Fin de la parenthèse (Sfar)

Sfar © Rue de Sèvres – 2016
Sfar © Rue de Sèvres – 2016

Nous avions laissé Seabearstein sur une île lointaine et paradisiaque, soucieux de bien s’enivrer afin d’oublier Mireilledarc, sa muse et amante. Depuis, il a rencontré celle qui est devenue sa compagne. Epanoui et animé par la conviction d’avoir enfin trouvé sa place, Seabearstein s’étonne d’avoir répondu à une invitation qui l’oblige à rentrer à Paris.

Sur place, il fait la connaissance d’une jeune femme qui lui donne les derniers détails de sa mission. Il est chargé de participer à une expérience particulière. Il apprend notamment que Salvador Dali est cryogénisé et que ses employeurs ont décidé de le réveiller. Son rôle consiste dans un premier temps à recruter quatre top models qui accepteraient de poser nues puis de leur demander de s’enfermer quatre jours durant avec lui. Pendant que les filles déambuleront, nues, dans une maison remplies d’œuvres de Salvador Dali, Seabearstein les dessinera. Durant quatre jours, ils seront totalement isolés du monde extérieur, sans téléphone, télévision, radio ou ordinateur.

Cette mise en scène n’a d’autre fonction que celle de favoriser le « processus magique » qui doit opérer et conduire au réveil du maître du surréalisme. L’huis-clos atypique permet aux quatre femmes de se sensibiliser progressivement à l’œuvre de Dali. La prise de stupéfiants sera un vecteur favorisant leur éveil. A force d’être entourées par les toiles et sculptures de Dali, elles se mettent inconsciemment à incarner les postures représentées dans les œuvres dalinienne.

Joann Sfar est partout, tout le temps. Difficile de lui échapper tant il est présent dans les médias, tant il est actif, prolifique, « touche à tout ». Auteur de bande dessinée, réalisateur, romancier… et rien ne nous dit qu’il n’a pas d’autres cordes à son arc. Pourtant, son œuvre très personnelle, très identifiable (son trait est reconnaissable au premier coup d’œil) ne fait pas l’unanimité. Et quand bien même on apprécie une de ses œuvres, on n’est pas certain d’adhérer à la suivante. Cela ne marche pas tout le temps. Il n’est pas simple d’adhérer à son univers, de trouver le rythme, de s’accorder avec le ton. En revanche, lorsqu’on est synchrone, la lecture est un réel plaisir. On profite de chaque respiration, on est partie prenante dans les échanges, on participe en étant posé sur l’épaule d’un personnage ou accoudé à la même table que lui. On se laisse porter sans aucune certitude sur le plaisir ou le déplaisir que l’on ressentira une fois la lecture terminée.

Sur le bandeau de « Fin de la parenthèse », une accroche : « Quand Joann Sfar réveille Salvador Dali », suivie d’une invitation à venir découvrir l’exposition « Une seconde avant l’éveil » à l’Espace Dali (Paris) qui s’est ouverte le 9 septembre 2016… soit une petite semaine avant la sortie de « Fin de parenthèse » en librairie. Programme ambitieux, le timing en impose et – pour ne pas en rajouter – je me réserverais de parler de l’arrivée de son dernier roman autobiographique « Comment tu parles de ton père » (sorti le 1er septembre dernier) …

Joann Sfar est partout… son cerveau bouillonne…

Il y a 5 mois [à peine], les lecteurs découvraient « Tu n’as rien à craindre de moi » (Editions Rue de Sèvres) et faisaient la connaissance de Seabearstein. Un artiste qui vit par et pour son art. Ce nouvel album nous permet de savoir ce qu’il est devenu.

Dès la deuxième de couverture, la lecture commence. Habituellement cet endroit est vierge mais ici, des figures de tarots de Marseille surgissent et nous interpellent tandis que deux personnages conversent. Place à la lecture avant même d’avoir tourné la page de garde !! …  Le lecteur, compliant et amusé, est invité à abandonner les préliminaires habituels ; cette fois, il ne tournera pas mécaniquement la page de garde, puis l’austère page de titre avant de s’imprégner timidement des premières impressions produites par l’histoire. Sans tarder, le scénario nous plonge au cœur du sujet.

 « – Et je suis là pour quoi ?
– Vous êtes là pour s’il ne se réveille pas. »

Faire revivre un artiste. N’est-ce pas ce qu’un artiste contemporain fait lorsqu’il revisite l’œuvre d’un de ses pairs ? Explorer des œuvres, les visiter, observer.

Notre civilisation se terminera sans qu’on ait compris pourquoi nos semblables ont pu encore une fois se laisser empapaouter par l’idée absurde qu’un prêtre saurait mieux qu’un peintre. Dalí parlait de cryogénie. On lui disait « Maître, pourquoi répétez-vous sans cesse que vous allez être cryogénisé ». Et Dalí répondait, je le cite de mémoire, que le jour où l’on annoncerait son décès, il se trouverait toujours un con, au fond d’un bistro, quelque part dans le monde, pour balbutier « Non, il n’est pas mort, il est cry-o-gé-ni-sé ». Le con, c’est moi. Je le crois réincarné dans ses œuvres, je suis persuadé que rien n’est plus vivant que l’émotion qui vous retourne au moment où vous comprenez enfin une peinture que vous avez sous les yeux depuis toujours.

[Joann Sfar dans le préambule de l’album]

J’ai été troublée par les similitudes entre Joann Sfar et Seabearstein. Tous deux sont fascinés par Dali. Quand l’un rendre compte de ses explorations par le biais d’une exposition, l’autre s’isole quatre jours pour faire revivre l’esprit du Maître. Et Sfar lui-même n’a-t-il pas décoré un espace de telle manière à ce qu’il semble familier à Dali s’il venait à se réveiller réellement ? Et que dire de ce mouvement dans lequel on perçoit Sfar qui se fond dans Dali pour mieux en appréhender la démarche… et qui se fond ensuite dans Seabearstein pour rendre compte du fruit de son expérience ? Seabearstein est une projection fictive de son auteur mais les deux semblent se nourrir de leurs expérimentations respectives ; les défis que se lance l’auteur influencent les choix osés par son personnage… à moins que ce ne soit le contraire…

dalimannequins-001L’idée de départ de l’album est une photo de Dali. Sur le cliché, on y voit le peintre nous fixer du regard tandis qu’en arrière-plan, quatre femmes nues prennent la pose. Joann Sfar a rejoué cette photographie.

On y retrouve les thèmes de la religion et de la croyance, chers à Sfar. Ce dernier inclut également d’autres sujets d’actualité comme le consumérisme, le conformisme, le racisme et le terrorisme. On sent d’ailleurs l’impact qu’ont eu, sur Sfar, les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan. La narration est rythmée et alerte malgré le contexte de la claustration et les sujets abordés. Les temps morts nous permettent de nous approprier ce qui a été dit voire de prolonger certains propos et ainsi suivre notre propre réflexion. Puis, au détour d’une page, au beau milieu des illustrations de Sfar et de son trait claudiquant, les œuvres de Dali surgissent. On les regarde d’un autre œil, on les déchiffre grâce à l’aide bienveillante de Seabearstein.

PictoOKUne expérience de lecture originale, décalée qui pourtant va au cœur des sujets qui font l’actualité aujourd’hui. Très bel album qui, je pense, ne fera pourtant pas l’unanimité auprès des lecteurs.

Une interview de Joann Sfar (www.20minutes.fr) et la chronique de Leiloona.

la-bd-de-la-semaine-150x150Une lecture que je partage à l’occasion des BD du mercredi. Tous les liens sont aujourd’hui chez Stephie.

Extraits :

« Toi, tu dis tricher, moi, je dis changer de système de pensée » (Fin de la parenthèse).

« Vous avez des gens qui s’inscrivent dans des mouvements religieux et politiques dont le but est de détruire notre pays. Notre pays, c’est ni une race ni une religion, c’est un territoire. » (Fin de la parenthèse).

« (…) stopper d’un coup la fascination idiote pour la religion sur toute la planète. Et dans le même mouvement, donner à l’expression « Art contemporain » un poids qu’elle n’a jamais eu » (Fin de la parenthèse).

Fin de la parenthèse

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : Joann SFAR

Dépôt légal : septembre 2016

112 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36981-316-3

Bulles bulles bulles…

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Fin de la parenthèse – Sfar © Rue de Sèvres – 2016

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22 commentaires sur « Fin de la parenthèse (Sfar) »

  1. Suis du toute cuite pour Sfar moa ! Suis archi sûre que cette nouvelle BD va drôlement me plaire ❤
    espère prendre le temps ce WE de la savourer !
    Des bisous Mochéwie ❤

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    1. Et moi suis complètement curieuse de savoir ce que tu penses du roman. Je crois que tu m’as dit que tu te l’étais procuré, mais ne suis plus certaine…

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      1. Si je l’ai, grâce à ELLE, ai bcp aimé, très particulier, enfin disons que c’est un cri d’amour d’un fils à son père ! Avec l’humour de Sfar, et immensément de tendresse 😉 oui j’ai bcp aimé ! Te le fais passé si tu veux copine ❤

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  2. J’ai trouvé le « premier tome » insupportable. Alors je n’irai pas vers celui-ci tant j’ai été agacée par cette première lecture. En revanche, histoire de voir ce qu’il a sous le clavier, je lirai son roman. Et je me réserve le Chat du rabbin pour plus tard.

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    1. Le deuxième tome n’a rien à voir avec le premier SAUF la présence du même personnage. On n’a plus Mireilledarc, il n’y fait pas référence. C’est différent. Outre la réflexion sur l’Art, c’est plus une réflexion sur la société… certes un peu décalée 😀 Quoi que, Sfar aborde les choses de façon pertinente. Un avis tranché mais qui ne s’impose pas au lecteur et puis beaucoup d’humour 😉

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  3. Tu as beau lever le pouce je ne te suivrai pas sur ce coup-là. Il est de rares auteurs auxquels je suis allergique et Sfar en fait malheureusement partie (un peu comme toi avec Riad, quoi :p ).

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    1. Tsss tsss tsss. Je n’ai jamais dit que j’étais allergique à Riad moua !! Juste, je pense que la critique s’emballe un peu pour… ce qu’il fait 😛 Framboise et Julia m’ont joyeusement forcé la main pour que je lise et j’ai bien aimé. Mais voilà… j’ai bien aimé. Passé un bon moment, j’aurais aimé qu’il soit meilleur.

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  4. Non merci, sans façon… Je ne redirai pas ce que je pense de Joann Sfar, tu le sais très bien. Rien à faire, ça ne passe pas, un peu comme avec Amélie Nothomb en littérature 😀

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    1. Soit, mais le rythme des deux tomes est tout de même assez différent. Seuls points commun : Seabearstein et l’Art. Et concernant Seabearstein, le fait qu’on connaissance déjà le personnage permet de soulager l’album de tout ce qui est relatif à la présentation du personnage.
      Bon, je te tenterai avec autre chose 😛

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    1. Son roman m’attire moyennement ou plutôt, pour le moment en tout cas, je sais que si je me plonge dedans c’est davantage pour « voir » comment son écriture se structure sans la trame des cases et des phylactères. Et je ne sais pas si cela est suffisant pour aller vers un ouvrage

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