La vie devant soi (Gary & Fior)

Gary – Fior © Futuropolis – 2017

Momo « n’a pas été daté » mais ce gamin sait qu’il a à vue de nez environ 10-11 ans.

Momo ne connaît pas ses parents. Il sait seulement que sa mère se « défend avec son cul » quelque part dans un quartier de Paris.

Momo a été confié à Madame Rosa, une vieille pute qui, quand elle n’a plus eu l’âge de faire le tapin, s’est reconvertie et a ouvert une pension de famille qui accueille des enfants de prostituées. Madame Rosa vit des mandats mensuels que les putes lui versent pour payer la garde des gamins. Quand un paiement cesse, Madame Rosa continue malgré tout à garder le mouflet, n’ayant pas le cœur de le confier à l’Assistance Publique.

L’univers de Momo, c’est Belleville : son quartier. L’école qu’il quittera tôt après avoir expérimenté le racisme de ses camarades. Le bar du coin où il retrouve le vieux Monsieur Hamil qui a arrêté de vendre ses tapis, le docteur Katz, Madame Lola le travesti sénégalais et les autres gosses de la pension de Madame Rosa.

Momo à la recherche de ses origines. De son identité. Qui est sa mère ? A-t-il un père ? Pourquoi ne viennent-ils jamais le voir le dimanche comme le font les mères des autres gamins ?

Momo c’est tout un univers qu’il habite. Les frontières de son quartier lui offrent toute la liberté possible mais à 10 ans, que peut bien comprendre Momo de ce monde-là ? Un monde dans lequel les adultes offrent des réponses qu’ils laissent en suspens et dont l’enfant comble les brèches comme il peut.

Momo se croit « proxynète » …

Puis elle a demandé sa robe de chambre rose mais on a pas pu la faire entrer dedans parce que c’était sa robe de chambre de pute et elle avait trop engraissé depuis quinze ans. Moi je pense qu’on respecte pas assez les vieilles putes, au lieu de les persécuter quand elles sont jeunes. Moi si j’étais en mesure, je m’occuperais uniquement des vieilles putes parce que les jeunes ont des proxynètes mais les vieilles n’ont personne. Je prendrais seulement celles qui sont vieilles, moches et qui ne servent plus à rien, je serais leur proxynète, je m’occuperais d’elles et je ferais régner la justice. Je serais le plus grand flic et proxynète du monde et avec moi personne ne verrait plus jamais une vieille pute abandonnée pleurer au sixième étage sans ascenseur.

… et Momo croit des tas de choses mais finalement, il a ses définitions bien à lui du racisme, de l’amour, de la contraception, de la maladie, de l’épilepsie, de la sénilité…

Alors Momo se trompe de mots mais il ne sait pas. Une crise d’amnésie est pour lui une « crise d’amnistie » , l’état d’hébétude est un « état d’habitude » et j’en passe.

Un roman troublant sur l’amitié d’un garçon et d’une vieille dame. Un roman d’apprentissage où le personnage principal tente d’acquérir les armes qui lui serviront dans sa vie d’adulte. Mais quelle idée a-t-il de cette société normée et conventionnelle ? Il a sa propre idée, ni très loin de la vérité ni très près de la réalité.

Un roman sauvage où l’enfant se bat avec l’idée qu’il se fait de la vie. Une vie dure, dans la misère mais la tendresse et la complicité de Madame Rosa la lui rend plus douce. A ses côtés, il s’apaise et se construit des réponses. Poète à sa façon, il est pragmatique et tire ce qu’il peut comme leçon de ses expériences.

L’écriture de Romain Gary (sous le pseudonyme d’Emile Ajar) m’a donnée du fil à retordre. Chaque pause dans la lecture impliquait que lorsque je reprenais l’ouvrage, je devais accepter ce laps de temps nécessaire pour s’habituer au rythme et à la construction si singulières des phrases. La pensée d’un presque adolescent dans tout ce qu’elle a d’hésitant, de rugueux, de râpeux et de naïf. Lire « La vie devant soi » c’est faire l’expérience d’une ponctuation capricieuse, c’est se heurter à une structuration parfois illogique de la pensée, c’est côtoyer des métaphores pleines de non-sens et d’absurde… des métaphores qui pourtant nous montrent parfaitement comment ce jeune individu-là se place dans le monde et pense son rapport au monde.

Et puis le pauvre, il doit porter un amour trop grand pour lui. Cet amour qu’il voue à Madame Rosa, SON repère, SON pilier, elle sans qui il n’aurait pas connu la chaleur d’un foyer. Elle qui parle de « son trou juif » , un espace vis-à-vis duquel Momo mettra du temps à comprendre l’utilité et qui n’est autre qu’un lieu rassurant pour Madame Rosa encore très affectée par les traumatismes de la guerre et son expérience des camps de concentration.

Une écriture indocile, intranquille, immature comme peut l’être cet enfant qui n’en est plus vraiment un. Un enfant qui a grandi tordu et qui met tout son cœur à se tenir droit… mais c’est contre sa nature. Un enfant qui construit une image de la société comme un château de cartes et avec beaucoup d’imaginaire. Les illustrations de Manuele Fior mettent délicatement en valeur ce fragile édifice.

Extraits :

Page 11 : « Au début je ne savais pas que je n’avais pas de mère et je ne savais même pas qu’il en fallait une. Madame Rosa évitait d’en parler pour ne pas me donner des idées. Je ne sais pas pourquoi je suis né et qu’est-ce qui s’est passé exactement. Mon copain le Mahoute qui a plusieurs années de plus que moi m’a dit que c’est les conditions d’hygiène qui font ça. Lui était né à la Casbah à Alger et il était venu en France seulement après. Il n’y avait pas encore d’hygiène à la Casbah et il était né parce qu’il n’y avait ni bidet ni eau potable ni rien. Le Mahoute a appris tout cela plus tard, quand son père a cherché à se justifier et lui a juré qu’il n’y avait aucune mauvaise volonté chez personne. Le Mahoute m’a dit que les femmes qui se défendent ont maintenant une pilule pour l’hygiène mais qu’il était né trop tôt. » (La Vie devant soi)

Page 53 : « Madame Rosa se tourmentait beaucoup pour ma santé, elle disait que j’étais atteint de troubles de précocité et j’avais déjà ce qu’elle appelait l’ennemi du genre humain qui se mettait à grandir plusieurs fois par jour. Son plus grand souci après la précocité, c’était les oncles ou les tantes, quand les vrais parents mouraient dans un accident d’automobile et les autres ne voulaient pas vraiment s’en occuper mais ne voulaient pas non plus les donner à l’Assistance, ça aurait fait croire qu’ils n’avaient pas de cœur dans le quartier. C’est alors qu’ils venaient chez nous, surtout si l’enfant était consterné. Madame Rosa appelait un enfant consterné quand il était frappé de consternation, comme ce mot l’indique. Ça veut dire qu’il ne voulait vraiment rien savoir pour vivre et devenait antique. C’est la pire chose qui peut arriver à un môme, en dehors du reste. »

Page 136 : « Je comprenais bien que c’était chez elle l’effet du choc récapitulatif qu’elle avait reçu en voyant les endroits où elle avait été heureuse, mais des fois ça n’arrange rien de comprendre, au contraire. Elle était tellement maquillée qu’elle paraissait encore plus nue ailleurs et faisait avec ses lèvres des petits mouvements en cul de poule absolument dégueulasses. Moïse était dans un coin en train de hurler, mais moi j’ai seulement dit « Madame Rosa, Madame Rosa » et je me suis précipité dehors, j’ai dégringolé l’escalier et je me suis mis à courir. Ce n’était pas pour me sauver, ça n’existe pas, c’était seulement pour ne plus être là. » (La Vie devant soi)

La Vie devant soi

Récit complet
Editeur : Futuropolis
Auteur : Romain GARY (Emile AJAR)
Illustrateur : Manuele FIOR
Dépôt légal : novembre 2017
232 pages, 26 euros, ISBN : 978-2-7548-2153-7

Bulles bulles bulles…

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La vie devant soi – Gary – Fior © Futuropolis – 2017

Auteur : Mo'

Chroniques BD sur https://chezmo.wordpress.com/

10 réflexions sur « La vie devant soi (Gary & Fior) »

  1. Merveilleux roman ❤ Merveilleux auteur ❤ Je note, penses-tu, cette version illustrée ❤
    des bisous ma copine

    J'aime

  2. Je viens justement de relire ce roman, je pleure tellement à chaque fois. Je suis archi fan. Cette année, j’ai presque envie de me lancer et de le faire lire à mes troisièmes. Cette version pourrait motiver les plus récalcitrants à la lecture ! Merci de cette chouette découverte.

    Aimé par 1 personne

    1. Il m’a donné du fil à retordre. J’ai pas lâché parce que je sentais bien qu’il y avait là une grosse pépite mais je ne l’ai pas savouré comme j’aurais voulu. Je sais déjà que je le relirais. J’espère juste que la seconde lecture est moins sauvage

      Aimé par 1 personne

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