Un bruit étrange et beau (Zep)

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Zep © Rue de Sèvres – 2016

William a prononcé ses vœux à l’Ordre des Chartreux il y a 25 ans. Après la cérémonie des vœux, il est devenu Marcus. Sa nouvelle vie de moine implique qu’il vive dans la pauvreté et le silence. Il se soumet à un régime alimentaire strict, une vie remplie de rituels quotidiens.

« Solitude, pauvreté, obéissance, chasteté… silence »

Cela fait vingt-cinq ans qu’il a quitté ses proches et ses amis. Seul le père supérieur reçoit des nouvelles de l’extérieur. Il avise alors de la nécessité ou non d’en informer les moins. En 25 ans, Marcus a été informé de la mort de Nelson Mandela et du décès de ses parents. Ce jour-là, le père supérieur le convoque pour lui apprendre le décès de sa tante. Marcus est l’un des héritiers et la défunte impose la présence de tous ceux qui sont concernés par la succession soient présents lorsque le notaire lira les dispositions du testament. Marcus est dans l’impossibilité de se faire représenter par l’avocat de son diocèse.

« Mais le toit de l’aile sud est dans un piteux état. Cet héritage est peut-être une réponse du Seigneur à nos prières ? »

Contraint de quitter temporairement le monastère, Marcus part retrouver son ancienne vie avec appréhension.

Je garde un agréable souvenir d’ « Une histoire d’hommes » (Ed. Rue de Sèvres, 2013) qui m’avait permis de découvrir une autre facette de Zep, plus sombre, plus sérieuse, plus introspective [peut-être] que son célèbre « Titeuf ».

On part cette fois dans un univers peu familier, celui d’un monastère. Une communauté d’hommes dévoués entièrement à Dieu, murés volontairement dans un silence interminable. Rejoindre l’Ordre des Chartreux implique d’adhérer à un mode de vie drastique, austère. Zep parvient pourtant à nous mettre rapidement à l’aise avec le personnage principal qui nous guide, tout au long de l’album, dans la découverte de son monde religieux et de son monde intérieur. Il parle en silence, la voix-off retranscrit ce qu’il a perdu l’habitude de dire tout haut pourtant, si la parole est devenue pour lui superflue, sa pensée s’est libérée. Détaché de tout ce qui l’entravait avant, il se concentre désormais sur ce qui lui semble essentiel. Zep invite son lecteur à suivre cet homme atypique, à caler notre respiration sur la sienne, à réfléchir à notre tour sur la question du renoncement. Un homme humble que l’on imagine convaincu par le sens qu’il donne à son engagement. Il n’en est rien.

Nous faisons la connaissance de cet homme à un moment de sa vie où il v être de nouveau confronté à un choix important à faire. Après vingt-cinq ans de vie dans une communauté vivant en autarcie, on imagine mal qu’il fasse le chemin inverse, d’autant que rien ne lui a été imposé. Et pourtant cet homme va douter, ses convictions vont vaciller. En retrouvant les repères de sa vie passées, il est ému. Surpris de retrouver les bruits, les odeurs et les couleurs d’une société qu’il avait tenté d’oublier, troublé par le fait de côtoyer de nouveau des membres de sa famille, cet homme va peu à peu douter et questionner les choix qu’il a fait. Un état d’esprit que l’on comprend tout à fait pourtant, le scénario ne m’a pas totalement convaincue. J’ai du mal à concevoir qu’un homme qui ait fait le choix d’un tel engagement religieux puisse, en une poignée de jours, se laisser envahir à tel point par ses instincts. J’ai du mal à croire en son abandon, comme si cette plongée dans la vie était une bouffée d’air qu’il s’accorde dans son calvaire… un calvaire qu’il a choisi de son plein gré mais dans lequel il se sent si lourd. En dehors de cela, le lecteur boit les confidences du moine. A l’instar du personnage, on savoure un plaisir qui se nourrit de petits riens : sentir une odeur agréable, se baigner, converser, courir…

Le trait sobre de Zep me fait penser à celui de Thierry Murat. Différentes bichromies se succèdent pour décrire l’état d’esprit de Marcus : marron pour les souvenirs ou la quiétude, bleu violacé pour le présent, rose-pourpre pour l’afflux d’émotions, brun jaune pour la joie… Oui, à bien y repenser, cet album m’a beaucoup fait penser aux « Larmes de l’Assassin » dans la manière d’utiliser les couleurs et la voix du narrateur.

PictoOKUne vie rodée, routinière, une répétition de gestes quotidiens puis un événement qui précède une rencontre et des retrouvailles. La vie surgit au moment où l’on s’y attend le moins. Une belle histoire à laquelle j’aurai aimé croire davantage…

Une lecture que je partage avec Noukette

Les chroniques de Stephie et de Jacques.

Retrouvez les albums des autres lecteurs des « BD de la semaine », aujourd’hui chez Moka !

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Extraits :

« Je suis chartreux. Cloîtré depuis vingt-cinq ans et sept mois. Aujourd’hui, c’est le temps de la récréation : la promenade hebdomadaire. Trois ou quatre heures pendant lesquelles on peut parler. Mais on perd l’habitude. Le bruit des mots qui résonnent dans ma bouche me paraît étrange… inutile » (Un bruit étrange et beau).

« Ce monastère a presque mille ans. Certains jours, j’ai l’impression d’avoir le même âge que lui » (Un bruit étrange et beau).

« La mort m’a fait si peur, ce jour-là, que j’ai voulu croire en un Dieu plus fort qu’elle. Et j’ai fini par choisir une vie voisine de la mort. Pour m’habituer » (Un bruit étrange et beau).

Un bruit étrange et beau

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : ZEP

Dépôt légal : octobre 2016

84 pages, 19 euros, ISBN : 978-2-36981-185-5

Bulles bulles bulles…

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Un bruit étrange et beau – Zep © Rue de Sèvres – 2016

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28 commentaires sur « Un bruit étrange et beau (Zep) »

  1. La lirai malgré qques bémols, aime bcp ZEP, ça fonctionne à chaque fois chez moi !
    Bisous Mochéwie
    (Enfin j’en sais un peu plus sur cette mystérieuse histoire/BD héhéhéhé !)

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  2. Je ne savais pas que cet ordre était si rigoureux. Je la feuilletterai chez mon libraire à l’occasion car je suis curieuse de connaître son choix.
    A bientôt

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    1. En tout cas, c’est un personnage totalement atypique, ce qui est plutôt agréable. Le postulat de départ était assez risqué et m’a donné envie de fureter un peu sur internet pour en apprendre un peu plus sur cet ordre religieux.

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    1. … ou peut-être leur suggérer de l’acheter ?? ^^ (après, je sais que nombreuses sont les bibliothèques qui ne proposent pas à leurs lecteurs d’influencer un peu leur catalogue de commandes)

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    1. Je trouve ça bien qu’il sorte un peu de sa zone de confort. Parce que concernant Titeuf… tu ne crois pas qu’il en a fait le tour ?? Doit y avoir une bonne vingtaine d’albums… (et tu connais ma passion pour les séries à rallooooonge) :mrgreen:

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  3. Bon, tu n’as visiblement pas été aussi touché que moi par cette histoire.
    Je pense aussi que le William sort un peu vite de son état introspectif et silencieux, mais j’ai été transporté.

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    1. J’ai bien aimé l’ambiance, vraiment. Et ce monologue intérieur aussi.
      Mais oui, là où le bât blesse, c’est sur le fait qu’il piétine aussi rapidement ce à quoi il s’était engagé.

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  4. J’ai la dent moins dure que toi (mais tu as un pouce levé, donc… 😉 )
    Comparé à Une histoire d’hommes j’ai trouvé le propos bien plus abouti je dois dire !

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    1. Mais j’ai bien aimé dans l’ensemble. Ça se lit très bien, cet homme est accessible, ses appréhensions sont légitimes… tout cela est plutôt positif. J’ai hésité à compléter le pouce d’un « couci-couça » en fait. Parce qu’effectivement, je ne trouve pas tout très crédible.
      Plus abouti que le précédent… le prochain devrait être une vraie pépite 😀

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    1. Et tu fais bien. J’imagine que tu as lu les articles de Noukette, de Stephie et de Jacques. Il y a déjà un beau panel d’avis, quelques contrastes mais on a tous passé un bon moment avec ce livre 😉

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  5. Je viens de me l’offrir mais ne l’ai pas encore lu. Le 1er bémol en est donc sa couverture que je ne trouve pas très esthétique. Je voulais le lire ce week-end mais une impérieuse envie de trier ma bibliothèque m’a saisie de façon inexplicable ! Quoiqu’il en soit, j’ai hâte, car j’ai grandi pas très loin du monastère de St Pierre de Chartreuse et y ai fait pas mal de sorties et de randonnées pour essayer de voir ce qui nous était caché…

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    1. Je suis d’accord avec toi pour la couverture. Elle ne permet pas de se représenter l’ambiance graphique de l’album. Et tout ce violet est très mélancolique je trouve.

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