Joker (Adam)

« Joker » était épuisé depuis un moment jusqu’à ce que les éditions de La Pastèque le réimprime, profitant au passage pour apporter quelques modifications (format et finition). L’album fait partie de la sélection officielle du FIBD 2016 (cette année-là, c’est « Ici » de Richard McGuire qui a été récompensé du Fauve d’Or). Une bien bonne chose puisque cette fois, j’ai sauté sur l’occasion pour lire cet album.

Adam © Editions de La Pastèque – 2020

Joker Battie est un enfant de 7 ans qui se retrouve bien malgré lui au centre de cette histoire pour diverses raisons. L’une d’elles est dévoilée dans le dénouement, raison pour laquelle il vous faudra à votre tour lire l’album si vous voulez savoir de quoi il en retourne. La seconde est qu’il a tenté de fuguer ; il a appris par hasard que sa mère, Darlène, avait tué son père, Jed. Il a appris en même temps qu’il apprenait que sa tante, Charlène, avait tué son oncle, Herb. Les deux sœurs, Charlène et Darlène, ont tué leurs maris parce ceux-ci avaient tués leur cousin, Hawk. Hawk n’était autre que l’unique héritier de l’immense empire financier de leur famille. Mais ce n’est pas parce que Hawk a hérité de la prospère entreprise familiale que ses cousins l’ont tué… ou du moins, pas consciemment… Et puis il y a Sally, la mère d’Hawk, qui est décédée mais bien avant que les trois cousins ne passent de vie à trépas.

Joker est issu d’une fratrie de sept enfants. Sa tante, Charlène, a eu huit enfants avec son oncle Herb. Son oncle Hawk quant à lui n’avait pas d’enfants… du moins, il n’a pas eu d’enfants légitimement déclarés…

Prenant peur, les deux sœurs s’élancent dans une cavale désorganisée avec toute leur marmaille.

Tout cela, on le sait dès les premières pages de l’album…

Les détails de cet imbroglio, Benjamin Adam nous l’apprend au fil de son récit choral qui convoque une trentaine de personnages que l’on se surprend à identifier et reconnaître très vite. A tour de rôle, Joker, Charlène, Darlène, Jed, Herb, Hawk – ainsi que d’autres protagonistes importants – se relayent pour prendre la parole et nous donnent les pièces permettant de reconstruire le puzzle de l’intrigue. On saura tout des pourquoi et des comment, avec quelques redites puisque la majeure partie des personnages ne communiquent pas entre eux. Tous ont une vision parcellaire de la situation excepté… nous, lecteurs qui sommes aux premières loges pour les écouter. Arsène (l’oculiste) est le premier à nous inviter à recouper cela et c’est un peu grâce à son intervention que l’histoire prendre des allures d’enquête (quant aux flics, il en sera très peu question !!).

C’est par le prisme de ces drames funestes survenus dans une même famille que l’on découvre également le contexte dans lequel ils se sont produits. La famille Battie, du temps de l’arrière-grand-père de Joker, est passée en quelques années d’une petite entreprise d’artisanat local à une entreprise très prospère. Batimax a continué de s’étendre et de se diversifier avec les fils Battie (Walter, le grand-père de Joker, et son frère John) jusqu’à devenir l’empire industriel qu’elle est aujourd’hui. Non content d’être le principal employeur de toute une région, le groupe industriel injecte des fonds dans les petites entreprises locales pour leur éviter la faillite… et les tient ensuite sous sa botte.

Les principaux médias sont au service de l’empire Batimax (les autres ont fait faillite) ce qui permet à la société de contrôler l’information régionale ; les journalistes sont désormais des employés de l’empire Bati, ils alignent leur travail d’investigation sur les attentes de leur employeur et contribuent « de leur plein gré » à la diffusion de la culture Batimax ! Jusqu’à ce qu’Arsène (l’oculiste oui, encore lui) se questionne sur les enjeux de ces morts Battie successives et soit à l’initiative de la création du Diagno, un journal indépendant. Sur le fond, c’est l’occasion de parler du travail de la presse, de l’importance de préserver la liberté d’expression. Puis plus largement, avec un contexte socio-économique tel que celui que j’ai décrit supra… comment ne pas parler de corruption, de culture de masse…

… et j’en passe parce que c’est rudement succulent et qu’il m’est avis que vous devriez le lire, cet album ! Récit chorale et maxi bordel, assaisonné par un trait épais et noir qui donne l’impression qu’on est plongé dans ouvrage de la veine des comics underground. Succulent donc !

Joker (one shot)

Editeur : La Pastèque

Dessinateur & Scénariste : Benjamin ADAM

Dépôt légal : mai 2020 (réédition) / 128 pages / 18 euros

ISBN : 978-2-89777-081-5

Deux milligrammes (Adam)

Adam © La Pastèque – 2014
Adam © La Pastèque – 2014

Arrêter de fumer. Voilà un objectif qui semble parfois irréalisable.

Jour 1. Nouvelle année et bonnes résolutions. Si le projet d’arrêter de fumer n’est pas nouveau, le déclic se produit pendant qu’il regarde un documentaire sur la cigarette à la télé.

Jour 2. Achat d’une boite d’un substitutif pour arrêter de fumer. « 2 milligrammes… c’est le dosage moyen » lui dit la pharmacienne.

Jour 9. Première entorse aux bonnes résolutions.

C’est une décision bien difficile à prendre. Enfin non, il serait plus juste de dire : décider d’arrêter de fumer c’est facile. Là où le bât blesse, c’est de le mettre en pratique… Tout fumeur sait de quoi je parle ! Benjamin Adam s’est confronté à cette réalité. Bien sûr, il avait déjà tenté d’arrêter par le passé mais à chaque fois, il a rechuté. Cette fois-ci pourtant, il a abordé sa démarche un peu différemment.

Au moment où il prend la décision d’arrêter, il met plusieurs choses en place. Habitué à bloguer, il décide d’ouvrir un nouveau blog sur lequel il témoignerait de sa démarche en décembre 2006 ; c’est ainsi que 2 milligrammes a vu le jour. Une démarche qui peut être perçue comme un garde-fou dont se dote l’auteur. Sachant qu’il sait que des collègues (fumeurs et non-fumeurs) et des proches le lisent (dans une publication, il annonce notamment qu’il a repris la clope… ce qui lui vaut un appel immédiat de sa mère pour en parler), cela met de la pression en plus et le force à maintenir le cap de l’abstinence.

Les mois se succèdent et le blog continue d’être alimenté régulièrement au point de contenir suffisamment de matière pour envisager une publication d’album (projet qui sera finalisé d’abord à 50 puis à 200 exemplaires). Les années passent et Benjamin Adam s’investit dans d’autres projets éditoriaux. En 2013, il est présent au FIBD. C’est lors de cet événement qu’il entend parler du projet de création d’une nouvelle collection à La Pastèque ; elle s’appellerait « Pomelo » et proposerait de faux guides-pratiques. Voilà une ligne éditoriale dans lequel « 2 milligrammes » pourrait parfaitement s’inscrire.

L’ouvrage prend la forme d’un recueil de 64 pages. En plus de la pagination habituelle, un marqueur  de temps ouvre chaque nouvelle scène ; cela permet au lecteur de se situer facilement dans la chronologie, d’autant que quelques épisodes se situent à une période antérieure à l’arrêt du tabac.

Cette comptabilisation des jours produit des effets différents en fonction de là où on en est dans la lecture. C’est un gros avantage et un accessoire narratif que je n’avais jamais perçu de cette façon (belle surprise donc). Concrètement, cela signifie qu’en début d’album – outre le fait qu’on a conscience qu’une « nouvelle vie » commence – on prend la mesure de la difficulté de la démarche (les premiers jours sont éprouvants). Puis, à mesure que le temps passe – et que les pages se tournent – on voit que le laps de temps entre les scénettes est plus long, donnant l’impression qu’un certain confort s’installe en plus de la fierté de remporter une victoire sur soi. On passe ainsi différentes étapes : les passages à la pharmacie pour s’acheter des Nicorette® 2 mg, des envies irrépressibles de fumer une clope à… ce fameux Jour 51 où, ô surprise : « Je fume plus. C’est sorti tout seul, comme ça, sans défi ou ironie. Pouf. Mais avec une espèce de fierté subite. Etrange. Et pour la première fois sans cette nuance permanente « j’essaye de tenter d’arrêter » ».

Quoiqu’il en soit, l’auteur nous permet de vivre sa démarche « en temps réel », ce qui est pertinent.

Le dessin de Benjamin Adam est assez libre. Ces moments choisis de sa vie nous font profiter de toute la spontanéité de ses réflexions. L’homme est lucide, il ne se ment pas. De fait, le scénario se permet ponctuellement quelques pointes de cynisme, ce qui rend les choses assez drôles d’autant que les tentations sont nombreuses. L’auteur reprend le discours des non-fumeurs sur la cigarette, le questionne et l’analyse en comparant notamment l’écart entre la façon dont il accueillait ces propos avant d’arrêter et la manière dont il les accueille depuis l’arrêt. Les jours passent et il s’étonne finalement de sa capacité à ne pas reprendre la clope, à ne pas être tenté « plus que ça » malgré certaines habitudes tenaces : café-clope, alcool-clope, frustration-clope…

Pour varier un peu le contenu de ses publications sur le blog, il cherche aussi à se renseigner sur la littérature associée à la cigarette, à l’arrêt de la cigarette, aux substitutifs… Son témoignage contient ainsi des réflexions sur les stratégies de communication des fabricants de cigarettes, les effets indésirables des substituts nicotiniques… il va même jusqu’à s’acheter le livre d’Allen Carr… !

Petit problème de lisibilité tout de même, essentiellement en début de lecture. Les illustrations sont dépourvues de cadres, on ne sait parfois pas où la « case » hypothétique s’arrête. J’ai plusieurs fois été désarçonnée, ne parvenant pas à trouver naturellement l’ordre dans lequel s’enchaine les propos. Cette difficulté s’estompe et la lecture devient tout à fait fluide après quelques pages de lecture. Sur la forme, le lecteur est en face-à-face avec Benjamin Adam. L’auteur apparait généralement seul sur les pages, attablé la plupart du temps.

PictoOKUn témoignage ludique et intéressant. Loin d’être un petit guide moralisateur, ce livre incite à la réflexion. En se moquant des idées préconçues (des fumeurs ET des non-fumeurs), je pense que l’ouvrage pourrait amuser de nombreux lecteurs (fumeurs ET non-fumeurs).

Une interview de Benjamin Adam en ligne sur Festiblog.

Et comme je ne suis pas avare en informations, j’imagine que certains lecteurs ici sont concernés (pour eux ou l’un de leur proche). Je vous invite donc à vous documenter sur le site de l’INPES.

Extrait :

« J’avais l’impression de devoir réapprendre tous les gestes de ma vie puisque la cigarette était associée à tout ce que je faisais depuis mes 17 ans. La perspective d’une vie sans cigarette m’apparaissait comme un espèce de calvaire où chaque seconde serait une victoire, la suivante un risque » (Deux milligrammes).

Deux milligrammes

One shot

Editeur : La Pastèque

Collection : Pomelo

Dessinateur / Scénariste : Benjamin ADAM

Dépôt légal : janvier 2014

ISBN : 978-2-923841-50-2

Bulles bulles bulles…

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Deux milligrammes – Adam © La Pastèque – 2014