativisés. Ce n’est que dans un second temps qu’il prend le temps de réfléchir aux inconvénients et à l’aspect éphémère de cette excitation. Il souhaite que les gens se rappellent de son nom pour cela, il veut trouver le moyen de laisser une trace de son passage.

Ces 200 jours dérisoires sont finalement le prétexte utilisé par Scott McCloud pour aborder des questions aussi vastes que l’identité, la fonction créatrice dans nos sociétés, le lien à l’Autre en passant par la question de la mort, de l’Art et son aspect commercial, les sentiments, la maladie, la souffrance psychique… Des thèmes présents dans de nombreuses œuvres littéraires mais « Le Sculpteur » nous permet de nous en saisir pour y penser une nouvelle fois.

Quel sens donner à sa propre existence ?

On tourne les pages avec curiosité et une certaine exaltation, tout en prenant pourtant le temps de scruter les expressions des personnages et de ressentir les émotions par lesquelles ils passent. Etonnante contradiction.

Quel effet fait cette lecture ? J’ai fait totalement abstraction de mon environnement, d’autant plus lorsque le compte-à-rebours fatidique s’emballe et devient pressant. Le temps file, ce qui saisit le personnage principal à la gorge et le maintient dans une certaine tension. Les cases de l’album se font alors plus petites, plus serrées, plus silencieuses. La fréquence avec laquelle les marqueurs de temps apparaissent se fait plus courte. L’échéance temporelle est omniprésente, cela influe sur le rythme cardiaque, l’envie de savoir ce que la page suivante nous réserve. Le sentiment que le temps échappe à tout contrôle envahit le lecteur. Tic tac tic tac… l’aiguille des secondes avance à une vitesse folle. Vite, il faut que sa quête aboutisse. Vite, il faut qu’il puisse renégocier les termes de son accord. Vite… la lecture est haletante et pourtant, on a le temps de s’en imprégner. Et puis, on n’a pas envie de quitter cet ouvrage. Pas envie de quitter ce personnage. Il a tout à apprendre encore, il est en train de s’épanouir… il ne faut pas que le mouvement s’arrête. Mais la fin de l’ouvrage approche. Plus que quelques pages avant de le refermer. On est optimiste. Pour une fois, j’ai eu envie d’un happy-end d’autant que pour le moment, tout ici a plutôt tourné en sa faveur. Plus que quelques pages avant le dénouement final. Encore quelques rebondissements… et c’est la claque ! La dernière illustration en pleine page est gorgée d’émotions, pleine de sens… un aboutissement.

PictoOKPictoOKUn album prenant… très prenant. J’envie ceux d’entre vous qui ne l’ont pas encore lu et qui vont le découvrir.

Les chronique de Moka, Yvan et Antigone.

L’interview de Scott McCloud sur Planète.

Extrait :

«Le marché est peut-être le medium de certains artistes. Et ce qui semble grossier à nos yeux est peut-être une authentique matière pour eux. Les spectateurs sont la matière. Sans eux, nous ne sommes rien » (Le Sculpteur).

Le Sculpteur

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : Scott McCLOUD

Dépôt légal : mars 2015

ISBN : 978-2-36981-124-4

Bulles bulles bulles…

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Le Sculpteur – McCloud © Rue de Sèvres – 2015

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25 commentaires sur « Le Sculpteur (McCloud) »

    1. J’ai eu un mal fou à écrire cet article. J’ai littéralement plongé dans la lecture et j’ai eu un mal fou à m’extraire de l’univers, même après avoir refermé l’album. D’ailleurs, je l’ai lu dimanche et je serais toujours bien en peine pour rédiger un article avec un minimum d’objectivité. On ressent tellement de choses que je n’ai pas su trouver les mots pour parler d’autre chose que de mon propre ressenti ! Incroyable 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. Je te comprends. Je t’envie même… c’est le genre de livre où on se dit : « quelle claque… et dire que je l’ai déjà lu » ^_^

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  1. Tous les billets sont plus enthousiastes les uns que les autres ! Je n’ai pas prévu de m’y plonger tout de suite mais je sais que je finirai par le lire, pas possible autrement.

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  2. J’attendais avec impatience ton billet parce que j’avais lu ton commentaire chez Moka (ou chez Antigone je ne sais plus). Depuis que j’ai lu leurs billets je n’ai plus qu’une envie ; le lire ;0) Maintenant que j’ai lu le tien je n’ai plus qu’une idée ; il est fait pour moi :0) Il a tout, je veux dire TOUT pour me plaire… J’ai hâte de l’avoir entre les mains :0) Bisous, bonne journée Mo’ (j’ai rajouté ton billet dans vos plus tentateurs)

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    1. Oui, c’est chez Moka que javais commenté. Je n’avais pas lu l’avis d’Antigone mais voilà chose faite 😉
      Contente de me faire tentatrice avec ce titre !! Je pense que tu vas le savourer 😉

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        1. Complètement. Et puisque le dessin est très lisible, la lecture file. D’ailleurs, sur le « tic tac », j’ai réellement apprécié le passage où justement le rythme change, où l’auteur intègre des marqueurs de temps presque à chaque case, penche les planches… bref, le temps qui se sort et qui piège le personnage dans ses filets !

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        2. Oui, c’est ça… le pire c’est que justement, c’est à ce moment-là que j’ai dû quitter la maison pour aller chercher la puce à l’école ! J’étais vert ! Je piétinais de revenir à la maison pour continuer 😀

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  3. Je vais le lire bientôt, ma copine va me le prêter alors ton billet me réjouis. (et donc, peut-être un billet de ma part chez toi aussi).

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    1. Alors tu vas voir : ta première impression lorsque tu vas avoir le livre en main risque d’être « mais quel pavé !! combien de temps va-t-il me falloir pour le lire ? ». Et puis on se lance dans la lecture et on en sort un peu plus tard en le refermant satisfait, en ayant eu l’impression qu’il n’y a eu qu’un battement de cil entre le début et la fin de la lecture. Ça se lit d’une traite en fait ^^

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