Doigts d’honneur (Ferenc & Bast)

Ferenc – Bast © La Boîte à bulles – 2016
Ferenc – Bast © La Boîte à bulles – 2016

Doigts d’honneur ? Le titre est évocateur. Placé juste au-dessus d’une foule en train de se déchaîner sur un bout de tissu vers, il questionne. Doigts d’honneur ? On scrute alors cette couverture et l’on tente de comprendre ce que signifient les expressions sur les visages de ces hommes qui s’échinent ensemble. Celui-ci est-il en colère ? Celui-là est-il mis en tension par la somme qu’il a misé sur un combat de rue ? L’hébétude ? La pulsion ? L’avidité ?

Tout à la fois ?

Difficile à dire. Il ne reste plus qu’au lecteur à ouvrir l’album… et prendre la mesure des propos qui y sont rapportés.

Leyla est une étudiante. Elle n’a plus que quelques semaines pour boucler son mémoire d’études et devenir ingénieur agronome. Elle touche presque au but après cinq années de formation universitaire. Ce soir-là, son ami Asim vient la chercher. Ils ont rendez-vous sur la Place Tahrir. Une révolution y gronde pour signifier la colère et le mécontentement d’un peuple à l’égard de ses dirigeants. Mohamed Morsi, président élu, est sommé de partir. Le pays n’en finit plus d’être en révolution depuis les événements de 2011, dorénavant englobé dans ce que l’on appelle « Le printemps des arabes». Un peuple fier et solidaires aspire à la liberté et demande le respect de ses droits.

Fier ? Solidaire ? Alors comment expliquer le fait que chaque jour, sur cette même place symbole de liberté, des centaines de femmes soient bafouées, humiliées… violées ?

Code couleur dans cet album en noir et blanc. Bast (auteur de l’excellent « En chienneté ») a choisi de faire apparaître la couleur par touches. Elle permet de faire jaillir ponctuellement un détail afin que l’on puisse mieux repérer Leyla dont les cheveux sont recouverts d’un voile vert. Comment ne pas penser à ces révolutions de couleurs qui ont éclaté aux quatre coins du globe : rouge, orange… ? Comment ne pas penser au soutien-gorge bleu de cette femme, à la tunique rouge d’Azza Suleiman qui lui était venue en aide… à ses dépens… Pour d’autres raisons, comment ne pas penser à ce vert-crocodile retenu par Thomas Mathieu dans son ouvrage sur le harcèlement de rue ?

Ferenc quant à lui passe cette fois du côté de la création. Editeur chez La Boîte à bulles depuis plusieurs années, il se lance avec brio dans la réalisation d’un scénario engagé, didactique certes… mais prenant. Il fait le choix d’aborder le sujet à plusieurs niveaux : local, international ; il intègre même dans son récit le processus de création puisque le lecteur assiste à la première impulsion donnée (par Vincent Henry), celle-là même qui a conduit les auteurs à faire les premières recherches sur le sujet qu’ils développeront ensuite dans « Doigts d’honneur ».

Le récit resserre progressivement son sujet. Passée la contextualisation de la révolution égyptienne de 2013, ils se concentrent progressivement sur une autre révolution qui cherche à obtenir de la visibilité. La révolution des femmes qui aspirent à leurs droits les plus élémentaires.

Et pour les femmes, n’en parlons pas… Parce qu’il ne suffit pas de virer un tyran… On doit faire une deuxième révolution, nous, pour avoir voix au chapitre…

Le personnage fictif de Leyla est le symbole de ces femmes égyptiennes qui souhaitent lutter contre la banalisation du harcèlement de rue, hurler les injustices, dénoncer les viols. Et que dire de l’opinion publique qui ne bouge pas. Que dire de la réaction des proches de Leyla qui, apprenant qu’elle souhaite porter plainte suite au viol, la décourage d’engager cette démarche par peur du qu’en dira-t-on, par peur que la honte de frappe la famille

Et comment même accepter l’existence de telles pratiques ? Les dénoncer ne suffit pas à les anéantir pourtant, les taire n’est pas la solution.

En Egypte, il existe une frontière étanche, lourde de conséquences, entre les preuves d’un crime et l’application de la loi. Le droit des femmes, notamment, est bien plus soumis à la tradition qu’à la loi. L’excision en est un exemple éloquent. (…) Les leaders religieux locaux, musulmans ou coptes, rivalisent de silence devant une tradition qui se perpétue, confortant les familles dans un mécanisme de répétition aveugle.

PictoOKCela fait quelques titres déjà qui marquent la collaboration entre La Boîte à Bulles et Amnesty International (« Noxolo », « Printemps noir »…). Le cahier des charges est simple : aux auteurs de se positionner sur un thème qui les intéresse parmi les actions menées par Amnesty International. L’organisation met à leur disposition des archives voire les met en lien avec des intervenants de l’ONGI et/ou les personnes qui ont motivé l’action de mobilisation internationale.

Qu’est-ce que ce livre changera au final ? Peut-être rien dans la résolution des difficultés rencontrées par les femmes égyptiennes ? Même pas un coup de poing pour signifier un ras-le-bol. Le peu qu’il puisse apporter, c’est de sensibiliser davantage quelques lecteur(ctrice)s sur ce qui se passe en Egypte. Ce n’est pas grand-chose mais c’est déjà mieux que rien !

N’hésitez pas à visiter le site de l’album.

LABEL LectureCommuneUne lecture commune avec ma douce Framboise qui s’est installée chez Noukette pour l’occasion. Pour lire sa chronique, cliquez ici.

Les chroniques de Lunch, Philippe Belhache et Daniel Muraz.

Extraits :

« Rien ne retient les harceleurs : ni l’âge, ni la bague au doigt, ni le voile. Un adolescent pris sur le fait à Alexandrie et questionné sur son attitude a répondu de façon significative : Si je ne poursuivais pas les femmes, mes copains me prendraient pour un homosexuel » (Doigts d’honneur).

« Mais les militaires semblent autrement plus excités par la présence d’une femme. La frapper devient une fin en soi, justifiant un attroupement totalement absurde, au regard de la proximité de milliers de manifestants bien plus menaçants pour les forces de l’ordre… (…) Dans une société qui offre peu d’horizons, l’un des rares privilèges de l’homme égyptien est d’occuper l’espace public. Si la femme vient le concurrencer sur ce terrain… que lui reste-t-il ? Alors il humilie. Alors il frappe. » (Doigts d’honneur).

Doigts d’honneur

– Révolution en Egypte et droits des femmes –

One shot

Editeur : La Boîte à bulles & Amnesty International

Collection : Contre-Cœur

Dessinateur : BAST

Scénariste : FERENC

Dépôt légal : janvier 2016

ISBN : 978-2-84953-235-5

Bulles bulles bulles…

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Doigts d’honneur – Ferenc – Bast © La Boîte à bulles – 2016

En chienneté (Bast)

Bast © La Boîte à bulles – 2013
Bast © La Boîte à bulles – 2013

« – Ilam… Ça n’a pas l’air d’aller très fort aujourd’hui.
– J’en ai marre. Ça me gave. J’veux rentrer chez oim, on est en chienneté ici.
– En chienneté ?
– En chienneté, en chien quoi. On est traité comme des chiens ici ».

Pendant quatre ans, Bast a animé des ateliers d’écriture et de BD au Quartier des mineurs de la Maison d’ Arrêt de Gradignan (Gironde). A raison d’une séance hebdomadaire et de 4 détenus par séance, Bast est parvenu à créer un espace artistique pour ces jeunes en manque de repères.

C’est le récit d’une expérience particulière qui m’a permis de passer de l’autre côté des murs et d’être témoin d’un drôle de microcosme régulé et cloisonné

(propos de l’auteur, extrait du Quatrième de couverture)

Bast est un ancien Professeur d’Arts plastiques en Collège. Il devient auteur de bédé assez tôt puisqu’il publie son premier album en 1999 (à l’âge de 25 ans). En 2004, le SPIP (Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation) de Gironde le sollicite pour animer un atelier BD en milieu carcéral auprès de jeunes âgés de 15 à 17 ans. La proposition a de quoi surprendre… et justifie pleinement quelques appréhensions. Il anime la première séance d’atelier la semaine suivante. A une fréquence hebdomadaire, il intervient ainsi en milieu carcéral jusqu’à la fin de l’année 2007. Durant ces quatre années, il a créé un espace d’expression libre, un lieu convivial et sans jugement… pas évident dans un tel contexte.

Depuis plusieurs années,
Bast avait envie de parler de ce vécu professionnel dans un album.

Un ouvrage très différent de ceux qu’il a publiés jusque-là. On sent que l’auteur a été marqué par cette expérience ; il s’est enrichit au contact des délinquants qui ont fréquenté son atelier. Il porte sur eux un regard à la fois amusé, complice et très critique. Certains ont suscité chez lui de l’empathie, un sentiment que l’auteur a gardé en lui et qui est ici parfaitement retranscrit.

D’anecdotes en anecdotes, Bast partage avec son lecteur des moments forts qui l’ont marqué durant ces années. La composition narrative est intéressante. La présence de Bast est discrète. On ne le verra jamais. Il n’est présent que par le biais d’une voix-off. Il utilise régulièrement quelques phylactères pour énoncer quelques consignes d’exercices ou pour réagir à un échange. Les jeunes en revanche interagissent en permanence, lancent des boutades, règlent leurs comptes, se plaignent de leur conditions de détention, parle d’eux et de leurs familles…

Seule la scène introductive se passe en extérieure. Bast décrit son premier trajet vers le Quartier des mineurs, l’attente, le contrôle d’identité, les passages des portes… Le reste de l’album se passe dans la salle d’activité. On n’en sortira pas, à l’instar de ces gamins enfermés pour des actes répréhensibles… l’enfermement leur permettra-t-il réellement d’en comprendre la gravité ? Plus qu’une simple description du quotidien en milieu carcéral, En Chienneté propose une réflexion de fond sur la détention, ses enjeux individuels et sociétaux, son coût. Surpopulation des établissements de détention, vétusté des bâtiments, maigres perspectives de réinsertion… Au-delà de ça, c’est aussi une réflexion sur l’Art et sa place dans nos sociétés. La pertinence de permettre l’existence de telles activités culturelles, où le dessin n’est autre qu’un support intermédiaire utilisé à des fins de socialisation. Il s’agit également, ici, de leur donner envie de dessiner pour s’échaper de leur quotidien aliénant.

Au premier abord, l’ambiance graphique d’En chienneté surprend un peu. Le vert opaline omniprésent met à mal. On ressent tout d’abord l’austérité du lieu puis, à force de côtoyer ces adolescents et à force d’écouter la voix de l’auteur-narrateur, l’atmosphère devient sereine. J’ai été frappée par le dessin de Bast qui n’hésite pas à donner à ces jeunes détenus l’apparence d’adultes.

Je suis au carrefour de routes brisées. Face à moi, des individus qui ont vieilli trop vite, qui n’ont pas eu d’enfance (ou très peu) et qui sont déjà bien fatigués. Des types blindés, blasés, blessés, bridés.

PictoOKPictoOKEn chienneté est un album à découvrir, ne serait-ce pour se rendre compte des conditions de détentions dans les quartiers de mineurs. L’auteur n’hésite d’ailleurs pas à englober son témoignage dans un propos plus large ; régulièrement, il intercale – entre ses chapitres – des passages plus didactiques. Ces derniers nous permettent d’accéder à des données objectives (statistiques, dates…). On se dégage alors de tout l’affect des séances de l’atelier.

Une note plus optimiste vient clore l’album. Malgré cela, on sent l’auteur affecté et soucieux de l’avenir de ces enfants… on ne peut que lui emboiter le poids tant leur perspectives d’avenir sont incertaines.

Ce témoignage vient compléter parfaitement le reportage que Sylvain Ricard avait effectué pour réaliser 20 ans ferme.

Une interview de Bast dans le magazine Face B (Numéro 2, pages 42 à 45) et la présentation de son parcours (video réalisée par les Elèves de l’ESMI).

Les chroniques de Zaelle, Philippe Belhache et David Fournol.

Extraits :

« Pour des raisons de sécurité, ces deux objets [la carte d’identité et le portable éteint] doivent être consignés. D’accord pour le règlement, c’est sans doute légitime, mais j’ai la sensation étrange d’être devenu vulnérable. Ça doit être fait exprès » (En chienneté).

« L’espace de détention laisse peu de place à l’évasion visuelle. Les perspectives sont tronquées, limitées… les cadrages sont serrés, les paysages morcelés. Il y a un peu moins de deux siècles, les supplices et les châtiments infligés aux condamnés étaient abandonnés. Aujourd’hui, l’enfermement se veut plus moral… Ah ! Pourtant, le détenu voit son champ de vision se réduire, sa privation de liberté s’accompagne d’une perte de vue. Quelle étrange ironie : le détenu est en constante visibilité, il est vu en permanence par les surveillants grâce au jeu subtil des rondes, caméras, judas et lumières crues. En somme, le détenu est vu mais il ne peut pas voir » (En chienneté).

« Drôle de microsociété, où l’identité masculine déborde, où la virilité éclabousse et où le rapport dominant/dominé fonctionne à plein régime » (En chienneté).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Gros mot : En chienneté

En Chienneté

– Tentative d’évasion artistique en milieu carcéral –

One Shot

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : Contre-Coeur

Dessinateur / Scénariste : BAST

Dépôt légal : janvier 2013

ISBN : 978-2-84953-163-1

Bulles bulles bulles…

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En Chienneté – Bast © La Boîte à bulles – 2013