Les Cahiers japonais (Igort)

Igort © Futuropolis – 2015
Igort © Futuropolis – 2015

Après la Russie et l’Ukraine, Igort voyage au pays du Soleil Levant. Une plongée dans un univers bleu pour les premières pages de cet album, histoire de mettre le lecteur dans l’ambiance : naviguer sur la mer pour rejoindre l’île et, lors de la traversée, penser déjà à toutes les images qui symbolisent pour nous le Japon : Tezuka et son petit Astro, la célèbre vague d’Hokusai, la calligraphie au pinceau, le mont Fuji…

Je mentirais si je disais que tout a commencé de façon inattendue. Avant d’y poser le pied pour la première fois, au printemps 1991, je rêvais du Japon depuis au moins 10 ans. C’est-à-dire depuis que j’avais commencé à le dessiner, de manière presque inconsciente, dans les pages de ce qui allait devenir ma première BD : “Goodbye baobab« .

Qu’est-ce que je cherche ? Cette question m’accompagne désormais depuis presque 25 ans. Progressivement, ce lieu mystérieux m’est entré dans la peau. Langueurs et nostalgie s’installant m’ont même amené à y vivre pendant une courte période, dans les années 90. Ce livre raconte la poursuite d’un rêve et la découverte de cette évidence, à laquelle il faut se rendre, que les rêves, on ne peut pas les attraper.

(Igort)

Ce carnet de voyages regroupe donc une somme de connaissances et de croquis réalisés lors de différents séjours au Japon (entre 1990 et 2014). Au début des années 1990, Igort décroche un contrat avec l’éditeur Kodansha et s’installe à Tokyo. Son appartement est situé non loin des jardins du Temple Tennoji où il prend l’habitude de se rendre pour dessiner dans le calme.

Bunkyo- ku, dans ses ruelles intérieures, loin du fracas de Shinobazu dori, semblait être un quartier assoupi, enclos dans une bulle hors du temps.

Il profite de cette opportunité pour découvrir le Japon et les grands noms qui ont marqué l’histoire de l’Art japonais (peintres, dessinateurs). « Le Japon était devenu pour moi l’écrin des désirs, une valise pleine de choses de différentes natures, mais c’était surtout le paradis des dessinateurs. » Par la suite, ses autres séjours lui permettront de mieux se sensibiliser à la culture (société, patrimoine, art de vivre…) nippone. Igort se penche ainsi sur les travaux de Hokusai, Hiroshige, Utamaro, Sharaku… et les estampes qu’ils ont réalisées. Il s’essaye lui-même à la réalisation d’estampes mais n’est pas satisfait du résultat.

Ses réflexions le conduisent à regarder dans le rétroviseur et prendre la mesure du parcours qu’il a réalisé, à identifier ses points forts, travailler ses points faibles, en un mot : progresser (dans son art). Le dessin fait partie intégrante de la vie d’Igort. Il dessine depuis l’enfance et débute sa carrière d’auteur BD à l’âge de 20 ans. Très tôt, il s’inspire des préceptes d’Ekiken pour trouver un équilibre de vie et nourrit une véritable fascination pour le Japon. C’est pourquoi, il n’a pas hésité un instant à saisir cette opportunité professionnelle au vol. Il découvre donc le Japon de l’intérieur et s’y fait un nouveau réseau professionnel. Ses séjours sont autant d’occasion de flâner dans les rues de Tokyo, de lire ou relire Mishima, Mizuki, Tagawa (l’auteur de « Norakuro »), Tsuge (auteur de « L’homme sans talent« ), Matsuo Basho… Durant ses voyages, il rencontre Taniguchi, Tanaka, Go Nagai, Miyazaki … Sa vie change, tout contribue à modifier son rapport aux autres, au monde et à son environnement…

Evidemment, ça voulait dire aussi entrer dans un monde nouveau, un univers fait de règles indéchiffrables qui, à l’époque, se présentaient comme lunaires et fascinantes. Et naturellement mon rapport à l’espace a changé aussi.

… et l’aide à avancer.

Avec lui, j’ai appris énormément de choses sur mon monde à moi, sur ce que je cherchais, sur ce qu’étaient les thèmes de mon travail de conteur.

Les « Cahiers japonais » sont différents des précédents carnets déjà édités chez Futuropolis (« Cahiers ukrainiens » et « Cahiers Russes »). Igort reste ici dans une démarche très humaniste et cherche en permanence la rencontre avec d’autres individus. Pour autant, ces rencontres s’opèrent essentiellement dans le secteur de la création artistique. Il est donc avant tout question du propre regard d’Igort sur son expérience que de regrouper des témoignages d’inconnus sur la société dans laquelle ils vivent.

Dans cet album, l’auteur partage ses réflexions et ses connaissances sur le Japon. Il fait référence à des auteurs de tous bords (manga, cinéma, littérature), propose des reproductions d’œuvres qu’il a lui-même réalisées ou insère des photos d’archives pour illustrer son propos. De plus, il plonge dans sa mémoire et se remémore le travail qui a produit lors de la réalisation de « Yuri » (manga prépublié dans la revue « Comic Morning »). Des extraits de « Yuri » sont proposés et le fait de faire référence à cette série lui permet également de parler des conditions de travail [secteur du manga] au Japon.

J’ai commencé à comprendre que mes éditeurs avaient pris au sérieux cette histoire que, dans une autre vie, j’avais été japonais. Les légendes sur les conditions de travail dans le monde des mangas avaient ricoché jusqu’en Europe. (…) Je recevais des réponses techniques qui me servaient à rendre crédibles les histoires : Midori à Rome attendait les textes et, tandis que je terminais de dessiner, elle les traduisait et les expédiait à la rédaction de Tokyo par fax. La machine japonaise du travail d’équipe à l’œuvre.

Enfin, c’est l’occasion pour le lecteur de découvrir un peu la ville de Tokyo et – de manière plus générale – les traditions japonaises, la qualité de vie, le patrimoine culturel et artistique… de parler de sumo, de haïkus… Contemplation de l’architecture et de la nature, plaisir de reproduire les estampes et autres illustrations dans ses carnets pour mieux pouvoir en garder le souvenir… Ponctuellement, le propos est plus didactique, histoire de permettre au lecteur d’asseoir ses propres connaissances, comme dans ce passage durant lequel Igort revient sur la définition des grands genres de manga :

Les histoires dessinées de Tsuge et de Tatsumi étaient douloureuses. Celles de Mizuki grotesques. Des histoires de mal-être, cruelles et pleines d’une profonde douleur d’inspiration psychologique qui ont imposé un mouvement développé dans les années 60 dans les pages de la revue underground “Garo”. Le mouvement a pris le nom de gekiga (“images dramatiques”) qui s’opposait au terme manga (“images non engagées”). Le mot gekiga a été créé en 1956 par Yoshihiro Tatsumi.

PictoOKLe plaisir du partage est ici palpable. Le don de cet album est assez différent de ce à quoi Igort nous avait habitués mais on se laisse aller avec satisfaction dans ces pages. Le rythme est lent, propice à la contemplation.

La chronique de Al Capone.

Extraits :

« Bien vite, j’ai appris à apprécier le caractère intime, recueilli des choses. Bien que Tokyo soit une mégapole de presque 9 millions d’habitants, la structure de la ville garde cette dimension d’agglomérat de villages. (…) Cette ville avait le don de me calmer, de laisser déposer sur le fond le sable de mon existence » (Cahiers japonais – Un voyage dans l’empire des signes).

« Je vis le présent au Japon comme un voile léger qui laisse transparaître le passé » (Cahiers japonais – Un voyage dans l’empire des signes).

« Le papier enveloppe les objets, dans ce rite de l’emballage qui nécessite la feuille oblique (en losange) et non orthogonal (en carré, comme chez nous). Sur le couvercle des boîtes, souvent en carton vergé, sont imprimés des idéogrammes par simple gaufrage, invisibles en apparence, sur lesquels le papier d’emballage créera d’autres transparences. Le toucher et la vue, le jeu du voir et du ne pas voir, deviennent un art, un rite qui tourne ici au sublime selon la coutume qui prône “le don” comme geste de partage symbolique plus important que le cadeau lui-même » (Cahiers japonais – Un voyage dans l’empire des signes).

Les Cahiers Japonais – Un voyage dans l’empire des signes

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : IGORT

Dépôt légal : octobre 2015

ISBN : 978-2-7548-1199-6

Bulles bulles bulles…

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Les Cahiers japonais – Igort © Futuropolis – 2015

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7 commentaires sur « Les Cahiers japonais (Igort) »

    1. Je ne suis déjà pas capable de dire si « Les cahiers russes » et « Les cahiers ukrainiens » ont trouvé le chemin des bibliothèques… mais j’espère que celui-ci y sera. Original et agréable à lire.

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  1. Ma fille est passionnée par le Japon, les mangas, la langue, la culture, les BD; Je vais y jeter un coup d’œil en librairie. L’année dernière je lui avais offert un petit livre Le Japon en coup d’œil. C’est génial.

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    1. A suivre donc… si jamais tu fais le choix de lui offrir, j’espère que tu nous feras profiter de ses retours après lecture (et des tiens également 🙂 )

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