Chaconne (Dvorianova)

Dvorianova © Rue d’ULM – 2015
Dvorianova © Rue d’ULM – 2015

Un concert et de multiples façons de le vivre…

… Que l’on soit ce couple qui arrive en retard à cause de la neige et, sitôt installée, les pensées vagabondes de la femme la portent vers cet homme qui la fait vibrer ; elle fait le parallèle avec ce violoniste – qu’elle est venue écouter – qui fait vibrer les cordes de son archer.

… Que l’on soit cet homme fasciné par le virtuose qui joue sur scène et transcendé par les sons qui sortent de ce violon-là, un Maggini.

… Que l’on soit cette femme qui fait preuve d’un goût prononcé pour la musique et qui est impatiente à l’idée de pouvoir écouter, elle aussi, La Chaconne.

Tour à tour, Emilia Dvorianova s’arrête sur chacun de ses personnages et leur prête une attention toute particulière. Aussi différents soient-ils, tous ont un goût commun pour la musique, tout particulièrement celle de ce violoniste de renom qui – à les entendre – les transcendera ce soir.

Puis, vient le temps du concert. Les musiciens font leur entrée sur scène. Le chef d’orchestre les enveloppe de son regard bienveillant et prête une attention toute particulière à cette violoniste qui va donner le « la » sur lequel l’orchestre s’appuiera, garantie que l’ensemble s’accorde à la perfection.

Après le concert, l’auteure revient vers les spectateurs du début : la femme retardataire repart dans la neige, tout comme cet homme solitaire qui – profitant du court trajet qu’il doit faire pour rentrer chez lui – lie conversation avec un de ses voisins. La salle de spectacle retrouve son silence et son odeur que seul le concierge, en maître des lieux, est capable d’apprécier.

Le texte est généreux en métaphores et ne cesse de créer des passerelles entre la musique et les émotions (essentiellement physiques), entre le jeu musical et le jeu érotique. Les sensations se mélangent ; le toucher, l’ouïe, l’odorat et la vue sont sans cesse sollicités, ce qui donne lieu une ambiance narrative atypique. J’ai retrouvé cette écriture vivante ce que j’avais tant appréciée chez un autre auteur bulgare (Guéorgui Gospodinov) et je fais de timides parallèles entre des univers d’auteurs, de timides conclusions également : la littérature bulgare est inventive, l’écriture est presque intuitive tant l’accent est mis sur la description des éprouvés. Dans « Chaconne« , on passe ainsi de façon permanente de l’éveil au rêve, de la réalité au fantasme, du raisonnement à l’émotion pure.

Marie Vrinat-Nikolov, traductrice, prend une nouvelle fois le rôle de passeur entre deux cultures. Elle nous permet, grâce au travail qu’elle a fourni sur ce texte, de savourer un texte d’une beauté rare ; on peut presque y entendre le souffle de la violoniste lorsqu’elle joue de son instrument.

L’ouvrage Chaconne (publié en 2008 en Bulgarie sous le titre « Concert pour phrase« ) se découpe en huit grands chapitres. Il comprend notamment un chapitre central qui s’intéresse au personnage principal autour de qui tout gravite (Virginia, la violoniste) et un chapitre rédigé par Marie Vrinat (traductrice) qui situe l’œuvre d’Emilia Dvorianova dans la littérature bulgare. Marie Vrinat nous apprend également que ce roman a été écrit en plusieurs temps : « Son ‟histoire”, dans sa genèse comme dans ses prolongements, met au jour plusieurs mouvements de translation entre le Verbe et la musique, ce qui témoigne de l’intérêt qu’il a suscité et continue de susciter par sa complexité et sa richesse. Quel en est le pré-texte le plus ‟superficiel”, voire amusant ? Un concert à Sofia avec Nigel Kennedy, pendant lequel le violoniste vient s’asseoir au milieu du public, juste à côté de l’écrivaine. Une expérience inoubliable de tout le corps et c’est le corps qui pousse l’écrivaine à mettre en mots cette musique, (…). C’est ainsi que Dvorianova écrit trois concertos pour phrase qui paraissent dans des revues littéraires ». Puis plus tard, Emilia Dvorianova écrivit le texte centrale – ‟Chaconne” – dans lequel elle a « voulu traduire en mots la dynamique de la Chaconne ».

PictoOKLe champ sémantique musical se juxtapose au champ sémantique amoureux. Sensualité, sensibilité, grâce, érotisme, désir, passion… nous explorons ces émotions au travers de chaque phrase. Le vocabulaire musical m’a souvent fait défaut durant la lecture (ostinato, andante, legato…) créant comme une frustration, celle de comprendre les intonations et rythmes musicaux & narratifs alors que je ne pouvais pas mesurer pleinement la rythmique et la finesse du récit.

Marie Vrinat précise enfin que « les textes d’Emilia Dvorianova exigent un ‟lecteur modèle” capable de ‟mettre en acte, dans le temps, le plus grand nombre possible de lectures croisées”. Un lecteur qui n’est pas pressé, car le texte l’invite au dévoilement de ses différentes strates, de ses signes entrecroisés, à une lecture plurielle, à différentes interprétations des phénomènes, il le promène (et l’embrouille) à travers les dédales de ce qui n’est pas mais semble être, à travers le labyrinthe des rêves dont on ne s’aperçoit que plus tard qu’ils sont rêves et non réalité, et lui donne à entendre une écriture-musique ».

Beau, à lire et à relire.

Extraits :

« Il a marqué une petite pause, repris haleine… oui, le violon chante, c’est l’instrument qui se rapproche le plus de la voix humaine et il respire, respire » (Chaconne).

« Lorsqu’elle ressentit son violon à lui, qui était aussi le sien, entrer en même temps qu’elle, après la fin du thème, dans l’improvisation, elle ressentit un instant le désir de résister, non pas à lui, ni au son un peu affaibli qui était le seul à pouvoir soutenir le sien, mais à sa propre extase qui allait peut-être l’empêcher de suivre dans une simultanéité absolue le cours des croches (…) mais cette résistance la quitta tout aussi soudainement, elle était impossible car c’était exactement l’extase qui maintenait tout, le rendait possible, malgré ou grâce aux mains de cet homme, de plus en plus diaphanes dans leur incroyable agilité qu’elle ressentait sur sa peau, le regard qui la suivait, l’exactitude avec laquelle il se fondait dans les registres changeants de son violon à elle, le rythme qui palpitait de lui à elle dans la dynamique des quadruples croches s’égrenant sous ses doigts à elle, sous ses doigts à lui, dans une poursuite incessante l’un dans l’autre, l’un à travers l’autre… est-ce une illusion… » (Chaconne).

Chaconne

Roman bulgare

Editeur : Editions Rue d’ULM

Collection : Versions françaises

Auteur : Emilia DVORIANOVA

Traducteur : Marie VRINAT-NIKOLOV

Dépôt légal : octobre 2015

ISBN : 978-2-7288-0536-5

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8 commentaires sur « Chaconne (Dvorianova) »

    1. C’est une réflexion que j’ébauche à peine. Je n’ai lu que trois ou quatre romans bulgares (celui-ci compris) et je ne sais pas si je peux généraliser de la sorte. En tout cas, il faut que je continue à explorer la littérature bulgare 😉

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    1. Je balbutie encore tu sais. J’ai lu très peu de romans bulgares (3 ou 4, quelque chose dans le genre) mais j’aime bien. Ce qui me plait, c’est surtout l’emploi qui est fait de la métaphore. C’est toujours original, atypique et ça me fait vagabonder l’esprit 🙂

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  1. uhhhhhhh jamais lu (je crois, sinon jme rappelle plus !) d’auteur bulgare et ton billet est diablement tentateur ! coquine !
    alors je note
    mille bises copine ❤

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    1. Il n’est pas facile ce roman. Je suis revenue plusieurs fois en arrière mais sans souffler. D’habitude, quand je reprends la lecture de passages déjà lus, cela me fait souffler. Mais pas ici.
      Par contre, pour le peu que j’ai lu en littérature bulgare, mon préféré pour le moment est « L’Alphabet des femmes » de G. Gospodinov 😉

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    1. Ahhh ! Merciii !! (Il était difficile à écrire aussi !! 🙂 )
      Je ne sais jamais par quel bout les prendre ces romans bulgares. Parce que sortir un élément de l’ouvrage le priverait de cohérence. C’est un tout, tout s’imbrique, on ne peut rien isoler et la compréhension vient lorsqu’on a une vision d’ensemble. Je pense que je vais continuer doucement ma découverte bulgare 🙂

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