Ici (McGuire)

McGuire © Gallimard – 2015
McGuire © Gallimard – 2015

Une maison américaine, demeure de type colonial, construite en 1764.

Un lieu où des générations d’hommes se sont succédées, d’un individu à son héritier, dont la possession est passé d’une famille à une autre, au gré des volontés d’un propriétaire soucieux de lui trouver un nouvel acquéreur.

Une terre qui garde au plus profond d’elle, la mémoire d’une évolution naturelle qui ne s’est pas faite sans heurts, sans cataclysme, sans révolutions génériques, sans l’adaptation nécessaire des espèces évoluant sur son sol aux modifications climatiques.

Il y a 4 milliards d’années siégeait-là le néant. Il y a 3 milliards d’années régnaient en maîtres incontestés ces « terribles lézards » avant que l’ironie du sort ne décide de les terrasser. Puis vint l’homme, ses débuts balbutiants, ses premiers pas…

En ce lieu, depuis l’aube des temps, des générations se sont relayées. Les premières se sont adaptées à ce milieu hostile. Elles se sont fondues dans le décor, soucieuses de ne pas le dénaturer. Soucieuses de vivre en harmonie. Respectueuses des richesses mises à leur disposition par une nature tantôt clémente tantôt courroucée.

« Ici » nous raconte ce lieu, les caprices du temps, les lubies de la nature, l’incapacité de l’Homme à rester humble face à la terre qui lui permet de vivre, sa prétention à modeler son domaine à son image mais aussi son humilité face à cette terre nourricière qui représente un havre de paix, une corne d’abondance, un lieu de repos qui l’aide à construire son identité.

Sur le rabat de couverture, j’ai lu ceci : « En 1989, Richard McGuire avait marqué les esprit avec la publication des six premières planches de « Here » [titre original de cet album] dans le magazine RAW d’Art Spiegelman. Vingt-cinq ans après, il en déploie le concept sur plus de trois cent pages, dans une fresque éblouissante de la mémoire de la vie ». Et l’intérêt que j’avais déjà pour cet album s’en trouva accru au moment même où je m’apprêtais à m’y engouffrer.

Richard McGuire montre ici ses talents de compositeur en livrant un album rare, unique. Objet précieux que l’on se plait de détenir. Livre vers lequel on n’a de cesse de revenir pour reprendre le fil ou butiner. Ouvrage qui laissera une empreinte, laissant espérer au lecteur qu’il trouvera, un jour, une pépite similaire sur sa route.

Troublante plongée dans la mémoire d’un lieu où les occupants se succèdent, sans se connaître, et reproduisent sans le vouloir les habitudes de leurs prédécesseurs. Cette mémoire d’un lieu est fugace, volatile pourtant, les empreintes de ses anciens habitants ont laissé leurs empreintes dans lesquelles, sans le savoir, les nouveaux venus calent leurs pas.

Ainsi, le lecteur est amené à observer une pièce. Pièce de vie, lieu central dans la vie d’une maison. Il s’agit du salon qui accueille ses locataires, leurs enfants, petits-enfants, proches, amis, connaissances, démarcheurs divers. Un salon spacieux, baigné par la lumière du soleil qui traverse la fenêtre et disposant de sa cheminée. Le lecteur n’aura accès qu’à cette pièce, seule témoin de multiples passages. On y voit que quantité de générations ont investi les lieux, s’y sont aimés et/ou déchirés, on envahit l’espace de leurs objets personnels avant de les empaqueter, prêts pour un nouveau départ, un nouveau déballage ailleurs tandis que des inconnus s’apprêtaient à leur tour à prendre leurs marques.

Le visage du lieu a changé avec le temps. Les années, les siècles et les millénaires se faisant, la faune et la flore ont modifié les contours de cet horizon. De la petite parcelle, surface si réduite qu’elle en est ridicule dans cette vaste vallée traversée par de gigantesques herbivores et de terrifiants prédateurs qui ont été les premiers êtres vivants à peupler notre planète. Après leur extinction, de nouvelles espèces sont sorties de leurs terriers, de nouvelles sont apparues… La pièce n’a pas encore ses contours, ses murs protecteurs pourtant, elle est déjà là, remplissant sa mémoire de toutes sortent de choses qui se sont passées là, enrichissant sa connaissance du temps. C’est cela que nous venons questionner dans ce livre. Ce point précis, zoomant sur le caractère éphémère de la vie, démontrant le penchant et l’attrait de l’homme à répéter ce que d’autres avant lui ont déjà joué, acté, formulé…

Richard McGuire installe les contours d’une pièce et l’angle de vue par lequel nous l’observons de change pas. Le lecteur reste immobile, à l’endroit exact où le place l’illustrateur. Le lecteur se tait, observe… et réfléchit. Il regarde défiler ce décor en continuelle mouvance. Il voit comment les résidants de ce lieu ont pris place et il remarque les changements. Papiers peints, tapis, lustres… les uns font réduisent la cheminée à un simple ornement tandis que les autres lui permettent d’être le cœur de vie de la pièce,

Le dessin est sobre, il n’investit pas les émotions des personnages, se contente de les montrer à la manière d’un journaliste objectif, les teintant de couleurs mais laissant le lecteur s’approprier la scène qu’il a sous les yeux et de superposer à cette scène les émotions qu’elles lui évoquent. Les illustrations s’étalent invariablement en double page, détaillent le lieu et l’action qui s’y déroule. L’action peut tout à fait se contenter d’être un léger souffle de vent ou relater le chahut provoqué par le fait qu’il soit devenu une attraction culturelle.

Passé, présent et futur se superposent. Le temps y est fugace mais des scènes de vie peuvent se reproduire à l’identique alors qu’elles se sont passées à deux ou trois siècles d’intervalles. Le plaisir de la répétition à l’infini. Des générations différentes ancrées dans des époques différentes qui se répondent à l’unisson ou qui se déchirent dans des dispositions similaires (leur emplacement physique dans la pièce et/ou leurs émotions qui s’accordent avec harmonie).

PictoOK1969, 1956, 1000000 avant J.C., 1911, 1993, 2017, 1999, 1775…

Je n’avais jamais vu telle disposition, sur plus de 300 pages, et ce sens de la composition rare. « Ici » ou comment se perdre avec délice et effarement dans les méandres du continuum espace-temps.

Personne ne connaît le mode d’emploi de la vie. Tout le monde tâtonne dans le noir.

« «Ici» raconte l’histoire d’un lieu, vu d’un même angle, et celle des êtres qui l’ont habité à travers les siècles. Dans cet espace délimité, les existences se croisent, s’entrechoquent et se font étrangement écho, avant d’être précipitées dans l’oubli. Richard McGuire propose ainsi une expérience sensorielle inédite, puissante et presque magique du temps qui passe » (synopsis éditeur).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Titre en un seul mot

PetitBac2015

Ici

One shot

Editeur : Gallimard

Dessinateur / Scénariste : Richard McGUIRE

Traducteur : Isabelle TROIN

Dépôt légal : janvier 2015

ISBN : 978-2-07-065244-0

Bulles bulles bulles…

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Ici – McGuire © Gallimard – 2015

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17 commentaires sur « Ici (McGuire) »

  1. Oh cette BD je l’avais lu mais je ne savais pas vraiment comment en parler 🙂 C’est une expérience que de vivre le passage du temps ainsi. C’est beau et c’est original. J’avais été surprise par ma lecture.

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    1. Moi aussi, j’étais un peu déroutée au début. D’ailleurs, j’ai lu quelques pages puis je l’ai reposé. Avant de le repartir dans la lecture à tête reposée (et en connaissance de cause). C’est très beau, pertinent. Vraiment, une lecture originale !

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  2. ça a l’air super conceptuel. Pourquoi pas, il faut prendre le temps « d’amadouer » un album aussi « rare et unique » je suppose, mais j’ai l’impression que ça vaut la peine de faire l’effort 😉

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    1. Conceptuel oui, mais ça marche et on finit par trouver sa place dans cette pièce. Je ne peux pas te comparer cet album à une autre lecture, c’est vraiment loin de tout, différent de tout ce que j’ai lu jusqu’à présent (et je ne regrette vraiment pas cette lecture) 🙂

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    1. Oui, c’est une expérience de lecture à faire, je pense. Il faut le temps de trouver comment se situer face aux illustrations car la disposition des illustrations surprend un peu quand on arrive dans l’album. Mais c’est bien. Vraiment original 😉

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  3. Ben alors, Mo’, on dirait que la balade spatio-temporelle t’a quelque peu émoussé le sens du calendrier ! 😀
    La maison n’a pas été construite en 1764 – c’est celle d’en face. Sauf erreur de ma part, celle dans laquelle « le lecteur se trouve » (note les guillemets 😉 date de 1907.
    Quant aux dinosaures il y a 3 000 000 000 d’années… Damned, il y avait des bactéries dinosaures ?

    Bon, sans rancune, Ici bouleverse tellement les codes de lecture qu’on ne peut en sortir indemne ! 🙂

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    1. Effectivement, on dirait bien que je me suis emmêlé les pinceaux dans les dates !! Mais il me semble tout de même que la maison dans laquelle on est a passé quelques siècles. Non ? 😀
      Pour les dino… je note de ne jamais faire lire cet article à mon fils aîné (un fana de dino incollable sur les dates… il a déjà bien trop d’occasions de se moquer de sa « vieille » mère pour ne pas lui donner une occasion supplémentaire de le faire !!! :mrgreen:)
      En tout cas, « Ici » est un moment de lecture très original. Atypique et qui surprend. Je n’ai pas cherché en fait s’il y avait des albums similaires mais ça me tente de découvrir d’autres expériences comme celle-ci

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      1. Difficile de trouver des expériences similaires, car cela signifierait que l’auteur à un rapport au temps et à l’espace emprunté à d’autres genres créatifs.
        McGUIRE fait de la musique, ça s’en ressent !

        Un peu dans ce genre, le Piano oriental, de Zeina ABIRACHED, joue beaucoup sur les rythmes (au niveau des cases et des n&b) mais en restant dans une narration assez linéaire.

        Je crois qu’on peut faire un parallèle avec Asterios Polyp ou Les Sous-Sols du Révolu, en matière d’expérience, voire avec 3 secondes, de M-A MATHIEU également.

        Sergio GARCIA, avec Les Trois Chemins (et TRODHEIM) ou Mono & Lobo (avec Lola MORAL) a un peu donné dans le récit polyphonique aussi.

        Mais rien d’aussi poussé à ma connaissance ! Chapeau m’sieur McGUIRE !

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        1. Certes…
          Alors tu me remets la puce à l’oreille pour « Mono & Lobo » dont tu m’avais déjà parlé (quand, je sais pas mais ce n’est pas la première fois que tu glisses cette référence dans nos échanges). Il va donc falloir que je regarde ça de plus près (un jour bientôt ^^)
          Quant aux autres, je suis plus à l’aise pour papoter avec toi parce que je les ai lus. Je n’aurais pas pensé à faire le parallèle avec « Ici » (qui est décidément très atypique dans sa construction). Alors oui, on retrouve une originalité similaire dans « Les trois Chemins » mais la chronologie du récit reste classique (le lecteur n’est pas amené à faire des aller-retours aussi fréquents entre les périodes). Idem pour l’ouvrage d’Abirached.
          Je passe sur les M-A-M (que j’adore… tu le sais bien :P)
          En conclusion : je te rejoins uniquement sur le travail de Mazzucchelli. Maintenant que tu le dis, il y a une utilisation de l’espace (graphique, narratif, etc) qui est aussi expérimental qu’ici… plus accessible peut-être. Je sais pas

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