Chroniks Expresss #35

Bandes dessinées : Beverly (N. Drnaso ; Ed. Presque Lune, 2017), Les Reflets changeants (A. Mermilliod ; Ed. Le Lombard, 2017).

Jeunesse / Ados : Journal d’un enfant de lune (J. Chamblain & A-L. Nalin ; Ed. Kennes, 2017), Hurluberland (O. Ka ; Ed. Du Rouergue, 2016), Cheval de bois, cheval de vent (W. Lupano & G. Smudja ; Ed. Delcourt, 2017), Le Journal de Gurty, tome 3 (B. Santini ; Ed. Sarbacane, 2017), Sweet sixteen (A. Heurtier ; Ed. Casterman, 2013).

Romans : L’Analphabète qui savait compter (J. Jonasson ; Ed. Pocket, 2014), D’après une histoire vraie (D. De Vigan ; Ed. Le Livre de Poche, 2017), Tropique de la violence (N. Appanah ; Ed. Gallimard, 2016), L’amour sans le faire (S. Joncour ; Ed. J’ai Lu, 2013).

Manifeste : Libres ! (Ovidie & Diglee ; Ed. Delcourt, 2017).

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Bande dessinée

 

Drnaso © Presque Lune – 2017

Recueil de plusieurs nouvelles qui nous montre des scènes du quotidien. Un groupe d’adolescents qui semble faire un T.I.G., une ménagère de 50 ans dont la candidature a été retenue par une chaine TV pour faire partie d’un groupe témoin, une famille qui part en vacances avec son ado… Tout est épars et finalement, assez rapidement, on comprend que nous assistons à la vie d’une seule et même famille.

Le dessin rectiligne, propre, enfantin… il m’a tenue en respect. L’apparence proprette des dessins est spéciale. Voir évoluer ces petits tonneaux sur pattes dans des couleurs simplistes est une expérience particulière. Ces personnages assez stoïques et inexpressifs m’ont peu intéressé. Ils en disent à la fois trop et trop peu à l’aide d’échanges trop souvent expédiés. Des personnages sur le fil. Pendant un long moment, j’ai imaginé que le pire allait arriver et quand il arrive, c’est sous forme d’hallucinations… nous invitant à imaginer le pire. Ambiance malsaine. Rebondissements inexistants. Vies banales.

Société de consommation, adolescence, relations humaines, libido adolescente, vie de famille, pulsions, instinct, drogues et alcool … Nick Drnaso manque d’un peu de folie, d’une petit quelque chose esthétique qui pourrait séduire mes pupilles.

De mon côté du livre : encéphalogramme plat. J’ai trouvé cela un peu malsain, sans vie, je ne suis pas parvenue à m’y intéresser. Abandon à la moitié de l’album.

 

Mermilliod © Le Lombard – 2017

Elle a une vingtaine d’années, elle est brillante, poursuit ses études et aimerait devenir professeur.

Il a une bonne cinquantaine d’année, refuse tout ce qui pourrait l’attacher à quelqu’un, caresse le fantasme d’être libre comme l’air sauf qu’il est papa. Sa fille est la prunelle de ses yeux mais assumer ses responsabilités reste pour lui un obstacle infranchissable.

Quant au troisième personnage, cela fait déjà plusieurs années qu’il est retraité. Ses journées sont toutes les mêmes. Se lever, sortir promener le chien, acheter le pain, … Sa compagne ? Il en est amoureux comme au premier jour et c’est bien pour cette raison qu’il rechigne à se foutre en l’air. Depuis qu’il a perdu l’ouïe, il est comme amputé d’une partie de lui, de sa raison d’être en ce bas monde. Isolé, seul au milieu de tous, ce vieil homme ressasse ses souvenirs jusqu’au jour où il trouve le courage de partir.

Trois personnages, trois destinées, trois histoires. A priori, elles n’ont rien en commun. Sauf qu’Aude Mermilliod ne l’entend pas de cette oreille. Un album qui offre une parenthèse de la vie de ces trois personnages et nous explique, une fois encore, que la vie ne tient à pas grand-chose et qu’il nous suffit de bien peu de chose pour la remuer un peu.

Je vous invite à lire la chronique de Sabine pour qui ce fut un coup de cœur.

 

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Jeunesse / Ado

 

Chamblain – Nalin © Kennes – 2017

Morgane a 16 ans quand elle emménage avec ses parents et son petit frère dans leur nouvelle maison. Pour elle, c’est un arrachement et la douleur d’être amputée de sa vie et d’être séparée de Lucie, sa meilleure amie. Alors qu’elle s’apprête à passer sa première nuit dans sa nouvelle chambre, elle trouve le journal intime de Maxime, le fils des précédents propriétaires.

Les premiers mots de Maxime l’invite à le lire. Maxime propose de raconter son histoire mais surtout ce que le Xeroderma Pigmentosum lui inflige. Maxime souffre de cette maladie de la peau qui l’oblige à se protéger du soleil et des UV émises notamment par les ampoules blanches et les néons. En lisant le journal de Maxime, Morgane va tomber amoureuse et elle va décider de tout faire pour le retrouver.

Joris Chamblain propose ici un récit touchant sur l’adolescence. Plus encore, son propos est didactique puisqu’il sensibilise le jeune lecteur à « la maladie des enfants de la lune » . L’occasion pour nous d’entrer au cœur du quotidien d’un adolescent, de comprendre les symptômes et les conséquences de cette maladie. Les dessins d’Anne-Lise Nalin accompagnent le propos de façon délicate. Je vous laisse apprécier :

A partir de 9 ans.

La fiche de présentation sur le site de l’éditeur et la chronique de Sabine chez qui j’ai pioché cette lecture.

 

Ka © Editions du Rouergue – 2016

Une femme qui pleure des diamants, une échelle qui tombe du ciel, un homme qui porte une maison sur son dos, des chevaux qui tiennent dans la main…

C’est le monde un peu fou, mi-onirique mi-poétique, des habitants d’Hurluberland. Olivier Ka nous invite à découvrir son univers aussi tendre que déjanté. Lu à voix haute pour un petit lutin de 8 ans qui n’en a pas perdu une seule miette.

Lu avec un petit bonhomme de 8 ans : on a ri, on est restés bouche bée, on était intrigué, on a eu un peu peur… bref, on a mis les deux pieds a Hurluberland et on a adoré ça !

L’ouvrage fait partie des pépites jeunesse de Noukette et Jérôme et c’est une très jolie découverte.

 

Lupano – Smudja © Guy Delcourt Productions – 2017

Un gros roi capricieux va fêter son anniversaire. Alors plutôt que de se soucier des affaires du pays… il n’a qu’une idée en tête : manger son gâteau ! Sitôt réveillé, il se fait pomponner, chouchouter, coiffer, habiller… par ses servants qui ont bien du mal à canaliser l’excitation de leur souverain impatient.

De leur côté, deux enfants enfourchent le cheval de vent et sont bien décidé à réserver un sort au gros gâteau d’anniversaire de sa majesté…

Une douce, piquante et amusante réflexion sur les inégalités sociales, l’incarnation du pouvoir et l’altruisme.

Dès 8 ans… et c’est à découvrir plus généreusement dans la bibliothèque du Petit Carré jaune de Sabine.

 

Santini © Sarbacane – 2017

Les vacances d’automne sont arrivées. Gurty et son Gaspard arrivent en gare d’Aix-en-Provence pour passer ces quelques jours dans leur maison secondaire.

Gurty retrouve ses amis, Fleur la trouillarde, le mal-léché Tête de Fesses, l’écureuil qui fait hi hi et fait de nouvelles connaissances. Gurty tente notamment de lier amitié avec Fanette, une chienne solitaire qui se fait une bien triste opinion de l’amitié.

Plaisir non dissimulé de retrouver la facétieuse Gurty dans ces nouvelles aventures. Se rouler dans les feuilles, tenter de croquer les fesses de l’écureuil qui fait hi hi, s’amuser avec fleur, découvrir les joies du cerf-volant…

Bertrand Santini nous offre ici encore une joyeuse régalade et un moment de lecture très très très amusant.

Les deux premiers tomes de « Gurty » sont sur le blog bien évidemment 😛

 

Heurtier © Casterman – 2013

Août 1957. Dans une poignée de jours, Molly va faire son entrée au Lycée central de Little Rock. Elle a hâte, elle appréhende, elle a peur… Parfois elle regrette même ce jour où elle a levé la main pour proposer sa candidature, il y a de cela trois ans. Aujourd’hui, Molly a quinze ans et elle prend la mesure de ce qu’elle s’apprête à vivre…

« Le plus prestigieux lycée de l’Arkansas ouvre pour la première fois ses portes à des étudiants noirs.
Ils sont neuf à tenter l’aventure.
Il sont deux mille cinq cents, prêts à tout pour les en empêcher » (quatrième de couverture).

Basé sur des faits réels, le personnage principal s’inspire et rend hommage à Melba Pattillo. Il est (rapidement) fait références à d’autres événements qui ont fait date dans l’histoire des Etats-Unis (le meurtre d’Emmett Till, la contestation de Rosa Parks, l’action de Martin Luther King…). repousser les inégalités, lutter contre la ségrégation raciale, militer en vue de l’obtention de droit civiques… Annelise Heurtier rend hommage à ces hommes et à ces femmes en saluant le courage des « Neuf de Little Rock » . Son roman permet de suivre les événements par le biais de deux adolescentes : Molly Castello qui est issue de la communauté noire de Little Rock et Grace Anderson qui est issue quant à elle d’une famille de la communauté blanche (et bourgeoise) de la ville.

Les mots me manquent pour parler simplement de ce roman jeunesse mais cet ouvrage est assurément à mettre dans les mains de nos têtes blondes.

La chronique de Nahe

 

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Romans


Jonasson © Pocket – 2014

Nombeko est née et a grandi dans un bidonville de Soweto. D’abord videuse de latrines, elle devient à 14 ans chef du bureau des latrines grâce à son don pour les chiffres et les calculs. C’est grâce à un vieux videur de latrines que la jeune analphabète apprend à lire. Un jour, elle trouve le corps de ce dernier. Il a visiblement passé un sale quart d’heure après quoi ses assaillants ont fouillé de fond en comble la cabane du vieux. Heureusement pour Nombeko, ils n’ont pas inspecté sa bouche de laquelle Nombeko extrait 14 diamants bruts. N’étant plus miséreuse, Nombeko décide de quitter son travail et de se rendre à Pretoria. Sur place, elle n’a pas le temps de découvrir la ville qu’elle se fait faucher par la voiture d’un ingénieur ivre qui, non content d’avoir failli la tuer, parvient à convaincre le juge que la jeune noire est fautive et qu’elle doit donc lui rembourser les frais de réparation. A 14 ans, Nombeko peut dire au revoir à sa liberté fraichement acquise. Durant 7 ans, elle devra servir de bonne à l’ingénieur qui se rendra rapidement compte de la facilité avec laquelle Nombeko manie les chiffres. Il utilisera ce don pour parvenir à réaliser les plans de la bombe nucléaire sud-africaine. Suite à quoi les choses ne se passèrent pas comme prévu et après moult rebondissements, Nomenko atterrit en Suède. Pensant récupérer dix kilos de viande séchée, elle se rend à l’ambassade pour découvrir que des colis ont été intervertis et Nombeko se retrouve avec une bombe nucléaire sur les bras…

Bon… mon résumé va être plus long que mon avis…

C’est parce que j’avais aimé « Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » qu’il me plaisait de découvrir un autre roman de Jonas Jonasson. J’ai vite déchanté mais j’ai pourtant trouvé le contenu divertissant. On repère très vite les mêmes ficelles d’écriture : des personnages originaux et assez attachants, une pluie de rebondissements, un fourre-tout d’évènements qui mêlent des faits historiques au destin des personnages du roman, des quiproquos en veux-tu-en-voilà. C’est drôle, déjanté, bourré de bonne humeur et de bons mots, ludiques mais… il y a des longueurs et la présence de deux personnages vraiment horripilants (les concernant, j’ai rapidement espéré que l’auteur ferait un passage à l’acte en les faisant disparaître). Reste qu’on sourit pendant la lecture et qu’on est curieux de savoir comment l’auteur va conclure cette histoire totalement loufoque et qui manque malheureusement de crédibilité à plusieurs reprises.

Sympathique roman mais qui tente malheureusement de reprendre les ficelles de son premier ouvrage. Pour le coup, j’ai trouvé qu’il y avait des longueurs et de l’acharnement inutile sur le couple de personnages principaux. J’ai plusieurs fois hésité à abandonner en cours de lecture.

 

De Vigan © Le Livre de Poche – 2017

Son dernier roman reçoit un accueil qui va au-delà de tout ce qu’elle avait pu imaginer. Son dernier roman, c’est celui qui parlait de sa mère, de la personnalité si délicate de cette dernière. De ce trouble qu’elle a eu durant toute sa vie, qui l’avait conduite à sombrer, à se faire hospitaliser, à laisser ses filles livrées à elle-même. Depuis, c’est la page blanche. Mais quand viendra l’heure d’arrêter la campagne de promotion, quand viendra l’heure de ne plus aller à la rencontre des lecteurs, quand viendra l’heure de se poser de nouveau pour écrire, qu’adviendra-t-il ?

C’est durant cette période de forte activité que Delphine de Vigan rencontre L. Une femme charismatique, épanouie qui souhaite lier des liens d’amitié avec l’auteure. Delphine se laisse faire. Peu à peu, la complicité qui les unit grandit, les confidences sont dévoilées… Delphine ne verra l’emprise de L. sur elle que bien trop tard.

Quelle est la part de vrai et quelle est la part de fiction dans ce roman ? Une question que je me suis posée à plusieurs reprises sachant très bien que la nature de la réponse n’a finalement pas d’importance. Pourtant oui, la possibilité qu’une personne parvienne à avoir une telle emprise sur une autre est réelle. D’autant que la narratrice – Delphine – est déstabilisée et démunie par la difficulté qu’elle a à retrouver la voie de l’écriture. « J’étais incapable d’expliquer la sensation d’impasse dans laquelle je me trouvais, le dégoût que tout cela m’inspirait, ce sentiment d’avoir tout perdu » et plus loin, d’expliquer la sidération dans laquelle elle se trouve chaque fois qu’elle constate que L. lit en elle comme dans un livre.

Ou bien L. avait adopté mes préoccupations comme elle eût enfilé un déguisement, afin de me tendre le miroir dans lequel je pouvais me reconnaître ?

Un roman en trois temps, trois chapitres respectivement titrés « Séduction » , « Dépression » et « Trahison » . Trois temps pour faire monter la tension. Un thriller psychologique troublant.

La chronique d’Antigone et parce que j’avais également adoré, ma chronique de « Rien ne s’oppose à la nuit » .

 

Appanah © Gallimard – 2016

Moïse a 15 ans. En un an, sa vie n’a plus rien à voir avec celle qu’il a connu. Adopté par l’infirmière de l’hôpital dans lequel sa mère – migrante – a atterri un soir de tempête, il a grandi dans un cocon douillet. A 14 ans, sa mère lui révèle les conditions de son arrivée à Mayotte et les circonstances de son arrivée dans la vie de Marie (celle qui deviendra sa mère). Et puis un soir, alors que Moïse est en pleine crise d’adolescence, qu’il a pléthores de question sur ses racines, sa mère meurt sous ses yeux, terrassée par un AVC ou une crise cardiaque. C’est pour lui le début de l’errance, d’une vie de misère, d’une vie dans la rue, d’une vie remplie par les mauvaises fréquentations, la peur, la faim, le faim et Bruce qui le terrorise mais dans le sillage duquel il vit. Jusqu’au jour où le coup part… Bruce meurt d’une balle en pleine tête.

Moïse se retrouve pour la première fois depuis un an avec la possibilité de pendre trois repas par jour et un toit sur la tête. Le refuge carcéral devient une opportunité de faire le point sur cette année passée.

Bidonville, violences, délinquance, drogues, rites de passage… le quotidien d’un « presqu’enfant » livré à lui-même. Superbe.


Joncour © J’ai Lu – 2013

Franck vit seul depuis sa séparation avec sa compagne. Après plus de 10 ans de vie commune, Franck s’est laissé prendre au piège par la routine et l’habitude. Depuis, Franck est rongé par les angoisses. Il ne fait rien pour chasser cette dépression qui s’est emparé de lui, le jeune photographe n’est plus que l’ombre de lui-même.

Louise vit seule depuis le décès brutal d’Alexandre. Depuis, elle s’est enfermée dans une bulle, se rassure avec des rituels quotidiens. Se lever, sortir pour aller prendre un café au bar du coin puis aller au travail. Elle fuit, la vie, les autres. Rien ne mérite d’être vécu sans Alexandre.

Hasard ou coïncidence, Franck et Louise se retrouvent chez les parents de Franck. Louise avait prévu d’y passer une semaine de vacances avec son fils. Franck quant à lui n’était pas attendu ; après dix ans de silence, il décide de renouer contact avec ses parents.

« L’Amour sans le faire » est la rencontre de deux solitudes. Au fil des pages, on voit deux personnages reprendre goût à la vie. Au contact l’un de l’autre, tous deux renaissent. Un amour platonique, une bienveillance délicate… Un roman qui se savoure, un roman qui nous fait faire fi de ce qui nous entoure. Un roman qui se dévore lentement. Merci ma Framboise de ce précieux cadeau ! 😉

 

Ovidie – Diglee © Guy Delcourt Productions – 2017

« Libres ! Manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels » … un titre Oh combien prometteur !

Plein de promesses oui. J’imaginais un propos non édulcoré, quelque chose qui remue, qui secoue un peu les idées préconçues bref, quelque chose qui rue franchement et délicieusement dans les brancards.

Alors oui, Ovidie n’y va pas forcément par quatre chemins pour pointer les choses et dire que les sociétés occidentales sont d’une suffisance dégueulasse, que malgré les différentes actions de ces dernières années pour casser le sexisme ancestral et bien… rien n’a vraiment bougé. Oui d’accord…

Et oui d’accord, les hommes parlent de leurs queues de façon débridées et alors que les femmes le font avec plus de discrétion et sans la grosse dose lourde de vantardise. Et encore oui, la sodomie reste un rapport sexuel qui décuple la virilité du partenaire masculin mais que ce dernier ne se pose que trop rarement la question du plaisir féminin. Sans parler de la question du consentement féminin… beaucoup trop de femmes se croient « obligées » de satisfaire le devoir conjugal et les hommes se remettent encore trop peu en cause quand leur partenaire émet le soupçon d’un constat que de désir… elle n’en a pas… ou plus du tout.

Oui, oui, oui. Mais tout ça, on le savait déjà. Pour le coup, je m’attendais à quelque chose de pertinent (ça l’est) et de percutant (ça ne l’est pas). Pour faire court, Ovidie n’apporte pas tellement d’eau au moulin. Rien de nouveau sous le soleil même s’il est parfois bon de répéter des évidences (car visiblement les hommes ont du mal à comprendre la question de l’égalité, du respect, du consentement, etc). Bref, quand on a une grande gueule comme Ovidie, je pense qu’on peut aussi se permettre de dire des choses qui n’ont pas été dites et rabâchées sur tous les toits.

Dans cet ouvrage, le travail de Diglee m’a en revanche réellement convaincue. Car pour le coup, le côté incisif, c’est dans ses planches que je l’ai trouvé ! Par contre quand on voit le nombre de planches (une dizaine) par rapport au nombre de pages (une centaine)… côté satisfaction, on reverra la copie une autre fois 😉

La chronique beaucoup plus convaincue de Stephie.

Fabuleuses bulles de 2017

J’ai bien regardé ce que j’ai lu cette année et j’ai levé les deux pouces pour 9 albums.

Cinq ont été publiés en 2017 : Ces jours qui disparaissent, L’écorce des choses, Chaussette, Le perroquet, La dernière représentation de mademoiselle Esther

… et quatre qui sont légèrement plus vieux : Sweet tooth 3, Chaperon rouge, Macaroni !, L’été diabolik.

Des coups de cœur que j’ai souvent partagé avec les bulleurs du mercredi.

Neuf coups de cœur.

Pour faire un compte rond, mon dixième album sera un album patchwork regroupant des titres et/ou des auteurs que j’ai découvert cette année. Un patchwork d’albums qui m’ont fait vibrer pour différentes raisons. Des auteurs que j’ai découvert cette année et/ou des albums qui méritent. Tour à tour fascinant, tendre, bluffant, dépaysant, hilarant, excellent, flippant, drôlissime, sensuel, poétique, optimiste, beau, gourmand, musical… Des albums éclectiques d’une richesse incroyable.

Autant de voyages à la clé.

Je vous laisse piocher (je n’ai inséré aucun lien ; si votre curiosité est piquée, je vous invite à utiliser les différents outils de recherche qui sont sur le blog).

Koren Shadmi (Le Voyageur, Love Addict…), Halim avec « Petite maman » , Emmanuel Lepage et la solitude d’ « Ar-Men » , La saga des vieux fourneaux et son excellent tome 4, Christian de Metter qui nous fiche la trouille avec « NoBody » , Gipi et sa « Terre des fils » , Reviati et son « Crache trois fois » , La magique adaptation d’ « En attendant Bojangles » signée Ingril Chabbert et Carole Maurel, le drolissime « Oiseau de colette » , le fascinant « Ornithomaniacs » , La malicieuse « Sixtine » , le sensuel « La nuit mange le jour » , la trouille au ventre avec « Intempérie » , la nostalgie de « Georges Frog » , Poétique « Raven et l’ours » , ça m’a bousculé et je ne m’y attendais pas : « Les deux vies de Baudouin » , l’optimiste « Au pied de la falaise » , les belles « petites victoires » , le gourmand « j’aime le natto » , un « travailleur de la nuit » qui nous donne des ailes, un beau voyage sonore avec « Ypak yoli » , le Chili précisément « Là où la terre se termine » et « Toutes les mers »

Les ruines de Tagab (Legrais & Jacqmin)

Legrais – Jacqmin © Les Enfants Rouges – 2017

C’était la dernière fois que Damien rentrait d’une mission. Son contrat s’arrête, c’est la fin de son engagement militaire. Après cela, il n’y aura plus de missions à l’étranger. Damien est ravi, il sera désormais présent à tous les anniversaires de son fils.

Mais pour ce dernier retour à la maison, Damien n’a pas la tête à être parmi les siens. Sa compagne est pourtant douce et attentive et il voit la joie dans les yeux son petit Théo… mais lui n’y est pas. Il est ailleurs. Il est resté là-bas. Les souvenirs de l’Afghanistan sont trop tenaces cette fois et le hantent même en pleine journée. Mais le pire, c’est la nuit, lorsque les pensées vagabondent. C’est à ce moment-là que tout reflue, les horreurs, les corps démembrés… Un traumatisme psychologique que le jeune Caporal ne parvient pas à endiguer.

C’est la première fois que tu n’as pas l’air heureux d’être rentré… Il s’est passé quelque chose là-bas ?

Pour sa première bande dessinée, Cyril Legrais choisit un sujet difficile. Très vite, le scénario nous montre un homme au bord du gouffre, appelant silencieusement la mort, aveugle aux mains qui se tendent pour lui venir en aide. Alternant deux périodes, le récit fait des va et vient entre la période présente et ce récent passé en Afghanistan. Dans les propos de sa femme, on devine l’homme qu’il était mais nous, nous assistons impuissants à sa descente aux enfers. Cet homme a perdu toute dignité. On ne saura que tardivement ce qui s’est passé en Afghanistan mais on mesure dès le début de la lecture le poids de la culpabilité, celui de l’impuissance à avoir pu agir. Il est rongé par les regrets qui le tuent à petit feu.

L’ambiance graphique est dominée d’une couleur sable. Un sable du désert d’Afghanistan dont le personnage ne parvient pas à se débarrasser… un sable mouvant dans lequel il s’enfonce. On est là dans des tons sépia qui donnent l’impression que le héros est dans un état second. Qu’il rêve son retour, fantôme parmi les vivants. J’ai apprécié ce côté légèrement vaporeux qui s’impose sur les planches de l’album. Après la magnifique « Tristesse de l’éléphant » , Nina Jacqmin nous enchante encore avec son coup de crayon délicat.

Un moment où la vie de quelqu’un bascule, les regrets d’avoir vécu ce moment-là de la sorte, la nostalgie d’un passé à jamais révolu et une vie qui ressemble désormais à un immense terrain vague. Un album qui remue.

Les Ruines de Tagab

One shot
Editeur : Les Enfants rouges
Collection : Isturiale
Dessinateur : Nina JACQMIN
Scénariste : Cyril LEGRAIS
Dépôt légal : décembre 2017
126 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-35419-095-8

Bulles bulles bulles…

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Les Ruines de Tagab – Legrais – Jacqmin © Les Enfants Rouges – 2017

On se tient chaud aujourd’hui pour cette dernière « BD de la semaine » avant la nouvelle année.

Entre deux réveillons, je vous invite à découvrir les pépites des bulleurs du 27 décembre :

Karine :                                                Blandine :                                          Mylène :

AziLis :                                             Nathalie :                                         Khadie :

Eimelle :                                             Blondin :                                           Jérôme :

Noukette :                                            Fanny :                                            Moka :

Stephie :

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Quai d’Orsay, Intégrale (Blain & Lanzac)

Lanzac – Blain © Dargaud – 2013

Seul dans son grand bureau, il lit un petit livre rouge.

Ce bureau, c’est le « quai d’Orsay » , siège du Ministère des Affaires étrangères.

Ce livre, ce sont les « Pensées de Mao » .

Cet homme, c’est le Ministre. A l’époque, c’est Dominique de Villepin qui incarne la fiction mais chut-il-ne-faut-pas-le-dire… Je me contenterais de dire que la ressemblance est troublante avec notre homme qui se nomme Alexandre Taillard de Vorms

Alexandre Taillard de Vorms est un ministre déterminé. C’est un ministre lucide qui fonctionne à l’instinct.

Quai d’Orsay, intégrale – Lanzac – Blain © Dargaud – 2013

Et nous, humble lecteur, allons accompagner notre personnage principal, Arthur Vlaminck, dans sa prise de fonction au ministère… il va être en charge d’écrire les discours du ministre. Un ministre combattif et en perpétuelle réflexion. Un ministre dont la pensée est vivante, en mouvement permanent. Un ministre charismatique… qui questionne, certes… mais qui use et abuse des hésitations de ses interlocuteurs éberlués pour formuler les réponses qu’il attend d’eux. Avec lui, ça va vite, très vite. Ça claque, ça pulse et ça bouge en permanence !

C’est comme ça qu’on gouverne le monde. Par la pensée, par la culture.

OTAN, prise d’otages, crise en Ouganda, relations internationales électriques avec le Royaume du Lousdem, rencontres avec des Prix Nobel, intervention en Conseil des Ministres, voyages diplomatiques… Cet homme est un coup de vent charismatique. Il est partout, dynamique, pertinent, actif, réactif…

Quai d’Orsay, intégrale – Lanzac – Blain © Dargaud – 2013

Dans son bureau, Arthur Vlaminck gratte les feuilles. Il est « le langage » du ministère. Il écoute le ministre, épouse ses humeurs et tente d’énoncer au mieux son point de vue. Jour et nuit, il écrit des discours, des tribunes, des articles… Il soumet ses textes au Ministre et réécrit, reformule, corrige, change… jour et nuit, nuit et jour. Sa vie privée par au second plan. Ça fait combien de temps qu’il n’a pas vu sa petite amie déjà ? Il n’a pas trop le temps d’y penser… un nouveau texte l’attend déjà.

« Quai d’Orsay » est une lecture qu’on m’a recommandée de nombreuses fois. J’ai tardé à la découvrir, la politique n’étant pas mon rayon, même quand elle est traitée avec humour. Je n’ai pourtant aucun grief contre la plume débridée de Christophe Blain, les nombreuses critiques élogieuses sur ses albums sont plus alléchantes les unes que les autres mais allez savoir pourquoi, de lui, je n’ai lu que « En cuisine avec Alain Passard » et les « Donjon Potron-Minet » m’attendent depuis les calanques grecques.

Le fait de posséder cette intégrale regroupant les deux tomes du diptyque était donc l’occasion de parfaire une culture BD encore lacunaire.

Pour ce projet, l’auteur s’est associé à Antonin Baudry qui, outre le fait d’être scénariste (BD et cinéma) sous le pseudonyme d’Abel Lanzac, est également diplomate ; à ce titre, il a exercé ses fonctions auprès de Dominique de Villepin quand ce dernier était Ministre de l’Intérieur puis Premier Ministre.

Le scénario offre la possibilité d’accéder à différentes anecdotes où les questions des tensions et relations internationales sont reléguées au second plan ; le cœur de notre sujet est cet homme charismatique qui incarne la fonction de ministre des affaires étrangères.

On se retrouve comme dans un huis-clos, la bulle d’un Ministère (c’est déjà l’impression que j’avais eue en lisant « Désintégration » ou un autre conseiller ministériel – Matthieu Angotti – se mettait lui aussi à la BD pour témoigner de façon beaucoup moins… ludique).

Quai d’Orsay, intégrale – Lanzac – Blain © Dargaud – 2013

Le dessin de Blain se tort, se malaxe à volonté pour répondre au mieux à la personnalité extravagante du Ministre. Cet homme à la carrure démesurée n’a rien à envier aux silhouettes musclées des nageurs professionnels. Cheveux au vent, il traverse à grandes enjambées les couloirs interminables du ministère, parcourt en un battement de cils une distance que d’autres mettraient beaucoup plus de temps à traverser, claque les portes à les dégonder. En gros, cet homme a toujours plus d’une longueur d’avance et ce à tous les points de vue. Il est visionnaire, percutant, un poil nombriliste, colérique mais brillant.

Un album excellent quoi qu’un peu étourdissant.

Quai d’Orsay

– Chroniques diplomatiques –
Intégrale du diptyque
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Christophe BLAIN
Scénaristes : Christophe BLAIN & Abel LANZAC
Dépôt légal : octobre 2013
214 pages, 29.99 euros, ISBN : 978-2-205-07167-2

Bulles bulles bulles…

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Quai d’Orsay, intégrale – Lanzac – Blain © Dargaud – 2013

Les Damnés de la Commune, tome 1 (Meyssan)

Meyssan © Guy Delcourt Productions – 2017

Paris, de nos jours. En flânant dans la ville, Raphaël Meyssan laisse aller ses pensées. Ses pas le conduisent à la Bibliothèque historique de la ville de Paris. Il pousse la lourde porte en bois, entre, s’imprègne des lieux. En déambulant dans les salles, il les rayonnages. Ses doigts s’arrêtent sur un livre qu’il retire de l’étagère. En le feuilletant, il tombe nez-à-nez sur le nom de Lavalette non pas parce que ce nom lui était familier mais parce que l’adresse à laquelle cet homme habitait est celle de son propre immeuble.

Raphaël Meyssan décide alors de partir sur les traces de ce vieux voisin. De bibliothèques en bibliothèques, de la Bibliothèque historique de la ville de Paris aux archives de la Préfecture de Police ou celles de l’Armée, Rapahël Meyssan retrouve quantité d’archives d’époque : courriers, comptes-rendus, gravures, textes, rapports de Police, articles de presse… En allant à la rencontre de Lavalette, un Communard pur et dur, Raphaël Mayssan découvre toute une époque. L’Empire, la commande de Napoléon III à Haussmann, la guerre contre la Prusse… Sans compter le journal intime de Victorine, une parisienne ordinaire habitant un quartier populaire, qu’il découvre par hasard va l’accompagner dans ses recherches et l’aider à partir à la rencontre de ce Paris historique et être au cœur des événements de la Commune de Paris.

Les Damnés de la Commune, tome 1 – Meyssan © Guy Delcourt Productions – 2017

 

Un album atypique. Pour le construire, Raphaël Meyssan a mené des recherches dans les archives pendant près de 6 ans. Pendant 6 ans, il consulte, découvre, résume, lit des documents d’époque. Coupure de presse, rapports de Police, témoignages… il croise les informations trouvées, reconstruit la chronologie des événements et livre un récit mêlant un peu de fiction. Face aux données inconnues que les textes historiques passent sous silence, l’auteur crée le liant narratif nécessaire pour que le lecteur se place dans ce décor historique assez électrique. On vit les événements comme si on y était.

La percée des artères parisiennes dirigée par Haussmann. La publication des « Misérables » . La guerre contre la Prusse, Paris assiégée dont la vie est rythmée par les obus qui perfore ses quartiers. Paris réduite à la famine, le terrible hiver 1870 et ses interminables files de parisiens qui cherchent à se réapprovisionner ; c’est la famine et le peuple en vient à tuer les animaux captifs des zoos pour se nourrir. Puis il y a cette effervescence politique, l’hypocrisie et la frilosité des uns contre l’opposition militante des autres… ces Communards. Des noms comme Lavalette bien sûr mais aussi Gustave Flourens, Louise Michel, Jules Ferry, Léon Gambetta… pour ne citer qu’eux.

Graphiquement, cet album est une compilation des quelques 15000 gravures qu’il a scanné auxquelles s’ajoutent des coupures de presse et des comptes-rendus de diverses natures [comme je le précisais plus haut, nous avons des rapports de Police, des extraits de lettres, journal de bord, témoignages…]. En fin d’album, une carte de Paris de cette époque et les références de toutes les gravures exploitées ici. Graphiquement donc il y a un réel « cachet d’époque » qui nous permet d’apprécier quantités de détails que ce soit au niveau de l’architecture ou de la mode vestimentaire de cette période.

Un ouvrage didactique plutôt entraînant même si je ne suis pas totalement parvenue à entrer dans l’album. C’est un peu long sur certains passages (et une petite précision Monsieur Meyssan : ce n’est pas toute la Lorraine qui a été concédée aux Allemands en 1871… du coup, malgré votre volonté e précision, je me demande tout de même si d’autres « étourderies » se nichent dans votre récit ?).

Une petite lecture commune avec Sieur Jérôme que nous partageons pour ce mercredi « BD de la semaine » qui se réunit chez Stephie !

Les Damnés de la Commune

Tome 1 : A la recherche de Lavalette
Série en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Histoire & Histoires
Scénariste : Raphaël MEYSSAN
Dépôt légal : novembre 2017
144 pages, 23.95 euros, ISBN : 978-2-4130-0233-8

Bulles bulles bulles…

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Les Damnés de la Commune, tome 1 – Meyssan © Guy Delcourt Productions – 2017

Chaperon rouge (Zezelj)

Zezelj © Mosquito – 2015

Qu’elle est petite cette fillette qui part livrer des gâteaux à sa mère-grand.

Et qu’elle est grande cette forêt qu’elle doit traverser…

Elle se détourne de son chemin cette fillette, s’attendrissant à la vue d’un loup qui n’est pas si terrifiant qu’il n’y parait… prenant le temps de cueillir quelques fleurs pour sa mère-grand.

Qu’elle est sauvage cette forêt, avec ses touffes de buissons qui obstruent le champ de vision, ces gigantesques arbres qui arrêtent la lumière du soleil.

Qu’elle est impressionnante cette bâtisse que le petit chaperon rencontre en chemin. Des murs peints de motifs tribaux. Pour peu qu’on se prête observer ces décorations qui font penser à d’immenses champs d’immenses fleurs, on en oublierait presque la silhouette sinistre du bâtiment, ses herses cassées, sa façade délabrée, son enchevêtrement inquiétant de lianes et la voie rectiligne de l’ancien chemin de fer aujourd’hui à l’abandon.

Qu’il semble mauvais cet homme qui vit dans la forêt. Il s’y dissimule comme un caméléon et s’y déplace aussi silencieusement qu’une panthère. Même le loup se contente d’observer de loin ce chasseur. Qui est cet homme armé d’une lance ? Et quel sort réserve-t-il à ce petit chaperon rouge ?

Chaperon rouge – Zezelj © Mosquito – 2015

Zezelj a ce talent qui lui permet de raconter une histoire et d’imposer une atmosphère qui nous enveloppe en s’affranchissant totalement des mots.

Zezelj… J’ai lu si peu d’albums de cet auteur mais chaque fois, le même dépaysement. Babylone, Industriel… et cette fois encore, j’ai douté de l’identité du réel prédateur, j’ai espéré un monde sans violence… et j’ai surtout vu et savouré la beauté des illustrations de Danijel Zezelj. Ces noirs opaques et charbonneux qui nous donnent une impression que la matière avec laquelle est faite cet album est vivante. Un noir et blanc qui cohabitent à la perfection. Jusqu’à cet instant où l’équilibre cède, où l’on ne sait plus si c’est le blanc qui cisaille le noir ou bien le noir qui pénètre de force dans ces surfaces maculées et lumineuses. L’atmosphère graphique nous enveloppe, le lecteur devient le personnage, observe ces paysages de l’intérieur. J’hésite à chaque fois entre deux attitudes différentes : chercher le danger tapis quelque part dans ces dessins et profiter de ce décor majestueux.

Comme à chaque fois je ressors indécise et me glisse d’un état à l’autre, à chaque instant.

Contempler, guetter…

… Observer, écouter…

… Frissonner…

Ressentir. Et avoir envie de tenter de nouveau l’expérience avec un autre album de cet auteur talentueux.

Chaperon rouge

One shot
Editeur : Mosquito
Dessinateur / Scénariste : Danijel ZEZELJ
Dépôt légal : juillet 2015
54 pages, 13 euros, ISBN : 978-2-35283-290-4

Bulles bulles bulles…

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Chaperon rouge – Zezelj © Mosquito – 2015

La vie devant soi (Gary & Fior)

Gary – Fior © Futuropolis – 2017

Momo « n’a pas été daté » mais ce gamin sait qu’il a à vue de nez environ 10-11 ans.

Momo ne connaît pas ses parents. Il sait seulement que sa mère se « défend avec son cul » quelque part dans un quartier de Paris.

Momo a été confié à Madame Rosa, une vieille pute qui, quand elle n’a plus eu l’âge de faire le tapin, s’est reconvertie et a ouvert une pension de famille qui accueille des enfants de prostituées. Madame Rosa vit des mandats mensuels que les putes lui versent pour payer la garde des gamins. Quand un paiement cesse, Madame Rosa continue malgré tout à garder le mouflet, n’ayant pas le cœur de le confier à l’Assistance Publique.

L’univers de Momo, c’est Belleville : son quartier. L’école qu’il quittera tôt après avoir expérimenté le racisme de ses camarades. Le bar du coin où il retrouve le vieux Monsieur Hamil qui a arrêté de vendre ses tapis, le docteur Katz, Madame Lola le travesti sénégalais et les autres gosses de la pension de Madame Rosa.

Momo à la recherche de ses origines. De son identité. Qui est sa mère ? A-t-il un père ? Pourquoi ne viennent-ils jamais le voir le dimanche comme le font les mères des autres gamins ?

Momo c’est tout un univers qu’il habite. Les frontières de son quartier lui offrent toute la liberté possible mais à 10 ans, que peut bien comprendre Momo de ce monde-là ? Un monde dans lequel les adultes offrent des réponses qu’ils laissent en suspens et dont l’enfant comble les brèches comme il peut.

Momo se croit « proxynète » …

Puis elle a demandé sa robe de chambre rose mais on a pas pu la faire entrer dedans parce que c’était sa robe de chambre de pute et elle avait trop engraissé depuis quinze ans. Moi je pense qu’on respecte pas assez les vieilles putes, au lieu de les persécuter quand elles sont jeunes. Moi si j’étais en mesure, je m’occuperais uniquement des vieilles putes parce que les jeunes ont des proxynètes mais les vieilles n’ont personne. Je prendrais seulement celles qui sont vieilles, moches et qui ne servent plus à rien, je serais leur proxynète, je m’occuperais d’elles et je ferais régner la justice. Je serais le plus grand flic et proxynète du monde et avec moi personne ne verrait plus jamais une vieille pute abandonnée pleurer au sixième étage sans ascenseur.

… et Momo croit des tas de choses mais finalement, il a ses définitions bien à lui du racisme, de l’amour, de la contraception, de la maladie, de l’épilepsie, de la sénilité…

Alors Momo se trompe de mots mais il ne sait pas. Une crise d’amnésie est pour lui une « crise d’amnistie » , l’état d’hébétude est un « état d’habitude » et j’en passe.

Un roman troublant sur l’amitié d’un garçon et d’une vieille dame. Un roman d’apprentissage où le personnage principal tente d’acquérir les armes qui lui serviront dans sa vie d’adulte. Mais quelle idée a-t-il de cette société normée et conventionnelle ? Il a sa propre idée, ni très loin de la vérité ni très près de la réalité.

Un roman sauvage où l’enfant se bat avec l’idée qu’il se fait de la vie. Une vie dure, dans la misère mais la tendresse et la complicité de Madame Rosa la lui rend plus douce. A ses côtés, il s’apaise et se construit des réponses. Poète à sa façon, il est pragmatique et tire ce qu’il peut comme leçon de ses expériences.

L’écriture de Romain Gary (sous le pseudonyme d’Emile Ajar) m’a donnée du fil à retordre. Chaque pause dans la lecture impliquait que lorsque je reprenais l’ouvrage, je devais accepter ce laps de temps nécessaire pour s’habituer au rythme et à la construction si singulières des phrases. La pensée d’un presque adolescent dans tout ce qu’elle a d’hésitant, de rugueux, de râpeux et de naïf. Lire « La vie devant soi » c’est faire l’expérience d’une ponctuation capricieuse, c’est se heurter à une structuration parfois illogique de la pensée, c’est côtoyer des métaphores pleines de non-sens et d’absurde… des métaphores qui pourtant nous montrent parfaitement comment ce jeune individu-là se place dans le monde et pense son rapport au monde.

Et puis le pauvre, il doit porter un amour trop grand pour lui. Cet amour qu’il voue à Madame Rosa, SON repère, SON pilier, elle sans qui il n’aurait pas connu la chaleur d’un foyer. Elle qui parle de « son trou juif » , un espace vis-à-vis duquel Momo mettra du temps à comprendre l’utilité et qui n’est autre qu’un lieu rassurant pour Madame Rosa encore très affectée par les traumatismes de la guerre et son expérience des camps de concentration.

Une écriture indocile, intranquille, immature comme peut l’être cet enfant qui n’en est plus vraiment un. Un enfant qui a grandi tordu et qui met tout son cœur à se tenir droit… mais c’est contre sa nature. Un enfant qui construit une image de la société comme un château de cartes et avec beaucoup d’imaginaire. Les illustrations de Manuele Fior mettent délicatement en valeur ce fragile édifice.

Extraits :

Page 11 : « Au début je ne savais pas que je n’avais pas de mère et je ne savais même pas qu’il en fallait une. Madame Rosa évitait d’en parler pour ne pas me donner des idées. Je ne sais pas pourquoi je suis né et qu’est-ce qui s’est passé exactement. Mon copain le Mahoute qui a plusieurs années de plus que moi m’a dit que c’est les conditions d’hygiène qui font ça. Lui était né à la Casbah à Alger et il était venu en France seulement après. Il n’y avait pas encore d’hygiène à la Casbah et il était né parce qu’il n’y avait ni bidet ni eau potable ni rien. Le Mahoute a appris tout cela plus tard, quand son père a cherché à se justifier et lui a juré qu’il n’y avait aucune mauvaise volonté chez personne. Le Mahoute m’a dit que les femmes qui se défendent ont maintenant une pilule pour l’hygiène mais qu’il était né trop tôt. » (La Vie devant soi)

Page 53 : « Madame Rosa se tourmentait beaucoup pour ma santé, elle disait que j’étais atteint de troubles de précocité et j’avais déjà ce qu’elle appelait l’ennemi du genre humain qui se mettait à grandir plusieurs fois par jour. Son plus grand souci après la précocité, c’était les oncles ou les tantes, quand les vrais parents mouraient dans un accident d’automobile et les autres ne voulaient pas vraiment s’en occuper mais ne voulaient pas non plus les donner à l’Assistance, ça aurait fait croire qu’ils n’avaient pas de cœur dans le quartier. C’est alors qu’ils venaient chez nous, surtout si l’enfant était consterné. Madame Rosa appelait un enfant consterné quand il était frappé de consternation, comme ce mot l’indique. Ça veut dire qu’il ne voulait vraiment rien savoir pour vivre et devenait antique. C’est la pire chose qui peut arriver à un môme, en dehors du reste. »

Page 136 : « Je comprenais bien que c’était chez elle l’effet du choc récapitulatif qu’elle avait reçu en voyant les endroits où elle avait été heureuse, mais des fois ça n’arrange rien de comprendre, au contraire. Elle était tellement maquillée qu’elle paraissait encore plus nue ailleurs et faisait avec ses lèvres des petits mouvements en cul de poule absolument dégueulasses. Moïse était dans un coin en train de hurler, mais moi j’ai seulement dit « Madame Rosa, Madame Rosa » et je me suis précipité dehors, j’ai dégringolé l’escalier et je me suis mis à courir. Ce n’était pas pour me sauver, ça n’existe pas, c’était seulement pour ne plus être là. » (La Vie devant soi)

La Vie devant soi

Récit complet
Editeur : Futuropolis
Auteur : Romain GARY (Emile AJAR)
Illustrateur : Manuele FIOR
Dépôt légal : novembre 2017
232 pages, 26 euros, ISBN : 978-2-7548-2153-7

Bulles bulles bulles…

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La vie devant soi – Gary – Fior © Futuropolis – 2017