Physique de la Mélancolie (Gospodinov)

Gospodinov © Intervalles – 2015
Gospodinov © Intervalles – 2015

« Je suis né à la fin du mois d’août 1913, être humain de sexe masculin. Je ne sais pas la date exacte. On a attendu de voir quelques jours si j’allais survivre et c’est alors seulement qu’on m’a déclaré. […]
Je suis né deux heures avant le lever du soleil, mouche à vin. Je mourrai ce soir après le coucher du soleil.
Je suis né le 1er janvier 1968, être humain de sexe masculin. Je me souviens dans le détail de toute l’année 1968, du début jusqu’à la fin. Je ne me rappelle rien de l’année en cours. Je ne sais même pas son numéro.
J’ai toujours été né. Je me rappelle encore le début de l’Ère de glace et la fin de la Guerre froide. Le spectacle de dinosaures mourants (durant ces deux époques) est l’une des choses les plus insoutenables que j’aie jamais vues.
Je ne suis pas encore né. Je suis à venir. J’ai moins sept mois. Je ne sais pas comment on compte ce temps négatif passé dans le ventre. […]
Je suis né le 6 septembre 1944, être humain de sexe masculin. Temps de guerre. Une semaine plus tard, mon père est parti sur le front. […]
J’ai des souvenirs de moi né comme buisson d’églantier, perdrix, ginkgo biloba, escargot, nuage de juin (ce souvenir est fugace), crocus mauve d’automne au bord du Halensee, cerisier précoce figé par une neige tardive d’avril, comme une neige ayant figé un cerisier leurré…
Je sommes nous. » (extrait du prologue de l’ouvrage).

Il est difficile de présenter un résumé de « Physique de la Mélancolie ». Cet ouvrage croise plusieurs récits mais ils sont relatés par un seul narrateur. Ce dernier est complexe, à la fois unique et multiple, car doté d’une empathie hors du commun, il expliquera d’ailleurs sa capacité à se fondre dans [le corps de] l’Autre pour ressentir les choses.

Je ne cillais pas, mes pupilles cessaient de bouger, ma bouche restait à moitié ouverte, ma respiration passait comme en régime automatique, tandis que je (une partie de moi) me transportais dans l’histoire et le corps d’un autre. (…) Cela se produisait souvent malgré moi. Comme si là où l’autre éprouvait une douleur, dans cette faille, cette plaie, ce point d’inflammation, s’ouvrait un couloir qui m’aspirait en lui.

A l’instar de « L’Alphabet des femmes », « Physique de la Mélancolie » s’ouvre sur une préface (étayée, généreuse et réflexive) de Marie Vrinat-Nikolov. La traductrice y partage notamment son point de vue quant à la sensibilité dont il faut faire preuve lors de la traduction d’un roman ; tenir compte des jeux de mots, de l’ambiance, de la poésie, des références… tenter de construire des passerelles entre les cultures tout en ne dénaturant pas la culture d’origine (littéraire, populaire,…).

Longtemps, il y a eu un consensus entre le monde de l’édition et les traducteurs eux-mêmes sur le fait qu’il ne fallait surtout pas déranger le lecteur dans ses habitudes langagières et culturelles, dans ce qu’il se figurait être la langue de la littérature. D’où les traductions qui font semblant de ne pas en être, qui se cachent dans l’ombre de l’original, qui offrent aux lecteurs une langue « platement élégante », restant dans la norme de « ce qui se dit », frisant même le cliché : l’enfance est toujours « la tendre enfance », les cheveux noirs sont toujours « noirs de jais », que fait-on dans un fauteuil, si ce n’est forcément « s’y carrer », « s’y pelotonner », sans parler des imparfaits du subjonctif dans des dialogues, des passés simples qui déforment la tonalité du texte, etc., lorsque ce texte crée précisément une langue nouvelle qui se situe au-delà des conventions.

De fait, cet ouvrage nous ravit de métaphores nouvelles et de descriptions inattendues. Cette alliance magique et mélodieuse de termes, cette formulation souvent atypique, ravissent le lecteur. Ce rythme narratif original ne change pas les habitudes de lecture mais la manière dont le regard est posé sur les choses et les gens offre une familiarité singulière (donnant l’impression que l’on découvre un terrain pourtant connu). On se laisse envelopper par cet univers riche, parfois poétique et il est difficile de rester insensible à la musicalité du langage.

Le printemps est déchaîné, des abeilles bourdonnent, des odeurs sans nom flottent dans l’air, comme si le monde venait d’être créé, sans passé, sans futur, un monde dans toute son innocence, d’avant le calendrier.

Le voyage démarre dès la lecture du titre de ce roman. « Physique de la Mélancolie » : deux termes issus de registres lexicaux radicalement différents, laissant penser que l’homme [en tant qu’individu] est un univers à part entière, qu’il existe autant d’univers isolés que d’individus et qu’il est possible de les étudier pour parvenir à une connaissance objective et rationnelle. La « physique » est cartésienne… tandis que la mélancolie est plus chagrine, plus volatile et sujette à de capricieuses variations. L’association de ces deux mots m’a troublée. Puis, sitôt la lecture commencée, le lecteur se confronte à ce « je sommes nous » énoncé par le narrateur. Un postulat que l’on intègre rapidement, comme une évidence. On prend plaisir à se heurter à ce qui ressemble à un non-sens alors qu’il ne l’est pas. Le lecteur répond favorablement à l’invitation et les pages se tournent. Elles nous conduisent d’un souvenir à l’autre comme cette après-midi passée à déambuler entre les chapiteaux d’une Foire attractive ou cet instant à réfléchir à la représentation que l’on se fait du Minotaure, figure emblématique de la mythologie grecque. Ou comme ce jeune homme qui met ses pieds dans les traces de son grand-père et va à la rencontre d’une vieille dame qui fût [peut-être] l’amante de son aïeul. Il sera aussi question de l’amour secret qui lie une infirmière à son patient, d’un enfant de 12 ans qui rompt la solitude en observant les allées-venues d’une cohorte de fourmis, d’un acheteur d’histoires, d’une femme qui passe la frontière pour vendre son bébé… autant d’escapades dans les tréfonds de la mémoire du narrateur. Le puzzle de l’histoire se reconstruit avec toute la part de subjectivité et d’interprétation inhérente aux secrets longtemps tus et/ou à peine dévoilés.

Et puis il y a ce penchant qu’assume l’écriture de Guérogui Gospodinov à passer de la première à la troisième personne avec une aisance et une fluidité déroutantes. Cette tendance à fusionner le « je », le « il » et le « nous » nous rappelle sans cesse ce singulier « je sommes nous » découvert au commencement du roman. Le narrateur est totalement cohérent, le fait qu’il ait cette appétence à se fondre dans le corps d’un autre n’est pas un leurre. Il est à la fois dans l’action tout en y étant extérieur. C’est un fascinant conteur ; totalement objectif face à l’histoire qu’il raconte tout en se laissant littéralement happer par elle. Comme si l’auteur [Gueorgui Gospodinov] utilisait ses personnages pour exulter ses propres peurs. Comme si on permettait au lecteur de ressentir une émotion saisissante et de l’analyser dans la même fraction de seconde. Un effet miroir continu, aux multiples facettes. Auteur, lecteur et narrateur ne cessent de s’identifier, de se dissocier, de se répondre et d’enrichir simultanément leur réflexion… accentuant ainsi toutes les formes de l’empathie et de la compassion.

Un récit-chorale parfois déstabilisant qui suppose la participation du lecteur. L’interaction qui se crée entre l’écouté (narrateur) et l’écoutant (lecteur) est réelle ; il ne tient qu’à nous de replacer les différentes pièces à l’endroit adéquat pour que ces histoires éclatées s’imbriquent complètement. La lecture n’est pas facile, je ne vous mentirais pas car le narrateur se fond en permanence dans d’autres « lui » (lui enfant, lui adulte, lui quand il est son grand-père, lui quand il est le Minotaure…). Tout est à la fois inventé et réel, autobiographique, fictif et/ou témoigné, introspectif et affabulé, saugrenu et réfléchi. Tout tombe inopinément mais tout est à sa place. Tout est fluide. Tout est étrange et familier. C’est un roman patchwork, un recueil d’histoires qui s’articulent grâce à des transitions [alors qu’habituellement, les recueils s’en affranchissent]. C’est un fatras narratif savamment orchestré car il évite la cacophonie avec brio.

Tout au long du roman, des phrases nous interpellent. Il est impossible de résister à l’envie de marquer un temps d’arrêt pour les relire, y réfléchir, se les approprier et changer à notre tour la manière de penser une action, un fait que l’on croyait pourtant acquis…

… « J’étais né de ma propre mère, quoi d’étonnant à cela »…

… « Ce n’est que dans l’enfance que l’immortalité est possible »…

La lecture se fige quelque peu à l’occasion du second chapitre où l’auteur énumère, le temps d’une vingtaine de pages, la littérature existante à l’égard du mythe du Minotaure. Temps de lecture à part, presque désincarné que j’ai pourtant lu avec intérêt. Passé ce chapitre deux, le voyage identitaire se poursuit, celui d’un homme en quête de lui-même, en pleine appropriation de sa culture, de son histoire (et la petite histoire individuelle est intimement mêlée à la grande Histoire de l’humanité). Il offre un regard tendre sur la société qui l’a vu naître et grandir mais ne lui accorde aucune concession.

[En parlant des années 1980] Dans l’autre événement important, la Bulgarie n’est pas directement impliquée. En décembre, on nous parle pour la première fois du SIDA. C’est ce qui met officiellement fin, en 1981, aux années 1960. Et toutes les révolutions sexuelles ont été interrompues au nom de la santé. Etant donné que, chez nous, elles n’avaient pas commencé, leur fin n’a pas été aussi tragique pour nous.

PictoOKUn roman surprenant qui se construit étrangement et déroute. Le mythique Minotaure – employé par Gueorgui Gospodinov comme une métaphore complexe – revient constamment. « Roman-labyrinthe » comme se plaît à le définir l’éditeur, cette Physique de la Mélancolie invite largement à l’introspection, à l’observation de l’Autre… voire à combler les fossés entre soi et l’autre. Déroutant et exaltant, j’étais à la fois extérieure et fascinée, je pense avoir apprécié cette lecture inconfortable… mais tout n’est-il pas une question de point de vue ? Cependant, il me semble nécessaire de marquer des temps d’arrêt pendant la lecture, ne serait-ce pour ne pas se laisser déborder par elle.

Un duo d’auteurs [romancier-traducteur] qui me plaît (voir également « L’Alphabet des femmes »).

Extraits :

« Le jet de la peur est bien trop fort pour son corps de trois ans qui se remplit très vite et qui manque bientôt d’air. Il ne peut même pas éclater en sanglots. Pour pleurer, il faut de l’air, pleurer, c’est expirer longuement et bruyamment la peur » (Physique de la Mélancolie).

« Non, mon enfant, tu ne vas pas mourir, répétait alors [mon arrière-grand-mère] pour me consoler. Il y a un ordre pour ça, mon petit enfant, d’abord c’est moi qui vais mourir, ensuite ta grand-mère et ton grand-père, ensuite… Ce qui m’a fait sangloter encore plus irrésistiblement. Une consolation bâtie sur une chaîne de morts » (Physique de la Mélancolie).

« Une amie me racontait que, petite, elle était persuadée que la Hongrie était au ciel. Sa grand-mère était hongroise et elle venait chaque été leur rendre visite à Sofia pour voir sa fille et sa petite-fille bien-aimée. Ils allaient toujours la chercher à l’aéroport. Ils s’y rendaient plus tôt, levaient la tête comme des oisillons, jusqu’à en avoir des courbatures au cou, et sa mère disait : regarde, ta grand-mère va apparaître maintenant. La grand-mère de Hongrie, qui venait du ciel. J’aime bien cette histoire et je la mets tout de suite dans la resserre. Je suppose que, lorsque la grand-mère hongroise est morte, elle est tout simplement restée là-haut, dans la Hongrie céleste, à agiter la main depuis un nuage, sauf qu’elle avait cessé d’atterrir » (Physique de la Mélancolie).

« Sa mémoire est une commode, je peux la sentir, ouvrant des tiroirs depuis longtemps fermés » (Physique de la Mélancolie).

« Après toutes les preuves montrant que l’histoire des quatre milliards d’années écoulées est inscrite dans l’ADN des êtres vivants, l’expression selon laquelle l’univers est une bibliothèque n’est plus, depuis longtemps, une métaphore. Nous aurons maintenant besoin d’une nouvelle écriture. Beaucoup de lecture en perspective. Lorsque monsieur Jorge disait qu’il imaginait le paradis comme une bibliothèque sans début ni fin, il est fort probable que, sans le soupçonner, il ait pensé aux étagères infinies de l’acide désoxyribonucléique. Je suis des livres » (Physique de la Mélancolie).

A lire également :

– La présentation de Marie Vrinat-Nikolov,

– Une interview de Marie Vrinat-Nikolov (traductrice).

Physique de la Mélancolie

Roman

Editeur : Intervalles

Collection : Sémaphores

Auteur : Guéorgui GOSPODINOV

Traductrice : Marie VRINAT-NIKOLOV

Dépôt légal : mars 2015

ISBN : 978-2-36956-017-3

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8 commentaires sur « Physique de la Mélancolie (Gospodinov) »

  1. Jamais lu d’auteur bulgare je crois. J’aime bien l’idée d’une lecture inconfortable, exigeante, difficile.
    (et à part ça tu parles drôlement bien de ce roman, tu es très à l’aise loin de ta zone de confort habituelle je trouve 😉 )

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    1. Très loin de ma zone de confort oui. Comme quoi, quand je me donne un peu les moyens de travailler un de mes écrits, je parviens à partager des chroniques plus fouillées 😉

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