La Légèreté (Meurisse)

Meurisse © Dargaud – 2016
Meurisse © Dargaud – 2016

7 janvier 2015.

En fin de matinée, les radios commencent à bourdonner, à informer des terribles événements qui viennent de se produire à Charlie Hebdo. L’auditeur est rivé à son poste et/ou à son écran. Les informations se préciseront dans la journée, au compte-goutte. Ce souvenir, nous sommes des milliers à le partager.

Ce qui est bien différent de l’expérience vécue par Catherine Meurisse, membre de l’équipe de Charlie Hebdo au moment des faits. En ce qui la concerne, ce sont des amis proches qu’elle vient de perdre. Elle aurait pu y être, elle aurait pu payer le prix fort. Mais elle fait partie des survivants. Elle était en retard à la conférence de rédaction de l’équipe et est arrivée, comme Luz, après les frères Kouachi.

Les semaines et les mois qui suivent, elles les consacrent à se reconstruire. Si tant est que l’on puisse affirmer qu’il soit possible de se reconstruire après…

 » Pour elle comme pour moi, le rapport à ce que nous aimons le plus intimement avec le plaisir et l’amour, ce que nous aimons physiquement et je crois naturellement, dans une solitude partagée, autrement dit la littérature et l’art, a été sauvagement déstabilisé. Une nouvelle forme d’arithmétique, ironisait Henry James. Dans notre cas, c’est à l’envers : une nouvelle forme d’arithmétique funèbre inspire un vague doute non pas exactement sur nous-mêmes, pas tout à fait, mais sur ce que sont nos élans, notre insouciance, nos regards sur la beauté, nos vies  » (extrait de la préface de Philippe Lançon).

La légèreté, c’est tout ce que j’ai perdu le 7 janvier et que j’essaie de retrouver. […] La légèreté, c’est aussi le dessin.

(extrait de l’interview de Catherine Meurisse sur le site de Dargaud).

Un témoignage qui s’ouvre sur une fenêtre éphémère, quelques jours après les attentats. La vie reprend difficilement, timidement, les yeux croient se poser sur le monde pour la première fois. Pourtant, quelques jours plus tôt, lorsqu’elle se réveille ce mercredi 7 janvier 2015, c’est comme s’il s’agissait de réminiscences d’une autre vie. La veille, une rupture affective la bouscule et la coince au lit plus que de raison. Elle finit par se lever, elle est en retard. Puis, arrivée devant les bureaux de Charlie, c’est le choc.

La vie continue…

Comment on fait déjà ?

Catherine Meurisse se rappelle les pertes de mémoire dont elle a souffert sitôt le numéro des survivants de Charlie Hebdo bouclé. Une longue période s’ouvre remplit de doutes, de troubles et de solitude. La garde rapprochée dont elle fait l’objet la prive d’une liberté de mouvements à laquelle elle était accoutumée. « Je suis en prison », elle constate rapidement que la garde rapprochée l’oppresse ; Luz employait les mêmes termes dans « Catharsis ». Sur les pages de l’album, cette mémoire en miettes, cette confusion générale, son aboulie de tout se matérialise par l’absence de couleurs des planches. La vie est fade, d’une tristesse incroyable. Les angoisses sont permanentes. Ecrire, dessiner est devenu douloureux. Le suivi thérapeutique lui permet de mettre des mots sur sa souffrance. Elle tente de comprendre ce qui s’est passé à Charlie et ce qui se passe en elle.

Le témoignage d’une année durant laquelle elle a perdu pied. Incapable de se raccrocher à quoi que ce soit pour donner du sens à sa vie, le sentiment d’être fragile, d’être à la merci du moindre coup de vent et cette redécouverte perpétuelle du monde qui l’entoure. Passée la sidération la vie reprendra très doucement. A mesure qu’elle s’éveille de nouveau au monde, la couleur revient progressivement sur les planches. Malgré la mobilisation de ses amis pour ne pas la laisser seule, c’est lors d’un voyage en Italie – elle profite d’être accueillie en résidence d’auteur à la Villa Médicis de Rome qu’elle « renaît » à la vie grâce à l’Art. Un récit chronologique qui est assailli, par moments, des souvenirs heureux passés avec les défunts. A d’autres, leur présence la rassure encore lorsque, face à une difficulté, elle se surprend à imaginer comment Charb, Cabu, Wolinski, Tignous ou Honoré auraient pu réagir face à un fait divers, un désaccord ou encore quel conseil ils auraient pu lui donner pour dépasser une difficulté. Un récit plein de vie.

PictoOK« La Légèreté » perdue puis retrouvée, Catherine Meurisse livre un témoignage touchant de son expérience. Choquée, traumatisée par l’attaque de Charlie Hebdo, elle nous explique avec sincérité et humour comment elle est parvenue à faire face aux difficultés et comment, aujourd’hui encore, elle fait face à ses démons. Elle montre son impuissance à faire face à l’incompréhension. Aujourd’hui encore, un mot reste sur toutes les bouches : pourquoi ?

Une lecture que je partage avec Noukette !

Extraits :

« Elle conjugue Charb et Wolinski et les autres au futur antérieur, en imaginant les blagues qu’ils auraient pu dire. Elle les fait circuler dans son imagination et la nôtre comme les artistes et les écrivains qu’elle aime, puisque ce sont des artistes et des écrivains qu’elle aime – puisque ce sont ses amis » (extrait de la préface de Philippe Lançon).

« Pourquoi tout le monde parle d’attentat alors qu’il s’agit d’un massacre ? » (La Légèreté).

« Déplumée et les semelles en plomb, je me sens incapable de m’élever. Qu’est-ce qui peut m’aider à sentir, aimer, vivre, dessiner de nouveau ? Qui peut me sauver ? » (La Légèreté).

« Les massacres me hantent. (…) Les statues mutilées, démembrées, m’obsèdent. Je ne vois qu’elles. Elles ne sont que meurtries par le temps. Pourtant, il me semble reconnaître en elles les coups de toutes les victimes des attaques. Nobles. Taillés dans le marbre, figés pour l’éternité, ils sont d’une beauté à couper le souffle » (La Légèreté).

« Une fois le chaos éloigné, la raison se ranime et l’équilibre avec la perception est retrouvé. On voit moins intensément, mais on se souvient d’avoir vu » (La Légèreté).

La Légèreté

One shot

Editeur : Dargaud

Dessinateur / Scénariste : Catherine MEURISSE

Dépôt légal : avril 2016

136 pages, 19,99 euros : ISBN : 978-2205-07566-3

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

La Légèreté – Meurisse © Dargaud – 2016

21 commentaires sur « La Légèreté (Meurisse) »

  1. Purée ça m’émeut drôlement ton billet ! Finalement je ne sais pas bien si je suis prête à ouvrir cette BD ! Elle est là, elle me regarde mais vais attendre la légèreté de l’été peut être ….
    De beaux baisers légers ❤

    J'aime

    1. Je ne sais pas si la légèreté de l’été suffira a apaiser tes appréhensions. M’est avis que tu prends l’album à deux mains, tu respires un grand coup, tu l’ouvres… et tu plonges dans la lecture. Et tu en ressors essorée mais bien 😉

      J'aime

        1. Soit ! J’attendraiiiiiis cette soirée d’été propice à la lecture et puis tu me diras 🙂
          Faut pas forcer si ce n’est pas le moment 😉

          Aimé par 1 personne

  2. C’est quand même une sacrée expérience de lecture cet album… On se dit qu’on ne peut pas ne pas aimer, qu’on n’en a pas le droit, et du coup on a un peu peur de ne rien ressentir du tout face à ce témoignage si intime… Bref, je suis contente de l’avoir lu avec toi, j’avais besoin qu’on me tienne la main 😉

    J'aime

    1. Je suis bien d’accord avec toi sur la question de « l’autorisation à ne pas aimer ». Le sujet est si sensible et a choqué tout le monde qu’il semble ne pas souffrir la critique. Un peu comme le « Maus » de Spiegelman qu’on a peur de ne pas apprécier puisqu’il parle de la Shoah.
      Mais ici, je trouve tout de même que le lecteur est vite dégagé de ce couteau sous la gorge. L’album est finalement comme les autres autobiographies, un regard personnel sur un événement majeur qui a marqué les esprits. Catherine Meurisse n’a pas de légitimité particulière à parler de l’attaque de janvier 2015. Sa parole est tout aussi légitime qu’un autre auteur qui témoignerait sur le même événement en partant de sa situation de vie. Ce qui la différencie elle, c’est ce lien fort qu’elle a et qu’elle avait avec l’équipe de Charlie. A-t-on peur de décevoir les autres lecteurs si on émet un avis négatif ou a-t-on peur de blesser l’auteure ? Finalement, quelle est la bonne question à poser ?

      J'aime

    1. Moins intime que celui de Luz je trouve. Du moins, Catherine Meurisse est beaucoup plus pudique que lui sur tout ce qui est du registre de l’intime. Je trouve qu’elle a su protéger cela alors qu’on sentait Luz beaucoup plus écorché

      J'aime

  3. Très beau billet ! C’est peut-être grâce à lui que j’oserai un jour lire cet album. Peut-on ne pas aimer, ne pas être touché ? Vaste question. Je n’ai pas lu Catharsis pour plein de raisons (trop intime) mais aussi par peur de ne pas apprécier plus que ça. Celui-ci, je ne sais pas… Je verrai…

    J'aime

    1. Il faut le feuilleter pour se faire une meilleure idée de l’ambiance, car l’auteur alterne finalement plusieurs styles : certains passages plus incisifs avec un trait plus sec (comme dans ses dessins de presse), d’autres passages plus léchés à l’aquarelle. On suit bien tous les états d’esprit par lesquels elle est passée.
      Après, sur le « peut-on ne pas aimer ». Oui mais je suis persuadée que si je n’avais pas aimé, j’aurais fait le choix de ne pas parler de l’album sur mon blog. J’étais mal à l’aise quand j’avais écrit l’article sur « Catharsis » que j’ai moins apprécié. Sujet trop sensible ?

      Aimé par 1 personne

  4. Nécessaire je pense. Je le lirai, peut-être pas tout de suite, mais je trouverai le bon moment. C’est vrai que tu nous as fait un magnifique billet ! 🙂

    J'aime

    1. Merci ! Pourtant, j’ai eu du mal à trouver comment le construire. Le témoignage de Meurisse est sincère, touchant. Elle parle de sa fragilité sans se leurrer et chaque lecteur aura un accueil différent, parce que justement on touche à l’intime et que les choses raisonneront différemment d’un lecteur à l’autre

      J'aime

    1. C’est effectivement un témoignage très personnel. J’ai apprécié le fait qu’elle ne prenne pas le lecteur à la gorge en lui imposant sa vision des faits. Difficile de s’approprier certaines réactions voire certaines réflexions, mais Meurisse ouvre une porte sur un autre regard à porter sur les évenements

      J'aime

  5. Une BD qui passe de mains en mains en salle des profs chez nous, comme un besoin de finir cette année douloureuse avec plus de douceur.

    J'aime

    1. Finir 2015 ou finir 2016 ??
      Pour le moment en tout cas, je suis très impatiente de passer à 2017. C’est à croire que l’humanité ne sait pas tirer leçons de ses erreurs 😦

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s