Deux frères (Moon & Ba)

Duo côté pro, frères jumeaux côté perso, les frères Moon et Bá nous avaient déjà fait voyager en 2012 avec le succulent Daytripper. Depuis, L’Aliéniste (adaptation du roman éponyme de Machado de Assis) avait rassemblé quelques lecteurs en 2014 mais le retentissement médiatique fut moindre. Retour au succès avec une nouvelle adaptation puisque « Deux frères » est l’adaptation du roman éponyme de Milton Hatoum et nous plonge au cœur des années 1950.

Moon – Bá © Urban Comics – 2015
Moon – Bá © Urban Comics – 2015

« Deux frères » offre à Zana la possibilité d’accueillir le lecteur juste avant qu’elle n’abandonne sa maison ; quel drame s’est produit ici et qui aboutit à ce dénouement inévitable ? Son mari (Halim) et son père décédés, elle se retrouve seule. Pourtant cette femme a vu sa maison remplie des rires de ses trois enfants. Mais aujourd’hui, tous sont partis.

Ce n’est pas elle la « pièce centrale » de ce récit… quoi que, en tant que mère, il est inévitable d’éluder de fait que c’est grâce à nos mères que tout se fait et se défait, que les personnalités se tissent et qu’un enfant peut quitter, serein, le domicile où il a grandi.

Mais alors que la lecture commence à peine, nous découvrons Zana tiraillée par les souvenirs et affectée par les décès, inquiète des choix de ses fils Yaqub et Omar (dit « le Cadet »). Des jumeaux qui, précocement, ont été séparés durant 5 ans afin d’apaiser leur animosité réciproque qui allait en croissant. Lorsque Yaqub est parti au Liban, ils n’avaient que 13 ans. Son frère quant à lui est resté au Brésil, conformément à la décision de Zana. Au retour de Yaqub, toute la famille est transcendée à l’idée des retrouvailles, notamment celles des jumeaux. Mais les rivalités qui les opposent se sont ancrées au plus profond d’eux et le fossé qui les sépare semble impossible à combler.

Les jumeaux étaient deux opposés dans un corps identique, dormant sous le même toit.

Noir. Blanc.

Deux couleurs nous accompagnent pour cette lecture. Radicalement différentes. Inévitablement complémentaires. Indissociables. A l’instar de la personnalité de ces jumeaux. Loin de l’image du couple fraternel inséparable, Yaqub et Omar se haïssent. Un ressentiment viscéral. Les quelques souvenirs de leur complicité d’antan, alors qu’ils étaient de très jeunes enfants, ne suffisent pas. Cette harmonie-là n’existe plus, ses réminiscences se noient sous un flot d’amertume.

Les illustrations de Fábio Moon et de Gabriel Bá ne cessent ne faire exister cette inimitié et même lorsque les frères sont à distance, elle subsiste et influence les rapports familiaux. La tension est latente, elle ne peut se dissoudre totalement et se voit ravivée à chaque visite de Yaqub, qui a pris son parti et décidé de prendre son indépendance très jeune, sitôt sorti de ses études.

La guerre fratricide que se vouent les jumeaux les construit, malgré eux. C’est certainement dans leurs premiers mois de vie que la rivalité entre eux s’est cristallisée ; Omar tombant gravement malade, sa mère l’a gavé d’amour maternel, laissant Yaqub aux soins de Domingas, fille adoptive du couple.

Chronique sociale, « Deux frères » décrit également la passion amoureuse, celle qui unit Zana et Halim. Une passion vorace où l’envie de l’autre, le plaisir de goûter à sa peau, est intarissable. De cette union sont nés les jumeaux puis, quelques années plus tard, Raina, benjamine de la fratrie. Il est aussi question d’ambitions, d’érudition, de dépravation et d’immigration (Zana et Halim sont libanais), le tout sur fond de guerre (Seconde Guerre Mondiale) puis de dictature militaire. Sans interférer pour autant sur le microcosme familial et sa dynamique, ce contexte sociétal les marque de son empreinte. Le narrateur en tient compte dans son témoignage. Un narrateur humble, attentif, sensible et dont nous ne connaîtrons le prénom que dans les toutes dernières pages, comme s’il souhaitait s’effacer totalement derrière le drame familial qui n’a cessé de se jouer sous ses yeux.

Entre la résignation paternelle et les caprices jaloux d’une mère, le plus à plaindre est finalement Omar, qui étouffe. Il porte certainement en lui la culpabilité de celui qui fut privilégié car lui, il ne fut jamais question qu’on l’éloigne de la maison familiale. Yaqub, malgré l’incompréhension face à cette séparation subie, à ce choix de l’envoyer au Liban à l’âge de 13 ans, a pu s’émanciper, s’épanouir. Il a pu quitter ses parents pour faire sa vie, laissant Omar otage d’un amour maternel écrasant. Ce sont des suppositions, un certain regard sur ma lecture… et je saurais dans quelques temps si vous partagez cette impression ou si votre lecture diffère.

PictoOKEnfant, le narrateur regarde sa famille avec candeur, incapable de comprendre la complexité des rapports humains. En grandissant, ses certitudes sont moins farouches ; il possède maintenant des clés de compréhension pour mieux appréhender les enjeux relationnels de ses proches. Le ton narratif mûri à mesure que les pages se tournent, permettant aux propos d’être moins hésitants. A mesure qu’il grandissait, ses souvenirs sont moins fugace, il peut sans hésitation s’en saisir en connaissance de cause. Mais tout au long de la lecture, le propos est teint d’une nostalgie et d’une compassion sans commune mesure. Affectée par la rivalité qui oppose ses aînés, le narrateur a grandi dans un milieu qui le scindait sans cesse entre amour et haine, comme les deux pans d’un sentiment, comme le double visage de la gémellité.

Quand une lecture ne se laisse pas conquérir à la première caresse, au premier regard de velours que l’on pose sur elle… « Deux frères » est une lecture revêche. Elle se fait torve par moments, aussi intranquille que l’état dans lequel elle plonge le narrateur qui regarde la vérité en face. Poignante, elle emporte le lecteur dans les dédales d’une pensée [celle du narrateur], loin… vers un imprévisible que l’on a soif de découvrir.

LABEL LectureCommuneUne lecture que j’ai le grand plaisir de partager avec Jérôme, je vous offre un voyage vers sa chronique en cliquant ici !

la-bd-de-la-semaine-150x150C’est mercredi et Noukette nous a donné rendez-vous !

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : Brésil

Extraits :

« Halim se faisait vieux. Soixante-dix ans passés, quatre-vingts, même lui ignorait le jour et l’année de sa naissance. « Je suis né à la fin du siècle dernier, un jour de janvier. Le bon côté, c’est que je vieillis sans savoir mon âge ». Tel est le destin des immigrés » (Deux frères).

« Certains de nos désirs ne s’accomplissent que par autrui. Seuls nos cauchemars nous appartiennent » (Deux frères).

Deux frères

One shot

Editeur : Urban Comics

Dessinateurs / Scénaristes : Fábio MOON & Gabriel BÁ

Traducteur : Michel RIAUDEL

Dépôt légal : mars 2015

ISBN : 978-2-3657-7625-7

Bulles bulles bulles…

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Deux Frères – Moon – Bá © Urban Comics – 2015

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25 commentaires sur « Deux frères (Moon & Ba) »

  1. J’ai adoré, tout simplement. C’est tellement dense et prenant. Je ne parle pas assez des parents dans mon billet mais ils ont clairement un rôle majeur dans l’antagonisme entre les deux frères. La mère bien sûr qui dès le départ a clairement choisi son « chouchou » mais le père aussi, qui a toujours pensé, et avant même qu’ils arrivent, que la vie de son couple serait plus belle sans enfants.
    Bref, il y aurait tellement à dire sur cette histoire familiale complexe et finalement universelle…

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    1. Tellement à dire oui. J’ai commencé la lecture avec cette incompréhension : pourquoi séparer les frères aussi jeunes ? Et pourquoi éloigner celui qui, finalement, n’est pas agressif. Ces deux-là, même s’ils sont jumeaux, n’étaient visiblement pas faits pour se rencontrer.
      Et j’imagine comme ça a dû remuer les auteurs de découvrir ce roman et de passer à l’adaptation BD ensuite. Les jumeaux Moon et Ba ont dû aussi faire face à une grosse incompréhension

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    1. Tu vois Framboise, si tu avais eu un blog, tu aurais certainement fait une chronique sur cet album… et nous l’aurions lu avec grand intérêt. Et cela aurait ajouté une pierre supplémentaire à la manière dont j’ai accueilli cet album… toussa toussa 😀

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  2. Je ne suis que jubilation !!! Il me le faut ! Et dire que j’ai été « raisonnable » à la librairie tout à l’heure alors qu’il me tendait les bras !

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  3. Je te sens un chouïa moins emballée que Jérôme (mais emballée tout de même, j’ai bien compris). Je le lirai, c’est sûr.

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    1. Je suis un peu moins emballée que Jérôme, effectivement. Ce n’est pas un coup de cœur même si j’ai bien apprécié cette lecture. C’est vraiment un récit qu’il faut apprivoiser, je ne sais pas comment l’expliquer car la lecture est fluide mais le récit se structure de telle manière qu’il faut rester attentif pour être sûre de ne rien rater. C’est peut être dû aux allers retours réguliers qui sont faits dans le passé (le passé du couple parental avant la naissance des enfants, le passé de la petite enfance des jumeaux, le passé de la période où Jaqub rentre au Brésil) et le présent.
      Par contre, je regrette de ne pas avoir pu faire le parallèle avec le roman car je ne l’ai pas lu.

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