La vie devant soi (Gary & Fior)

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Momo « n’a pas été daté » mais ce gamin sait qu’il a à vue de nez environ 10-11 ans.

Momo ne connaît pas ses parents. Il sait seulement que sa mère se « défend avec son cul » quelque part dans un quartier de Paris.

Momo a été confié à Madame Rosa, une vieille pute qui, quand elle n’a plus eu l’âge de faire le tapin, s’est reconvertie et a ouvert une pension de famille qui accueille des enfants de prostituées. Madame Rosa vit des mandats mensuels que les putes lui versent pour payer la garde des gamins. Quand un paiement cesse, Madame Rosa continue malgré tout à garder le mouflet, n’ayant pas le cœur de le confier à l’Assistance Publique.

L’univers de Momo, c’est Belleville : son quartier. L’école qu’il quittera tôt après avoir expérimenté le racisme de ses camarades. Le bar du coin où il retrouve le vieux Monsieur Hamil qui a arrêté de vendre ses tapis, le docteur Katz, Madame Lola le travesti sénégalais et les autres gosses de la pension de Madame Rosa.

Momo à la recherche de ses origines. De son identité. Qui est sa mère ? A-t-il un père ? Pourquoi ne viennent-ils jamais le voir le dimanche comme le font les mères des autres gamins ?

Momo c’est tout un univers qu’il habite. Les frontières de son quartier lui offrent toute la liberté possible mais à 10 ans, que peut bien comprendre Momo de ce monde-là ? Un monde dans lequel les adultes offrent des réponses qu’ils laissent en suspens et dont l’enfant comble les brèches comme il peut.

Momo se croit « proxynète » …

Puis elle a demandé sa robe de chambre rose mais on a pas pu la faire entrer dedans parce que c’était sa robe de chambre de pute et elle avait trop engraissé depuis quinze ans. Moi je pense qu’on respecte pas assez les vieilles putes, au lieu de les persécuter quand elles sont jeunes. Moi si j’étais en mesure, je m’occuperais uniquement des vieilles putes parce que les jeunes ont des proxynètes mais les vieilles n’ont personne. Je prendrais seulement celles qui sont vieilles, moches et qui ne servent plus à rien, je serais leur proxynète, je m’occuperais d’elles et je ferais régner la justice. Je serais le plus grand flic et proxynète du monde et avec moi personne ne verrait plus jamais une vieille pute abandonnée pleurer au sixième étage sans ascenseur.

… et Momo croit des tas de choses mais finalement, il a ses définitions bien à lui du racisme, de l’amour, de la contraception, de la maladie, de l’épilepsie, de la sénilité…

Alors Momo se trompe de mots mais il ne sait pas. Une crise d’amnésie est pour lui une « crise d’amnistie » , l’état d’hébétude est un « état d’habitude » et j’en passe.

Un roman troublant sur l’amitié d’un garçon et d’une vieille dame. Un roman d’apprentissage où le personnage principal tente d’acquérir les armes qui lui serviront dans sa vie d’adulte. Mais quelle idée a-t-il de cette société normée et conventionnelle ? Il a sa propre idée, ni très loin de la vérité ni très près de la réalité.

Un roman sauvage où l’enfant se bat avec l’idée qu’il se fait de la vie. Une vie dure, dans la misère mais la tendresse et la complicité de Madame Rosa la lui rend plus douce. A ses côtés, il s’apaise et se construit des réponses. Poète à sa façon, il est pragmatique et tire ce qu’il peut comme leçon de ses expériences.

L’écriture de Romain Gary (sous le pseudonyme d’Emile Ajar) m’a donnée du fil à retordre. Chaque pause dans la lecture impliquait que lorsque je reprenais l’ouvrage, je devais accepter ce laps de temps nécessaire pour s’habituer au rythme et à la construction si singulières des phrases. La pensée d’un presque adolescent dans tout ce qu’elle a d’hésitant, de rugueux, de râpeux et de naïf. Lire « La vie devant soi » c’est faire l’expérience d’une ponctuation capricieuse, c’est se heurter à une structuration parfois illogique de la pensée, c’est côtoyer des métaphores pleines de non-sens et d’absurde… des métaphores qui pourtant nous montrent parfaitement comment ce jeune individu-là se place dans le monde et pense son rapport au monde.

Et puis le pauvre, il doit porter un amour trop grand pour lui. Cet amour qu’il voue à Madame Rosa, SON repère, SON pilier, elle sans qui il n’aurait pas connu la chaleur d’un foyer. Elle qui parle de « son trou juif » , un espace vis-à-vis duquel Momo mettra du temps à comprendre l’utilité et qui n’est autre qu’un lieu rassurant pour Madame Rosa encore très affectée par les traumatismes de la guerre et son expérience des camps de concentration.

Une écriture indocile, intranquille, immature comme peut l’être cet enfant qui n’en est plus vraiment un. Un enfant qui a grandi tordu et qui met tout son cœur à se tenir droit… mais c’est contre sa nature. Un enfant qui construit une image de la société comme un château de cartes et avec beaucoup d’imaginaire. Les illustrations de Manuele Fior mettent délicatement en valeur ce fragile édifice.

Extraits :

Page 11 : « Au début je ne savais pas que je n’avais pas de mère et je ne savais même pas qu’il en fallait une. Madame Rosa évitait d’en parler pour ne pas me donner des idées. Je ne sais pas pourquoi je suis né et qu’est-ce qui s’est passé exactement. Mon copain le Mahoute qui a plusieurs années de plus que moi m’a dit que c’est les conditions d’hygiène qui font ça. Lui était né à la Casbah à Alger et il était venu en France seulement après. Il n’y avait pas encore d’hygiène à la Casbah et il était né parce qu’il n’y avait ni bidet ni eau potable ni rien. Le Mahoute a appris tout cela plus tard, quand son père a cherché à se justifier et lui a juré qu’il n’y avait aucune mauvaise volonté chez personne. Le Mahoute m’a dit que les femmes qui se défendent ont maintenant une pilule pour l’hygiène mais qu’il était né trop tôt. » (La Vie devant soi)

Page 53 : « Madame Rosa se tourmentait beaucoup pour ma santé, elle disait que j’étais atteint de troubles de précocité et j’avais déjà ce qu’elle appelait l’ennemi du genre humain qui se mettait à grandir plusieurs fois par jour. Son plus grand souci après la précocité, c’était les oncles ou les tantes, quand les vrais parents mouraient dans un accident d’automobile et les autres ne voulaient pas vraiment s’en occuper mais ne voulaient pas non plus les donner à l’Assistance, ça aurait fait croire qu’ils n’avaient pas de cœur dans le quartier. C’est alors qu’ils venaient chez nous, surtout si l’enfant était consterné. Madame Rosa appelait un enfant consterné quand il était frappé de consternation, comme ce mot l’indique. Ça veut dire qu’il ne voulait vraiment rien savoir pour vivre et devenait antique. C’est la pire chose qui peut arriver à un môme, en dehors du reste. »

Page 136 : « Je comprenais bien que c’était chez elle l’effet du choc récapitulatif qu’elle avait reçu en voyant les endroits où elle avait été heureuse, mais des fois ça n’arrange rien de comprendre, au contraire. Elle était tellement maquillée qu’elle paraissait encore plus nue ailleurs et faisait avec ses lèvres des petits mouvements en cul de poule absolument dégueulasses. Moïse était dans un coin en train de hurler, mais moi j’ai seulement dit « Madame Rosa, Madame Rosa » et je me suis précipité dehors, j’ai dégringolé l’escalier et je me suis mis à courir. Ce n’était pas pour me sauver, ça n’existe pas, c’était seulement pour ne plus être là. » (La Vie devant soi)

La Vie devant soi

Récit complet
Editeur : Futuropolis
Auteur : Romain GARY (Emile AJAR)
Illustrateur : Manuele FIOR
Dépôt légal : novembre 2017
232 pages, 26 euros, ISBN : 978-2-7548-2153-7

Bulles bulles bulles…

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La vie devant soi – Gary – Fior © Futuropolis – 2017

L’Esprit de Lewis, tome 1 (Santini & Richerand)

Santini – Richerand © Soleil Productions – 2017

Lewis est inconsolable depuis que sa mère est morte. Il hérite de tout : des demeures, des terres, de l’argent. Charge à lui de veiller aux besoins de ses trois sœurs.

Lewis ne souhaite qu’une seule des riches propriétés de sa mère, celle de Childwickbury. Il cède donc le reste du patrimoine à ses sœurs et part rejoindre son cher manoir.

Avec pour seule compagnie sa fidèle Tania, petite cairn terrier adorable, et la bonne Martha, gouvernante du manoir, Lewis est bien décidé à mettre à profit ce lieu et cette solitude inespérés pour écrire son premier roman. Pour lui qui a vocation de devenir écrivain, voilà enfin l’opportunité de se consacrer à l’écriture ! Mais ce deuil impossible l’étreint tant et tant que Lewis peine à trouver l’inspiration.

L’Esprit de Lewis, Acte 1 – Santini – Richerand © Soleil Productions – 2017

Mais au bout de quelques jours, le calme du manoir est troublé par d’étranges événements. Ceux-ci précèdent l’apparition de Sarah, un fantôme dont Lewis va s’éprendre.

Récit en deux actes dont voici la première partie qui nous accueille dans une Angleterre de la fin du XIXème siècle. On pénètre directement dans un intérieur bourgeois richement décoré, très agréable à l’œil. Sur ce point, je trouve que Lionel Richerand nous a gâté avec ces dessins. L’œil n’arrête pas de reluquer chaque coin de case, à l’affût permanent du petit détail qui vient orner tantôt un buffet, tantôt une boiserie, tantôt l’étoffe d’une robe… Les couleurs d’Hubert sont un régal et donnent du relief aux décors et à cette ambiance si particulière.

Je me suis délectée avec ce scénario si délicat qui fait évoluer un homme-enfant sensible et rêveur. La vie semble l’avoir épargnée et le décès de sa mère est l’événement qui visiblement va lui permettre d’entrer définitivement dans l’âge adulte. Ce n’est pas la première fois que je savoure un récit de Bertrand Santini (comme tout le monde j’ai dévoré les journaux de Gurty et « Hugo de la nuit » accepte de m’attendre sagement sur mes étagères… et je ne pense pas en rester là). On pénètre ici délicatement dans un univers et les émotions qui le peuplent. Tristesse, émoi, peur, effroi, passion, colère… ! La fin du premier tome m’a cueillie en plein élan. Vivement la suite !

D’autres chroniques sur ce titre : Noukette, Blondin, Jean-Laurent Truc.

Un petit tour des lectures partagées ce mercredi pour « La BD de la semaine » .

C’est au tour de Noukette de nous accueillir !

L’Esprit de Lewis

Acte 1
Diptyque en cours
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur : Lionel RICHERAND
Scénariste : Bertrand SANTINI
Dépôt légal : octobre 2017
72 pages, 16.95 euros, ISBN : 978-2-302-06394-5

Bulles bulles bulles…

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L’Esprit de Lewis, Acte 1 – Santini – Richerand © Soleil Productions – 2017

Love Addict (Shadmi)

Shadmi © Ici Même – 2015

Telles que je vois les choses, je vais rester seul pendant au moins un an. Et une fois que j’aurai passé assez de temps en réclusion, une malheureuse aura pitié de moi et me prendra sous son aile. C’est mon rythme : une histoire, ensuite au moins un an de solitude, et puis une autre histoire.

K. vient de se faire plaquer et n’a pas vraiment envie d’aller batifoler. Pourtant, il se laisse un peu faire par son meilleur ami qui n’entend pas les choses de la même oreille. Ni une ni deux, il crée le profil de K. sur Lovebug – un site de rencontres – et lui explique les ficelles qui lui permettront de faire mouche sur le site.

K se lance donc à l’assaut de ce site de rencontres. Il envoie des messages à tour de bras et décroche un premier rendez-vous… puis un second… Totalement subjugué par les résultats qu’il obtient et la facilité avec laquelle il parvient à séduire les filles et à les mettre dans son lit, K. devient sans s’en rendre compte un frénétique de la rencontre virtuelle. La drague en ligne va devenir sa drogue.

Love Addict – Shadmi © Ici Même – 2015

Cela fait moins d’un an que j’ai découvert Koren Shadmi et je peux maintenant affirmer que l’univers de cet auteur me plait. Ce touche-à-tout sait captiver le lecteur dans des registres très différents, comme l’huis clos d’Abaddon duquel on ne s’échappe pas, où l’on assiste à des phénomènes étranges et inquiétants. A l’inverse, avec Le Voyageur, Shadmi nous met au grand air et nous fait sillonner les routes américaines ; on passe d’état en état et on traverse les siècles pour apercevoir une vision assez sombre du futur.

« Love Addict » se déroule en revanche dans une société réaliste, une société en tout point semblable à la nôtre. L’intrigue se déroule à New York et nous accompagnons un trentenaire en mal d’amour qui tente de se reconstruire. La première solution qu’on lui apporte est celle des sites de rencontres en ligne ; il n’a pas d’expérience en la matière et aucun préconçu alors il se lance. Après une rupture dont il peine à se remettre, voilà une manière d’entrer en contact avec des femmes qui ne l’oblige pas à s’exposer. Il est à l’abri derrière son écran et sans mentir sur sa personnalité et ses goûts, il prend goût aux premiers échanges desquels découlent une, puis deux, puis… quantité de rencontres. On le voit prendre petit à petit goût aux plaisirs des rencontres virtuelles et bien plus encore. Il vante les avantages de ces rencontres « faciles » et est le premier à s’étonner de son propre pouvoir de séduction.

Koren Shadmi montre le lent processus de l’addiction et plus particulièrement, de l’addiction au sexe. En utilisant un personnage passe-partout, il offre une réflexion sur la pratique des rencontres virtuelles qui n’est pas dénuée d’intérêt. Après lecture, je me suis aussi posé la question de savoir quelle était la part d’autofiction qui pouvait y avoir dans cette histoire. Car en mettant côte-à-côte la photo de l’auteur et le visage du personnage de « Love Addict » , on ne peut que remarquer la ressemblance entre les deux.

Un scénario parfaitement maîtrisé où l’on suit le personnage dans ses tâtonnements. On le voit ensuite prendre confiance en lui, doucement puis de façon démesurée. Il se connecte avec frénésie, contacte de plus en plus de jeune femme, butine de rencontre en rencontre ; il séduit le temps d’un soir puis se lasse. Il se surprend et la facilité avec laquelle il tombe les filles l’excite. Ses priorités changent et développe une réelle obsession à rencontrer toujours plus de filles, à les mettre dans son lit et à les jeter ensuite comme un mouchoir, la queue tendue vers la prochaine rencontre. Il est déchargé de toute appréhension, délesté de toute perspective d’être en couple. Il est dans l’instant présent et n’a même pas conscience de son attitude. Ce qui est intéressant, c’est ce recul apporté par la voix-off qui commente les événements a posteriori et donc avec un certain esprit critique. On profite pourtant de cette excitation qu’il ressent au moment où il a vécu les choses.

Un livre… prenant ! On pourrait parfaitement transposer cette expérience (fictive ?) à d’autres personnages, hommes ou femmes, jeunes ou vieux. Quand l’addiction s’en mêle, tout un chacun peut perdre le contrôle de la situation.

Une lecture partagée avec les bulleurs de « La BD de la semaine » ; tous les liens sont aujourd’hui à retrouver chez Moka.

Love Addict

– Confessions d’un tombeur en série –
One shot
Editeur : Ici Même
Dessinateur / Scénariste : Koren SHADMI
Traduction : Bérangère ORIEUX
Dépôt légal : octobre 2015
222 pages, 25 euros, ISBN : 978-2-36912-012-4

Bulles bulles bulles…

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Love Addict – Shadmi © Ici Même – 2015

Prends soin de toi (Mardon)

Mardon © Futuropolis – 2017

Achille vient d’acheter un appartement et doit faire quelques travaux de rénovation avant de prendre totalement possession des lieux. Il a trois mois pour remettre l’appartement en état ; entre les week-ends et ses vacances d’été qui arrivent, il devrait y arriver. Il doit aussi apprendre à éviter la concierge suffisamment volubile pour ne pas être envahissante… mais qui peut parfois être source de précieuses informations…
Quoi qu’il en soit, les travaux vont permettre à Achille de se défouler et de changer d’habitudes ; sa rupture affective est encore (trop) présente à son esprit…

Gratter. Poncer. Décaper. Frotter. Effacer. Nettoyer. Décoller. Reboucher. Colmater.

… s’user, s’acharner… un peu comme dans ces textes de Pérec ( « Espèces d’Espaces » aux éditions Galilée)… voilà qui aide à se vider la tête. En décollant le vieux linoleum de l’entrée, il découvre une lettre adressée à l’ancienne propriétaire par un certain « Tristan Vlanek » en 1976 ! Achille finit par ouvrir l’enveloppe et découvre une lettre d’amour pleine de tendresse. Il apprend aussi que Tristan s’est installé à Marseille et après une rapide recherche, il constate qu’un « Tristan Vlanek » vit toujours dans la cité phocéenne.

La lettre était comme un fantôme qui m’empêchait d’emménager.

Il décide finalement de profiter de ses vacances pour aller remettre cette lettre à Tristan. Les travaux attendront son retour. Il prépare quelques affaires, enfourche son Vespa et descend dans le Sud de la France.

Prends soin de toi – Mardon © Futuropolis – 2017

En avant pour un road-trip que l’on espère ressourçant. On perçoit très vite l’intérêt que ce voyage peut avoir pour le personnage principal. Bien sûr, Grégory Mardon n’en dit rien (du moins pas de façon frontale). Il laisse son personnage suivre son petit bonhomme de chemin et se briser l’échine à poncer le plancher. Il le laisse attraper doucement cette idée d’aller remettre cette lettre à son expéditeur.

On coupe. A l’instar du personnage, on quitte la ville et son rythme, sa morosité qui peut faire ressasser. Le scénariste part, en même temps que son personnage. Il fait défiler le paysage. La Bourgogne et ses cépages, le Rhône, l’Ardèche… il dévore les kilomètres, le paysage change, se vallonne, la route serpente entre les cols. Canaux, lacs, rivières… on descend jusqu’à la mer en profitant de ce vent de liberté sans aucune contrainte ni souci du temps qui passe. Un instant si rare.

Je zigzague, je flâne… Je suis libre d’avancer ou de m’arrêter, de me perdre et me retrouver. Je fais ce qu’il me plaît.

Les dessins de Grégory Mardon sont très agréables et accompagnent cette fuite à peine déguisée. Le lecteur s’accroche à cet homme en sursis ; privé d’amour, il est au bord de l’étouffement. Il s’obstinait, il s’entêtait et se perdait dans sa propre vie jusqu’à ce qu’il enfourche son scooter. Il trace, il met de la distance et kilomètre après kilomètre, il trie ses souvenirs, range sa mémoire, isole son ressentiment et commence à se reconstruire.

« Prends soin de toi » est un album agréable. Il se lit d’une traite, on n’a aucune difficulté à s’installer aux côtés de cet homme, on est même curieux de voir ce qu’il va devenir. Pourtant, je crois que j’avais des attentes démesurées par rapport à cette lecture. Je m’attendais à quelque chose de plus fort, de plus profond… je pensais que l’introspection de cet homme serait plus torturée. Là, sa souffrance est réelle, la séparation l’a blessé… mais j’ai eu comme l’impression que ce voyage n’était qu’effleuré, comme si on restait finalement à la surface, pas très loin de la chute mais toujours dans une zone de confort. Tout cela m’a semblé trop facile et le dénouement est finalement à l’image du reste de l’album : agréable mais sans surprise.

La chronique de Sabine, d’Amandine, Noukette, Mes échappées livresques.

Prends soin de toi

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : Grégory MARDON
Dépôt légal : mai 2017
136 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-7548-1605-2

Bulles bulles bulles…

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Prends soin de toi – Mardon © Futuropolis – 2017

Nils, tomes 1 et 2 (Hamon & Carrion)

Hamon – Carrion © Soleil Productions – 2016
Hamon – Carrion © Soleil Productions – 2017

Ça fait plusieurs semaines que je n’ai pas réussi à faire germer la moindre graine. Et pour être honnête, ça fait longtemps que je n’ai plus rien vu pousser nulle part… C’est comme si la nature était en panne.

Un monde se meurt. Plus rien ne pousse, la terre est devenue stérile et depuis des lunes, plus aucun ventre n’est fécondé.
Les hommes s’inquiètent d’autant plus que l’hiver approche et que la famine apparaît de plus en plus comme une menace. C’est dans ce contexte que Nils parvient à convaincre son père de l’emmener chercher un faucon. Cela fait des années que Nils attend ce moment.
Le père et le fils se mettent en route. Ils vont traverser des régions désertes où la nature s’est déjà repliée en prévision de l’hiver qui approche. Mais si la quête de l’un est de trouver enfin son faucon, le paternel lui a en tête d’utiliser ce voyage pour continuer ses recherches et tenter de comprendre pourquoi la nature s’est déréglée.
En chemin, les deux hommes vont rencontrer un clan de femmes guerrières, des êtres élémentaires et les soldats d’un royaume qui est parvenu à créer des machines de guerres indestructibles.

Les légendes nordiques, ça vous tente ? Jérôme Hamon nous invite à explorer une mythologie fascinante sur base d’une quête. Cela a tout d’une épopée d’héroïc-fantasy me direz-vous… et je ne vais pas démentir. Antoine Carrion réalise de généreuses planches sur lesquelles la nature a le premier rôle. Ce décor gigantesque nous fait voyager dans les neufs mondes, aller à la rencontre d’Yggdrasil et côtoyer des dieux, chahuter un peu la magie et manier les armes… le tout rythmé par de belles rencontres que les personnages font en chemin.

Le scénario nous montre toutes les qualités du personnage principal (bravoure, intégrité, conviction…) qui entreprend cette quête ; il est dépourvu de toute ambition personnelle, de toutes arrière-pensées. Il n’a pas d’autre objectif que celui de sauver sa planète. Le premier tome prend le temps d’installer cet univers où les légendes et les superstitions ont la part belle, si l’on peut tranquillement découvrir les personnages qui vont être amenés à jouer un rôle dans les événements à venir. Le premier tome prend le temps de nous montrer les différentes voies qu’il va emprunter et poser un personnage sur chaque piste empruntée par l’intrigue. Le premier tome est prenant, prometteur. On croit partir-là pour une belle série d’aventure (en appréhendant toutefois le fait d’être en présence d’une série assez longue…).

Et puis dans le second tome, patatras ! Passées quelques planches, le récit s’accèlère. Les trajectoires des uns croisent (un peu trop vite) les trajectoires des autres, sans aucune transition ni variations de couleurs. Si encore il y avait eu des teintes de couleurs qui marquaient la différence, nous indiquant que nous revenons vers tel ou tel personnage… mais non. On saute d’une action à l’autre, d’un lieu à l’autre car bien sûr, tous ces événements se passent au même moment à différents points de la planète. L’équilibre du premier tome se casse même si l’intrigue reste cohérente. Les choses s’agitent trop, le récit ne se pose pas assez sur certaines scènes (nous privant ainsi de détails qui auraient été bénéfiques). On recolle les morceaux soi-même, on tisse nous-mêmes les fils narratifs qui sont suggérés (on se trompe rarement heureusement). En fin de tome, je suis égarée. Je croyais partir pour une longue saga et je n’en suis plus si sûre. Le récit pourrait s’arrêter là, sombre dénouement mais plausible. Cela dit, je doute que la série soit terminée mais je pourrais tout à fait me contenter de cette conclusion.

Un tome 1 qui allèche, un tome 2 qui ébouriffe beaucoup trop. Je suis perplexe.

Nils

Tome 1 : Les Elémentaires
Tome 2 : Cyan
Série en cours
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur : Antoine CARRION
Scénariste : Jérôme HAMON
Tome 1 – dépôt légal : mai 2016 / 52 pages, 14.95 euros, ISBN : 978-2-302-04848-5
Tome 2 – dépôt légal : novembre 2017 / 50 pages, 15.50 euros, ISBN : 978-2-302-06491-1

Bulles bulles bulles…

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Nils, tomes 1 et 2 – Hamon – Carrion © Soleil Productions – 2016 et 2017

Et si l’amour c’était aimer ? (Fabcaro)

Fabcaro © Six Pieds sous Terre – 2017

Depuis que le monde existe, les coups de foudre n’ont jamais eu la délicatesse de nous appeler pour nous prévenir de leur arrivée. Alors pourquoi cela aurait-il été différent entre Sandrine – gentille petite femme au foyer jusque-là éprise de Henri (dirigeant d’une start-up) – et Michel – beau latino livreur de macédoine qui attend son heure de gloire (car Michel est artiste).
La passion dévore très vite Sandrine et Michel. Très vite, les seules livraisons de macédoine (dont Henri raffole) ne suffisent plus aux deux amants, ni les brèves rencontres pendant la journée, encore moins les nombreux coups de fils que les amants s’échangent. Car très vite, ils se disent tout ; du cousin qui « je vous jure ! » n’aime pas le reggae, du frère jumeau mort-né, de l’ex qui travaille à Nature & Découvertes

Peu à peu s’installait cette sensation exaltante et surnaturelle que leur lien préexistait avant eux, qu’ils se connaissaient depuis la nuit des temps, que leur histoire avait débuté dans une autre vie, un autre lieu, peut-être au fin fond de la Russie, un bel amour slave, aussi mélancolique qu’immortel…

Malheureusement pour eux – et heureusement pour nous – Sandrine et Michel ne vivent pas sur une ile isolée, encore moins dans un lieu paradisiaque. Autour d’eux, la société et pire encore, les gens qui l’habitent. Rumeur, hypocrisie, jalousie, vengeance vont couver à bas bruit, bruisser, s’agiter… l’existence de la liaison de Sandrine arrive fatalement aux oreilles de son mari… tandis qu’au même moment, Michel aimerait que leur relation prenne une autre tournure… mais…

– Sandrine, quand allez-vous quitter votre mari ?
– Michel, ça n’est pas si simple… On a le crédit de la Mercedes, un Plan Epargne Logement à La Poste, et puis… j’ai peur de faire souffrir les enfants…
– Les enfants ?? Mais vous n’en avez pas…
– Oui non mais les enfants en général je veux dire.
– Qu’importe, je vous attendrai le temps qu’il faudra…
– Oui, on a l’éternité devant nous.
– Ah… moi je pensais plutôt à genre 15 jours…
– Moi aussi je brûle d’impatience, mais notre histoire est inéluctable, nous sommes liés, rien ne pourra jamais se mettre en travers de notre amour…
– Sandrine… Je nous vois déjà dans les allées d’IKEA en train de noter des références de tables basses…
– Michel, on se fait du mal.

Vous l’avez compris, c’est totalement loufoque, fabuleusement barré et vraiment bien vu. Fabcaro nous tend la main une nouvelle fois pour nous faire entrer dans son univers moqueur où le fait de ne pas avoir su soi sa carte de fidélité est un délit, où « celui qui laisse tomber son morceau de pain dans la fondue sent le cul de Josiane ! » , où Marie-José Aline fabrique (et vend) « des maquettes de tanks en peaux de clémentines » … où les nombreuses références musicales font le bonheur des fans des années 80 (quasi dans chaque album)… et j’en passe.

Je t’aime. Un peu. Beaucoup. Passionnément… Cette fois, l’auteur épétale une fleur de pissenlit… rien d’impossible là-dedans me direz-vous sauf qu’un pissenlit a tout de même pas mal de petites pétales et que les choses auraient été plus faciles à Fabcaro n’avait ce penchant à se laisser distraire par la première association d’idées qui passe. Du coup, il perd un peu le Nord, le retrouve et le perd de nouveau… et nous, on se marre !

Le scénario surprend à chaque page. Les personnages lâchent dans l’air des répliques absolument hallucinantes et absurdes. Les répliques et les scènes de l’album sont aussi impensables qu’explicites. L’effet comique fonctionne à chaque fois pour peu qu’on aime cet humour braque.

Les chroniques de Jérôme, Noukette, Sabine et Khadie.

Les autres albums de Fabcaro sur le blog.

Et si l’amour c’était aimer ?

One shot
Editeur : 6 Pieds sous Terre
Collection : Monotrème
Dessinateur / Scénariste : FABCARO
Dépôt légal : novembre 2017
51 pages, 12 euros, ISBN : 978-2-35212-135-0

Bulles bulles bulles…

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Et si l’amour c’était aimer ? – Fabcaro © Six Pieds sous Terre – 2017

Ma vie dans les bois, tome 1 (Morimura)

Morimura © Akata – 2017

En 2005, saturé par la vie citadine, lassé de cette vie matérielle et consumériste, l’auteur décide de tout planter et d’aller vivre à la montagne avec sa femme.

Ne sommes-nous pas tous épuisés, à force de bosser jusqu’au ras-le-bol ? A-t-on vraiment besoin de toutes ces choses pour être heureux ? (…) Repartons de zéro, en nous installant dans une montagne inexplorée avec nos corps comme seules richesses.

Petit monsieur qui approche la soixantaine et à l’aspect bonhomme et avenant, Shin avant pourtant tout du japonais sédentaire, bedonnant et incapable de faire quoi que ce soi avec ses mains… excepté des mangas. Têtu comme une mule et malgré le scepticisme amusé de sa femme, il finit par trouver l’endroit idéal pour mener à bien son projet. Un endroit loin de tout et qui n’a de valeur aux yeux de personne.

L’aventure commence avec bien peu de chose et bien peu d’outils. En compagnie de Hime, son Terre-Neuve, Shin se met au travail. Il opte alors pour un mode de vie en autarcie, s’en remet aux caprices de la nature et au cycle des saisons. La nature a désormais peu de secrets pour lui. Fruits, légumes, insectes… il apprend peu à peu compléter ses propres connaissances en observant la nature et en faisant tout pour vivre en harmonie avec la faune et la flore.

Shin Morimura a réalisé un témoignage frais, intéressant et tout à fait original. Je me suis un moment posée la question de savoir si c’était une autofiction, une sorte de délire dans lequel l’auteur se projetait. Jusqu’à ce que j’arrête de me la poser en me disant, dans un premier temps, que la réponse n’apportait rien de plus comparée au plaisir de lire ce tome et puis… Peu à peu, les détails, les anecdotes, cet entêtement presque maladif de l’auteur à défricher et à déboiser une grande parcelle du terrain qu’il a acheté, à terrasser, à bâtir sa maison en bois, à aménager l’intérieur et ses alentours, à commencer à penser autrement son alimentation… on se dit que tout cela est vrai. Qu’on a là une matière autobiographique dans les mains et on ne peut qu’admirer – un peu époustouflés – ce que cet homme a entrepris.

C’est le genre de manga qui me réconcilierait presque avec les mangas ; cela fait quelques années déjà que je n’en lis presque plus car j’ai l’impression d’y lire un peu toujours la même chose (surtout pour les mangas de petit format). Côté graphique aussi, j’ai l’impression que les dessins des albums asiatiques pourraient presque être transposés d’un album à l’autre sans que j’y voie de différence.

Ce témoignage m’a plus, parce que l’optimisme et la bonne humeur qu’il contient sont contagieux. Parce que l’auteur repense totalement nos modes de vies qui sont calqués les uns sur les autres. Il bouscule ce métro-boulot-dodo qui n’épanouit finalement plus grand monde. Il jette par la fenêtre tout ce qui est lié à la société de consommation : profit, rentabilité, propriété, consommation, surconsommation…

Sur un coup de tête, il décide donc de donner vie à sa nouvelle vie. Ses mains de mangakas et son corps de citadin vont être mis à rude épreuve. Et la manière dont il réagit face aux imprévus m’a séduite autant que la joie presque enfantine qu’il ressent lors qu’il arrive à la force du poignet à faire sortir sa maison de terre… et tout le reste.

Habituellement, je ne lis pas de mangas (pour des raisons qui seraient bien trop longues à expliquer). Me voilà pourtant invitée par Jérôme à lire… l’idée étant de remuer un peu mes aprioris. Défi lancé, défi relevé, défi réussi. Je vous invite à lire la chronique de Jérôme.

Autre chronique en ligne : celle de Bidib.

Ma vie dans les bois

Tome 1 : Ecoconstruction
Série en cours
Editeur : Akata
Collection : Akata – Seinen
Dessinateur / Scénariste : Shin MORIMURA
Dépôt légal : août 2017
144 pages, 7.50 euros, ISBN : 978-2-36-974230-2

Bulles bulles bulles…

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Ma vie dans les bois, tome 1 – Morimura © Akata – 2017