Mémoires de Viet Kieu, tome 3 : Les Mariées de Taïwan (Baloup)

Baloup © La Boîte à bulles – 2017
Baloup © La Boîte à bulles – 2017

La République Démocratique de Chine… Formose… autrement dit Taïwan.

Ile riche, hyper-industrialisée, à la pointe de la technologie. Les compteurs sont au beau fixe. Ce bouillonnement économique va croissant à mesure que l’on se rapproche de Taipei. Ville florissante, vivante, où grouillent près de 3 millions d’habitants et des étrangers, expat, cosplayers et/ou touristes, qui viennent des quatre coins du globe. Mais derrière cette attractivité, derrière la façade, une autre réalité, sinistre, crue…

Les femmes taïwanaises se sont émancipées et sont désormais très attachées à leur statut social ; elles entrent dans les études et ambitionnent une carrière professionnelle qui leur permet de s’épanouir. De fait, elles tournent le dos à la représentation traditionnelle de la femme et refusent désormais d’endosser le costume de l’épouse docile qui se consacre uniquement à l’entretien du foyer et à l’éducation des enfants. Conséquence : le taux de natalité est en chute libre. De leurs côtés, les hommes taïwanais « n’ont pas su s’adapter à la modernité soudaine du pays ». Ils cherchent à fonder un foyer, à recréer le cadre familial qu’ils ont connu dans leur enfance. Ils se tournent vers des agences matrimoniales capables de leur « fournir » la femme capable de répondre à leurs attentes. Les agences organisent des rencontres de groupes et généralement, le mariage est arrangé en quelques jours.

Chers amis, merci d’avoir patienté. Nous allons pouvoir commencer les présentations dès à présent ! Voici un premier lot de jeunes femmes, toutes issues de la campagne et élevées avec de saines valeurs traditionnelles.

Mémoires de Viet Kieu, volume 3 – Baloup © La Boîte à bulles – 2017
Mémoires de Viet Kieu, volume 3 – Baloup © La Boîte à bulles – 2017

C’est cette pratique honteuse, ces transactions humaines, ce commerce lucratif qui ont conduit Clément Baloup à se rendre sur l’Ile de Taïwan et ainsi poursuivre les recherches qu’il a entreprises sur la diaspora vietnamienne (et dont il a déjà fait état dans « Quitter Saigon » et « Little Saigon », les deux premiers tomes de la série « Mémoires de Viet Kieu »). Car les chiffres de ce commerce marital sont éloquents. L’auteur mentionne effectivement que « près de 12% des enfants du pays ont une mère originaire des pays du sud-est asiatique, et 70% de ces mères sont vietnamiennes ».

Il semblerait que 90% des vietnamiens présents sur l’ile soient en fait des vietnamiennes venues ici dans le cadre de mariages arrangés avec des hommes taïwanais. Elles seraient cent mille.

Et l’absence de marge de manœuvre qui conditionne la décision de ces femmes d’accepter ces mariages… Ce sont des filles issues de familles pauvres et qui, à la majorité, veulent aider financièrement leurs parents. Dès qu’elles ont mis un doigt dans l’engrenage, et même si elles souhaitent se rétracter, leur réalité financière impose un autre diktat.

– Mais si on n’en trouve aucun à notre goût, rien ne nous oblige à dire oui ! (…)
– Sauf qu’il y a eu des frais pour te faire venir jusqu’ici, pour que tu aies ta chance. Le transport, l’hébergement, la nourriture, tout ça n’est pas gratuit. C’est moi qui ait payé. Si tu t’en vas, il faut que tu rembourses ta dette

Des langues qui se délient difficilement. Clément Baloup est resté plusieurs semaines à Taïwan pour réaliser son reportage. Sur place, il peut compter sur le soutien de deux journalistes et de quatre travailleurs sociaux. Il rencontre ainsi 24 femmes immigrées. Seuls « deux hommes d’ici ayant épousé des vietnamiennes ont accepté de me parler… »

Les interlocuteurs placés au sommet de l’iceberg (salariés d’agence matrimoniales, …) sont muets comme des tombes sur la situation. Tout le monde semble fermer les yeux sur ce qui se passe. Les vietnamiennes sont frileuses, elles ne livrent que des bribes de leur vie sans forcément manifester l’envie de s’étendre davantage. L’une d’entre elle reconnaitra pourtant que le fait d’avoir parlé lui fait du bien. Conscient qu’il ne peut pas forcer la parole de ces femmes, Clément Baloup propose une histoire [fictive] transversale qui relie toutes les autres (réelles). Cela permet d’avoir accès à un récit de vie dans son ensemble et d’organiser le reportage. Le lecteur accède donc à une vision assez complète de la situation et cela va des raisons qui amènent les vietnamiennes à accepter ces mariages, à s’expatrier à Taïwan et le quotidien avec lequel elles doivent ensuite composer.

L’ambiance graphique sombre où des bleus métalliques et des marrons mènent la danse. Le dessin de Clément Baloup est précis, il lèche les corps fragiles et n’épargne pas ceux des prédateurs. La laideur intérieure de ces derniers les rend difformes, la pointe du crayon s’affute sur leurs silhouettes, hachure leurs traits, les balafre. Les hommes grimacent et leur apparence se transforme au fil des cases pour prendre apparence animale. Face à eux, des femmes déracinées, à peine croquée par le dessinateur qui respecte ainsi leur pudeur, leur peur de dire les choses… leur intimité.

PictoOKVu du Vietnam, Taïwan est un eldorado. Pour ces femmes pauvres, c’est une promesse d’argent, de pouvoir accéder aux études, au luxe. La perspective de pouvoir aider leurs familles les conduit à étouffer leurs appréhensions. Mais une fois sur place, les rêves sont vite balayés par la réalité. Un reportage de qualité qui montre la souffrance de ces femmes et le refus d’une population à leur permettre de trouver leur place dans la société. Des citoyennes de seconde zone, des corps qu’on achète, qu’on jette, qu’on frappe, qu’on malmène. Rares sont celles qui trouvent à Taïwan un lieu où s’épanouir. A lire.

La chronique de Keisha.

Extrait :

« -Si tu le souhaites, tu pourras étudier, toi qui aimes tellement l’école. Et puis devenir une femme moderne comme à la télé. Dans tous les cas, tu pourras fonder une famille dans de bonnes conditions matérielles.
– Tu crois que tout sera si facile ?
– Mais bien entendu, parce que là-bas, ils ont de l’argent. Et ça, c’est la solution à tout » (Les Mariées de Taïwan).

Mémoires de Viet Kieu

Volume 3 : Les Mariées de Taïwan
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Contre Cœur
Dessinateur / Scénariste : Clément BALOUP
Dépôt légal : janvier 2017
160 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-84953-234-8

Bulles bulles bulles…

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Mémoires de Viet Kieu, volume 3 – Baloup © La Boîte à bulles – 2017

Je me souviendrai (Soulman & Collectif)

Je me souviendrai - 2012 : Mouvement social au Québec -
Soulman – Collectif © La Boîte à bulles – 2012

« Printemps 2012. Depuis de longs mois désormais, le Québec est témoin, spectateur, détracteur ou acteur d’une crise sociale qui, quoi qu’il advienne, a d’ores et déjà marqué son histoire, au même titre que les événements d’octobre 1970.

Initialement portée par un mouvement étudiant sans précédent au Canada – la lutte des carrés rouges contre la hausse des frais de scolarité – catalysée par la Journée de la Terre du 22 avril, cette lutte a pris une valeur et une dimension politiques inédites, après l’adoption par le parlement québécois de la loi spéciale 78 destinée à enrayer le mouvement (dénoncée par l’ONU et Amnesty International) puis l’adoption par le parlement fédéral de la loi C-38 officialisant le retrait du pays du Protocole de Kyoto.

Après des mois de manifestations quotidiennes, d’initiatives en tous genres, un collectif artistique est né : Je me souviendrai.

Journalistes, auteurs, illustrateurs, penseurs et musiciens ont répondu à cet appel pour donner une voix emplie d’optimisme et de promesses à ce « printemps québécois », à ces indignés du Nouveau Monde qui se sont levés pour dire non » (présentation officielle).

A l’instar de Gaza – Décembre 2008 – Janvier 2009, cet ouvrage collectif a été réalisé dans l’urgence. Il est destiné à sensibiliser l’opinion publique (internationale) sur ce mouvement social québécois, comprendre ce conflit… et ne pas l’oublier. Parmi les auteurs ayant collaboré, je vous avais déjà présenté sur ce blog quelques ouvrages de Soulman, Jimmy Beaulieu, Johanna, Jérôme D’Aviau, Maximilien Le Roy, Clément Baloup, Laureline Mattiussi. Ce recueil collectif m’a également permis de découvrir d’autres univers artistiques : Fred Jourdain, Jeik Dion, Antoine Corriveau, Geneviève Lafleur-Laplante, Julie Fontaine Ferron, Chloé Germain-Thérien, Gautier Langevin… Mes excuses envers ceux que je n’ai pas cités.

J’avais quelques notions – bien maigres – de ce qui s’est passé au Québec entre février et septembre 2012. En une dizaine de pages, le premier chapitre revient sur les causes de l’émergence du conflit social (décembre 2010-février 2012). Les quatre chapitres suivants s’arrêtent mois par mois, de mars à juin 2012, sur l’enlisement des négociations entre le peuple et le gouvernement, les tentatives de négociations amenant systématiquement le dialogue dans des impasses.

Faits marquants, prises de position, initiatives individuelles ou collectives, Je me souviendrai fait un état des lieux complet des événements. Le rouge qui nous accueille dès le visuel de couverture et indique l’orientation prise par ce recueil. Ainsi, les témoignages qu’il contient marquent leur opposition à la hausse des frais de scolarité (une très forte hausse étalée sur 5 ans) mais le ton n’est pas à l’animosité. Les propos sont argumentés et rappellent sans cesse l’état d’esprit pacifique de ce mouvement social.

En tant que lecteur, on a lieu d’être agacé par la stratégie d’évitement du Gouvernement de Jean Charest. En effet, on ne peut que constater l’obstination des politiques à fuir le débat, à refuser de s’asseoir à la table des négociations et à apporter des réponses stériles. Au fil des pages, on revit les temps forts de ce mouvement comme le vote de la Loi 78, la signification des Carrés rouge / vert / noir / blanc (détails également sur Wiki), l’action menée par les porte-paroles étudiants, les débordements du SPVM (Service de police de la ville de Montréal), …

PictoOKLe résultat est un album patchwork composé de textes, de poèmes, d’illustrations, de BD ou de strips, de photos. Le lecteur n’est pas pris à parti même s’il me semble, à l’évidence, que la lutte engagée par les étudiants québécois me semble relever du bon sens. Une bonne sensibilisation au Printemps Erable.

Rajouter 1625 dollars par an, certains disent que cela ne nuira à personne, mais ceux-là ne réalisent pas que la valeur de l’argent n’est pas la même pour tous.

Une lecture que je partage également avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Et découvrez les albums présentés par les autres lecteurs !

Pour aller plus loin sur le sujet : http://greve2012.org/ et http://rouge.onf.ca/

Les chroniques : Annabelle Moreau et Fabien Deglise.

« Si nous nous endormons ici, nous rêverons si mal que plus rien ne sera possible » (Réjean Ducharme).

Je me souviendrai

– 2012 : Mouvement social au Québec –

One shot

Éditeur : La Boîte à bulles

Collection : Contre-Cœur

Ouvrage collectif coordonnée par SOULMAN

Dépôt légal : octobre 2012

ISBN : 978-2-84953-160-0

Bulles bulles bulles…

La preview sur Digibidi.

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Je me souviendrai – Soulman – Collectif © La Boîte à bulles – 2012

Mémoires de Viet Kieu, tome 2 : Little Saïgon (Baloup)

Mémoires de Viet Kieu, tome 2 : Little Saigon
Baloup © La Boîte à bulles – 2012

Clément Baloup poursuit ses recherches sur les diasporas vietnamiennes. Cette fois, elles le conduisent au États-Unis. Aidés de quelques amis et connaissances sur place, il va être guidé au cœur des communautés asiatiques des principales villes américaines : New-York, Los Angeles, San Francisco…

Confronté à la réticence des gens de confier leurs parcours à « un cartoonist », l’auteur accueillera cependant quelques précieux témoignages d’immigrés. Pour la plupart, ils ont traversé l’océan Pacifique à bord d’un boat-people, ont été confrontés à la sauvagerie des pirates et/ou à la précarité des camps construits à la hâte. D’autres ont fait un passage en France avant de rejoindre leur famille outre-Atlantique. L’expérience de ces hommes et de ces femmes est un réel traumatisme.

En préface, les propos de Dominique Rolland (Maître de conférences à l’Institut des Langues et des Civilisations Orientales ; autre lien pour son ouvrage De sang mêlé : clinique-transculturelle.org ).

Ainsi, Clément Baloup a repris ses recherches sur ses origines. Six ans après la première édition de Quitter Saïgon (premier tome de cette série), nous le savions soucieux de poursuivre son travail. Entre temps, en 2010, il publiait une version enrichie du premier tome de ses Mémoires de Viet Kieu et annonçait la sortie prochaine d’un second volume. Deux ans plus tard, fidèle au rendez-vous, il livre ce travail impressionnant : 250 pages, 1 an à sillonner les routes des États-Unis, 4 années de travail. Si le premier tome contenait exclusivement des témoignages d’hommes, celui-ci donne la parole aux femmes. Elles ont vécu la même tourmente, partagent les mêmes peurs si ce n’est qu’elles sont aussi victimes de viols (de la part des pirates, des soldats ou de leurs congénères vietnamiens) et par honte, s’enferment dans le silence.

Le travail de recherches menées par Clément Baloup va le conduire à la rencontre des différentes communautés asiatiques installées sur le sol américain. Il relate le quotidien de ces diasporas déracinées. A leur arrivée en Amérique, le premier constat est bien douloureux : mais où est cet Eldorado tant vanté ? Sitôt arrivées, ces familles ont dû faire face dans l’urgence aux besoins de première nécessité. Mais le barrage de la langue compromet fortement leur intégration. De nombreuses familles se sont installées en banlieue bien malgré elles (le coût des loyers étant la principale raison). La difficulté voire l’impossibilité de trouver un emploi les isole davantage. Certains parents sont mêmes totalement démunis face à l’éducation de leurs enfants.

« Je ne sais pas si c’est par mimétisme ou par réflexe de survie, mais les jeunes laotiens sont vite devenus violents. Ils sont déconnectés de la culture des parents. Ils ne croient plus qu’en la logique des gangs et la moindre embrouille peut dégénérer rapidement », dira Romy, jeune graphiste qui sert de guide à l’auteur durant son séjour à San Francisco.

Durant son voyage, Clément Baloup saisira l’occasion de visiter plusieurs quartiers asiatiques : Little Saïgon de San José, Little Tokyo de Los Angeles… Dans chacun de ces lieux, les mêmes constats : une attention particulière a été consacrée aux lieux (quartiers ou centres commerciaux). Les communautés ont eu la volonté de recréer minutieusement les devantures, les massifs de fleurs… comme il était de coutume dans leurs pays. « Dépaysant » est le mot qui semble le plus approprié tant l’atmosphère-même de ces lieux ressemble à s’y méprendre à celle du Pays. Ces galeries commerciales sont de petits havres de paix, des lieux essentiellement fréquentés par les membres des diasporas qui trouvent-là le réconfort et l’esprit de solidarité qui leur fait défaut aux Etats-Unis.

Mais non content de rapporter un regard sur un quotidien différent, il est allé à la rencontre d’hommes et de femmes, les a écouté et entendu ce qui, je pense, ont décidé certains à se confier à lui. L’ouvrage est construit autour de trois témoignages principaux, trois flash-back racontant les raisons qui ont poussé trois femmes à quitter leurs pays, leurs conditions de vie durant le « voyage » et l’installation en Amérique. Le dessin, très coloré et chaleureux pour la période actuelle, diffère légèrement sur les passages consacrés aux souvenirs : les teintes violacées y diffusent une nostalgie particulière et mettent en valeur les émotions des protagonistes.

PictoOKUn très bel album à découvrir. Bien que cette recherche soit impulsée par la quête personnelle de l’auteur, ce dernier n’y fait jamais référence. Sa démarche est celle d’un journaliste, d’un militant soucieux de consigner les témoignages et de les transmettre fidèlement pour qu’on n’oublie pas ce pan de l’Histoire. La position de Clément Baloup est très humble, il s’efface totalement derrière ses interlocuteurs. L’auteur fait preuve d’une réelle capacité à écouter… à entendre.

Je poursuivrais volontiers ma lecture sur ce sujet mais je n’ai trouvé aucune information concernant un hypothétique tome 3. Dix ans après Un automne à Hanoï… un retour probable au Vietnam pourrait peut-être « boucler la boucle » ?

Les chroniques : PaKa, Comité national de l’histoire de l’immigration, Journal Zibeline.

Mémoires de Viet Kieu

Tome 2 : Little Saïgon

Challenge Petit Bac
Catégorie Lieu

Série en cours ?

Éditeur : La Boîte à bulles

Collection : Contre-Cœur

Dessinateur / Scénariste : Clément BALOUP (+ Zarmatelier)

Dépôt légal : juin 2012

ISBN : 978-2-84953-129-7

Bulles bulles bulles…

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Mémoires de Viet Kieu, tome 2 – Baloup © La Boîte à bulles – 2012

Gaza décembre 2008 – janvier 2009, Un pavé dans la mer (Le Roy & Collectif)

Gaza Décembre 2008 - Janvier 2009, Un pavé dans la mer
Le Roy – Collectif © La Boîte à Bulles – 2009

« Qu’elle était naïve, décidément, cette idée selon laquelle, avec l’expansion des moyens de communications, il ne serait plus possible de commettre une exaction sans que l’opinion internationale, aussitôt alertée, réagisse par une protestation unanime… » (Gaza, décembre 2008 – janvier 2009).

En décembre 2008, sous l’impulsion de Maximilien Le Roy, un collectif se mobilise. L’auteur nous explique en préface les étapes de cette initiative. Rapidement, Vincent Henry s’engage sur le versant éditorial, assurant ainsi la viabilité du projet…

Pris entre urgence et impuissance, je tournais en rond, me demandant comment contribuer à cet élan contestataire symbolique mais néanmoins crucial – puisque qui ne dit mot… (…) L’idée d’un livre collectif, de dessins, de textes et de photos, rassemblant quantité d’individualités de tous horizons m’apparut alors comme le moyen le plus pertinent. Un livre de témoignages et d’analyses pour pousser les perspectives que le petit écran médiatique réduisait singulièrement.

L’ouvrage se concentre sur une courte période qui correspond à l’opération « Plomb durci » menée par Israël sur la Bande de Gaza (du 27 décembre 2008 au 20 janvier 2009) ; 317 pages en partie rythmées par cette comptabilisation insoutenable :

          (page 30) – « Je viens de recevoir un appel général sur mon portable : les Israéliens menacent de bombarder toutes les maisons où se trouvent des armes. 285 martyrs et 1000 blessés en 24 heures ».

          …

          (page 117) – « Au matin du sixième jour des massacres, on compte 412 martyrs. Il y a plus de 2000 blessés, dont 261 enfants. Étaient-ils eux aussi des terroristes ? ».

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Peut-on mettre en parallèle la construction de cet album avec Passage Afghan de Ted Rall ? En partie puisque l’un et l’autre utilisent deux supports pour faire passer leur message : la bédé et des articles de presse. Mais contrairement au journaliste américain (Ted Rall) – qui avait opté pour un ouvrage à double entrée (d’un côté la BD, de l’autre les articles) – Gaza un pavé dans la mer fait cohabiter les différents médiums. A tous points de vue, l’album fait preuve d’une grande hétérogénéité (diversité des textes, des modes d’expressions narratifs et graphiques) et malgré un parti pris prononcé pour la cause palestinienne, il n’omet pas la vision israélienne (si succincte soit-elle).

Les acteurs de ce recueil sont nombreux. Leurs multiples regards donnent une vision très complète de la situation. Politologue, photographes, grands reporters, journalistes du Monde et du Monde diplomatique, citoyens palestiniens et israéliens, historiens, cinéaste, poète, intervenants issus d’Organisations comme MSF, l’Union juive française pour la Paix ou le Collectif israélien ActiveStills. On remarquera également plusieurs interventions de Michel Warschawski (qui a de nouveau collaboré avec Max Le Roy en 2010 dans Les Chemins de traverse). Leurs regards croisés sont complémentaires, chaque contribution aborde le conflit israélo-palestinien sous un angle spécifique permettant ainsi au lecteur d’accéder à un patchwork de cultures, de références et d’opinions sur la situation de/dans la Bande de Gaza.

Vous l’aurez compris, les supports sont nombreux : articles de presse, interview, témoignages de civils, photos, manifeste, fiches techniques (« Hamas », « Sionisme et Antisémitisme » ou encore « L’économie palestinienne »). Ce documentaire est didactique notamment lorsqu’il définit clairement des notions dans lesquelles on a tendance à se noyer (Intifada, Juif/Sioniste/Israélite…). Tabous et non-dits n’ont pas leur place ici. Enfin, si le soutien au peuple palestinien est très marqué, les prises de position le sont également ; ainsi, l’attitude de l’État français et des États-Unis est dénoncée et leur indulgence à l’égard d’Israël – coupable de crimes de guerre (non-respect des accords de Genève, des cessez-le-feu…) – sont passées au crible. Hypocrisie et diplomatie font bon ménage… surtout lorsqu’il s’agit de préserver leurs intérêts financiers.

Disséminés tout au long de l’album, les dessins humoristiques et mordants de Carali, Lacombe, Goubelle, Chimulus… décalent le regard et donnent une portée plus incisive encore aux propos. Quant aux témoignages de civils palestiniens, ils sont soit insérés de manière totalement brute (sous forme de lettre), soit illustrés par des auteurs comme Clément Baloup, Maximilien Le Roy, Renart, Jérôme Presti, JC Pol, Ted Rall, Soulmanclic pour voir l’ensemble des personnes ayant collaboré à cet album. Tantôt minimalistes ou oniriques, tantôt incisives et crues, les réalisations graphiques sont autant d’expressions et de regards sur le conflit que ne le sont les articles.

L’album dérange et révolte. Occupation, blocus, privations de libertés, chômage, misère, malnutrition, accès aux soins impossible, rationnements alimentaires, pas d’eau, pas électricité, peur, violences, tortures, morts… On en prend littéralement plein la tronche… Les Gazaouis baignent dans cette violence depuis plus de 40 ans, ils vivant dans « la plus grande prison à ciel ouvert ».

Il est toujours aussi désagréable de constater à quel point les médias internationaux procèdent à une désinformation de grande ampleur et toujours aussi désagréable d’être confronté, une fois encore, aux dérives que cela génère au quotidien (en France) :

Le résultat, c’est qu’un type qui insulte une femme voilée dans le métro parisien n’a pas l’impression de s’en prendre à plus faible que lui, mais de poser un acte de résistance héroïque !

PictoOKAtteintes aux Droits de l’Homme, atteinte aux Libertés fondamentales, atteinte à la Liberté de la presse, au Droit de manifester… Il y a tant à dire sur cet album ! J’oublie tant de choses !! Il me semble que cet album-là est à lire car ce n’est pas les quelques citations que j’ai extraites qui vous suffiront à vous faire une idée sur la pertinence de cette œuvre…

A voir aussi : http://gaza-sderot.arte.tv/fr/ (ou également en allant sur le site d’Arte et en tapant « Gaza » dans le module de recherche), http://www.othervoice.org/welcome-eng.htm, http://gaza-sderot.blogspot.com/, Anne Paq, Simone Bitton et son film Rachel (il me semble que Joe Sacco avait fait référence à cette jeune américaine, Rachel Corrie, dans Gaza 1956, en marge de l’Histoire).

Les avis en ligne : celui de l’Association France Palestine Solidarité, de la Ligue des Droits de l’Homme, du Monde diplomatique…  Blogueurs !! Je n’ai pas trouvé vos avis !!

Extraits :

« Dans une déclaration datée du 6 janvier, le haut-Commissaire des Nations Unies aux réfugiés Antònio Guterres affirmait que Gaza était le seul conflit au monde dans lequel la population n’avait même pas le droit de fuir » (Gaza).

« J’ai 64 ans et je n’ai jamais vu un jour doux de toute ma vie. Depuis ma naissance, mon pays est en guerre » (Gaza).

Gaza – Décembre 2008 – Janvier 2009

Challenge Carnet de Voyage– Un pavé dans la mer –

Éditeur : La Boîte à Bulles

Collection : Contre-Cœur

Réalisé par un collectif d’auteurs

Coordonné par Maximilien LE ROY

Dépôt légal : février 2009

ISBN : 978-2-84953-079-5

Bulles bulles bulles…

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Gaza, Décembre 2008 – Janvier 2009 – Le Roy – Collectif © La Boîte à Bulles – 2009

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Mémoires de Viet Kieu, tome 1 : Quitter Saigon (Baloup)

Quitter Saïgon, tome 1
Baloup © La Boîte à bulles – 2010

Cet album en cinq parties s’ouvre tout d’abord sur un chapitre introductif qui nous retrace en 5 planches les grandes dates de la guerre du Vietnam et les occupations successives (française, japonaise et américaine) qui ont mis le pays en lambeaux. Ensuite, on plonge dans quatre témoignages de Viet Kieu :  Vietnamiens d’Outre-mer « aujourd’hui hors des frontières du Vietnam, ils constituent une diaspora active, principalement installée aux États-Unis, en France, au Canada mais aussi à travers l’Europe et l’Asie » comme nous explique l’ouvrage.

Quatre témoignages poignants d’hommes intègres qui ont dû fuir leur pays suite aux conflits. Globalement, au travers de ces quatre expériences, il est question des camps, de l’endoctrinement communiste, des violences faite à la population, du quotidien de la guerre, d’humiliations, de souvenirs heureux aussi.

Mémoires d’exilés a été publié pour la première fois en 2006. Aujourd’hui, ce recueil fait l’objet d’une « réédition augmentée »  de 32 pages chez La Boîte à bulles (que je remercie encore pour m’avoir permis de découvrir l’album) sous un nouveau titre : Mémoire de Viet Kieu. Cet ouvrage nous ouvre les portes sur une période de l’histoire que nous ne connaissons que trop bien… mais peut-être pas sous un angle aussi personnel. Pour tout dire, avant d’ouvrir ce tome, j’avais un peu peur de revivre les grandes scènes cinématographiques maintes et maintes fois vues, les récits maintes et maintes fois lus et je dois dire que j’ai été agréablement surprise. On se pose ici auprès de ces hommes et loin d’eux l’envie de polémiquer sur les événements. L’occasion aussi pour Clément Baloup d’explorer ses origines, d’ailleurs le premier témoignage est celui de son père, il donne ainsi le « La » du ton intimiste de l’ouvrage. On sent la sincérité des témoignages, un mélange entre incompréhension et impuissance face à cette situation. Je pense notamment à Monsieur Mguyen qui a été interné pendant 5 ans et, durant tout ce temps, qui a tenté de répondre au mieux à ce qui était attendu de lui. Un jour, on le fait monter dans un camion, il ne connait pas la destination mais il a déjà connu ça. Les fois d’avant, cela l’avait amené dans un camp, puis dans un autre… où il devait se soumettre au travail forcé. Une nouvelle fois l’attente, la peur et constater qu’en fait, on le dépose en ville, presque à la porte de chez lui… et la vie reprend son cours, comme si rien ne s’était passé pour les autorités, il est réaffecté à son poste : même tâches, mêmes gestes !

Les ambiances graphiques sont belles, soignées, font office de transitions et donnent un côté intemporel aux témoignages. On navigue entre le passé  douloureux (un noir/blanc parfois bleuté) et le présent chaleureux (le trait et les teintes varient d’un témoin à l’autre) de manière fluide. Le trait est doux, atténuant ainsi la violences des propos rapportés, point n’est besoin de trop en faire, Baloup a trouvé le ton juste pour retranscrire leurs histoires et donner une âme à chacune d’entre elles à l’aide d’une atmosphère qui lui est propre.

A quand la suite ?

PictoOKLe choix de conserver la trame du témoignage, plutôt que de faire glisser lentement le récit vers un reportage, n’est pas si courante que ça en BD. Récemment, je pourrais citer Les Chemins de traverse de Le Roy et Soulman (excellent album !!), Les mauvaises gens de Davodeau, Maus de Spiegelman, La guerre d’Alan de Guibert. Je n’ai pas encore lu la série des « Paroles de… » mais j’ai vu des avis très favorables sur certains titres et je pense qu’on peut les intégrer dans cette liste de petites perles de lectures.

La chronique de du9, une interview de Clément Baloup publiée sur Krinein et à voir aussi le site de la Maison qui pue – collectif d’auteur monté par Clément Baloup – (et le blog).

Prix du Jury Œcuménique de la Bande dessinée en 2011.

Mémoires de Viet Kieu

Roaarrr ChallengeVolume 1 : Quitter Saïgon

Série en cours

Éditeur : La Boîte à bulles

Collection : Contre-Coeur

Dessinateur / Scénariste : Clément BALOUP

Dépôt légal : août 2010

ISBN : 978-2-84953-105-1

Bulles bulles bulles…

Les 10 premières planches en preview

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Quitter Saïgon, volume 1 – Baloup © La Boîte à bulles – 2010