La Fugue (Blanchet)

Blanchet © La Pastèque – 2005

Il fait froid. Il pleut dans son cœur. Il est seul, triste. Il rentre lentement chez lui. Il sait que son piano l’attend.

De tout temps, depuis qu’il est enfant, la musique a toujours accompagné sa vie. De ses premières leçons de piano, il se rappelle de l’ennui provoqué par cette rigueur et ce sérieux qu’on attendaient de lui. Il s’y est plié et, plus tard, c’est avec cette confiance assumée et son amour pour l’instrument et les airs qu’il sait lui faire jouer, qu’il va auditionner sitôt la majorité acquise. A peine après avoir quitté ses parents et balbutiant encore dans sa vie d’adulte, il avait déjà passé la porte du club de jazz de la ville, espérant pouvoir y jouer. La musique – le jazz – fait partie de sa vie. Elle était là lorsqu’il rencontra la femme de sa vie, la musique était là aussi quand il était au front pour défendre sa patrie, là encore quand il a fondé un foyer et que la maison était pleine d’enfants, là enfin pour l’épauler au moment de son divorce…

Avec elle, il s’échappe, s’envole, respire. Avec elle il trouve un sens à donner à son existence. Elle le fait vibrer, elle le fait rêver, elle le fait se sentir vivant.

Aujourd’hui, il est vieux et ne sait plus quoi faire de ses dix doigts… si ce n’est de leur faire parcourir encore et toujours les touches d’un piano pour créer des mélodies et s’échapper de sa triste condition.

La Fugue – Blanchet © La Pastèque – 2005

Très peu de texte si ce n’est pour marquer les différentes étapes de la vie de cet homme. Le lecteur à fort à faire, à commencer par la contemplation de ces sublimes planches en bichromie où s’étalent, sur des pages jaunies – comme si le temps avait délavé le blanc initial en le teintant de café et de fumées de tabac, des illustrations mettant en scène cet homme au corps élancé et usé par le temps. Et quel plaisir aussi de toucher ce papier épais, légèrement rugueux, d’en tourner les pages en se laissant chahuter par des airs de jazz. Peu à peu, on le voit qui se tasse sous le poids des années et des épreuves qu’il a eues à traverser.

J’avais déjà fort apprécié le travail de Pascal Blanchet dans « Le Noël de Marguerite » et je m’étais délectée de celle de « Rapide Blanc » .

N’attendez pas ici des actions sensationnelles vous marquant au fer rouge, juste un savoureux instant de lecture où vous n’aurez rien à faire d’autre que de contempler ces planches comme vous regarderiez un album photos. C’est fascinant de mettre le nez dans la vie d’un individu, d’autant plus quand ce dernier est un parfait inconnu et que vous êtes conviés à le faire.

Sur le blog du Petit Carré jaune : la chronique de Sabine.

La fugue

One Shot
Editeur : La Pastèque
Dessinateur / Scénariste : Pascal BLANCHET
Dépôt légal : octobre 2005
136 pages, 21.40 euros, ISBN : 978-2-922585-30-8

Bulles bulles bulles…

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La Fugue – Blanchet © La Pastèque – 2005

Rapide Blanc (Blanchet)

Blanchet © La Pastèque – 2006
Blanchet © La Pastèque – 2006

Rapide-Blanc, c’est un village qui fut construit au début des années 1930. L’idée est venue suite au projet de construction du barrage hydroélectrique du même nom. La Shawinigan Water and Power, qui finançait la construction du barrage, a jugé nécessaire que les employés de la centrale et du barrage habitent à proximité des équipements. C’est ainsi que fut décidée la construction de ce village d’autant que ce Rapide-Blanc est un lieu totalement isolé, en pleine forêt et aucune route ne permettait de s’y rendre.

On avait construit une église, une petite station de ski, un magasin général…, bref, c’était un véritable village en miniature.

C’est par train que l’on pouvait se rendre à Rapide-Blanc, la ligne ferroviaire fut construite elle aussi à cette occasion. D’une centaine d’habitants en 1934, il comptait environ 240 habitants au moment de sa déconstruction. Car en 1971, lorsque les progrès technologiques ont permis d’automatiser la centrale de Rapide-Blanc, il ne fut plus nécessaire que les ouvriers de l’entreprise habitent à proximité. L’entreprise affecta donc ses employés sur d’autres postes. Et tous ces habitants qui avaient construit leur vie à cet endroit furent convier à reconstruire leur vie ailleurs…

Dans les années soixante-dix avec l’arrivée de l’automatisation, le village a été démantelé. Aujourd’hui, il n’y reste que sept ou huit maisons en brique. Un village fantôme, comme on en trouve des dizaines sur le bord des rivières du Nord québécois.

S’inspirant d’une histoire réelle, Pascal Blanchet nous raconte la courte vie de Rapide-Blanc, un petit village d’une province située au nord de Montréal. A l’instar du « Noël de Marguerite », « Rapide-blanc » n’est pas une bande dessinée à proprement parler mais plutôt un album illustré. Vu la qualité, je suis certaine que vous ne m’en tiendrez pas rigueur. Guidé par une poignée de couleurs, le lecteur s’échappe dans cet album laconique où les mots se glissent comme dans un chuchotement.

« Montréal. Ce soir-là, on allait prendre des décisions ».

Un récit qui se développe de façon tout à fait originale, nous invitant à nous appuyer sur la couleur et les lignes qui brisent les planches et créent des contrastes visuels absolument fascinants.

Marron – Blanc

Il neige à gros flocons dans la ville silencieuse. Dehors, la vie s’endort peu à peu. Les badauds rentrent chez eux pour se glisser au chaud. Dans un building, alors que tous les employés ont quitté leurs bureaux, le gardien fait sa ronde silencieuse. Au dernier étage, une réunion importante rassemble les membres du conseil d’administration.

Orange – Marron – Blanc

Une nouvelle couleur entre dans la danse. La veine graphique s’enrichit, se réchauffe. Nous – lecteurs – on est ressorti dans la rue, dans la nuit. Les façades marrons sont austères et contrastent avec la blancheur de milliers de flocons blancs qui dessinent des constellations dans le ciel. On est au pied d’un immense gratte-ciel, telle à une petite fourmi. Nos yeux suivent ces lignes droites qui fusent vers le ciel, fascinante architecture. Tout en haut, on devine une petite lueur au dernier étage. On monte le long de la façade, on monte irrémédiablement, croisant les flocons qui tombent lentement, et on se rapproche de la lueur. On s’arrête face à la baie vitrée du dernier étage. Les derniers rayons du soleil se brisent sur les vitres. A l’intérieur, un homme est debout devant la fenêtre. Il attend. L’air rogue. Son nez aquilin et ses yeux cernés lui donnent un air de rapace. Il est vieux, bedonnant. Son costume est parfaitement ajusté, la couleur de sa cravate est assortie à la pochette placée dans la poche extérieure de sa veste. Il regarde Montréal qui dort à ses pieds. Il domine. Derrière lui, les membres du conseil d’administration sont assis autour de la table de réunion.

Gris – Marron – Orange – Blanc.

On traverse la baie vitrée. Dans la salle de réunion, la tension est palpable. Les hommes débattent. La décision qui se profile est -elle en mesure d’ébranler l’avenir de cette société prospère ? Pascal Blanchet c’est emparé de cette histoire, il la cerne, prend le temps de l’installer, d’en suggérer toutes les ramifications (économiques, humaines, technologiques…). Il lance de grandes lignes sur les planches, pose son sujet, va à l’épure. L’ambiance graphique rythme le récit et aide à poser la voix-off. L’auteur joue avec les lignes droites, les angles et les courbes des silhouettes pour déplier lentement la chronologie des faits. L’atmosphère électrique est largement suggérée ; les ombres s’étirent le long des murs et accentuent les difformité des silhouettes.

Marron – Orange – Blanc – Gris.

La tension est palpable. Seule les lumières extérieures semblent éclairer la pièce immense.

Marron – Orange – Gris – Blanc.

Le verdict tombe. Le « Rapide-Blanc Power Plan ». Une nouvelle centrale hydroélectrique va être construite à un endroit stratégique.

« – Le seul moyen de s’y rendre, c’est par le train.
– Alors, comment va-t-on l’opérer cette centrale ?
– Faut construire un village où logeront les employés et leurs familles.
– Mais vous n’y pensez pas !? Les coûts mon cher, les coûts !
– C’est la seule façon.
– Y’a quoi dans les alentours ?
– RIEN. C’est perdu en plein bois.
– Mais comment faire accepter à des employés d’aller vivre là !? »

Gris – Beige – Marron – Orange.

Des appels sont lancés. Les spécialistes sollicités. Les architectes chargés de proposer un projet.

Gris – Beige – Marron – Orange.

Quelques mois plus tard, les ouvriers du bâtiment sont à l’œuvre.

Marron – Orange.

En 6 ans, un village sort du sol. Une gare. Un barrage. Une centrale…

… Rapide-Blanc est inauguré.

Orange – Beige – Gris.

Maintenant, la vie reprend ses droits. Les décisions ont influencé la vie de plusieurs familles. Ces dernières s’adaptent à leur nouveau cadre de vie. L’ambiance est plus légère. Les couleurs s’éclaircissent. Les lignes sont moins aguicheuses, elles se tordent, s’amusent. Le bal des camions et des cartons a lieu et très vite après les premières installations, le village s’anime. « Bonjour » « Bonsoir » pour saluer le voisin, les liens se tissent. La vie agite ce coin d’ordinaire si paisible. Les femmes sont coquettes. Les hommes ont remonté les manches de leurs chemises, les cols sont légèrement ouverts. Une impression de bien-être flotte.

Beige – Orange – Gris.

Les jupes évasées, les tailles de guêpes. Les vinyles. Soirées conviviales. Le dessin nous plonge dans les années 1950, les formes s’arrondissent davantage, le design vintage des meubles caractérise cette période. Les formes sont libres. Les temps de repos est mis à profit pour aller pêcher, chasser, jouer au curling en hiver, danser aux bals en été. Un lieu où il fait bon vivre.

PictoOKTrès belle tranche de vie qui nous pousse loin du documentaire. Pourtant, on est là dans le récit d’une histoire vraie. Incroyable cette prétention qu’ont les chefs d’entreprise d’agir comme si leurs employés étaient prêts à tout accepter… Et c’est bien ce qui se passe pourtant ! Des salariés qui vont travailler dans un endroit improbable et… quelques décennies plus tard, quittent malgré eux l’endroit où ils ont fait leur vie parce que ces mêmes têtes pensantes – celles-là même qui ont le pouvoir de décider où placer leurs intérêts économiques – décident qu’il n’y a plus besoin de main d’œuvre à Rapide-Blanc et attendent de tous qu’ils aillent travailler sur un nouveau site, avec la même docilité que lors de leur arrivée…

Un album à lire !

la-bd-de-la-semaine-150x150Un album que je partage avec les bulleurs des « BD de la semaine ». Nous nous sommes donné rendez-vous chez Moka cette semaine !

Rapide-Blanc

One shot
Editeur : La Pastèque
Dessinateur / Scénariste : Pascal BLANCHET
Dépôt légal : octobre 2006
156 pages, 22,20 euros, ISBN : 978-2-922585-43-3

Bulles bulles bulles…

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Rapide-Blanc – Blanchet © La Pastèque – 2006

Le Noël de Marguerite (Desjardins & Blanchet)

Desjardins – Blanchet © La Pastèque – 2013
Desjardins – Blanchet © La Pastèque – 2013

C’est l’hiver. La neige recouvre le paysage de son manteau neigeux. Les gens se sont retranchés chez eux pour se protéger du froid. Mais malgré l’apparente austérité de ces paysages désertiques, l’heure est à la fête et aux retrouvailles. Le réveillon de Noël approche. Les familles se retrouvent pour partager ce moment chaleureux.

De la fenêtre de son salon, Marguerite Godin regarde les rares allées-venues que font les voitures devant chez elle. Un parent qui arrive chez le voisin d’à-côté, des enfants qui font un bonhomme de neige. Marguerite est une vieille dame paisible. Bien au chaud chez elle, elle est heureuse de savoir qu’elle n’a pas à sortir. « Ce n’est pas qu’elle n’aime pas Noël. Non, non, au contraire (…). Mais les fêtes de famille l’épuisent ».

Graphisme années 50 de Pascal Blanchet. Silhouettes longilignes et incurvées, donnant un faux-air de légèreté à l’ensemble. Une ambiance dont on se saisit très vite.

Les thèmes associés de la vieillesse et de la solitude sont ici traités. A l’aide d’angles de vue atypiques, Pascal Blanchet transforme la perspective que l’on a des pièces, donnant ainsi l’impression que l’on se trouve dans une énorme bâtisse aux couloirs interminables et parfaitement entretenus… Marguerite y est minuscule. Six chaises autour d’une table de salle-à-manger qui ne servent qu’à décorer la pièce et trouvent leur utilité que dans de rares occasions. La vieille dame est parvenue à se satisfaire du bonheur de ses proches, au détriment de son propre bonheur… plaisir par procuration.

Les maux de la vieillesse que l’on tente de camoufler derrière des diagnostics. Aux mains tremblantes on répond Parkinson… mais Marguerite n’en est pas affectée, ce qui ne la rassure guère. Progressivement, on perçoit comment elle a perdu le gout de vivre, se détachant de ce qu’elle faisait avant pour ne pas faire face aux nouveaux handicaps de son corps vieillissant. Son entourage quotidien également s’est réduit comme une peau de chagrin ; l’âge se faisant, elle a perdu les uns après les autres des êtres qui lui étaient chers ; la difficulté d’être une des dernières de sa génération. Le temps passe, les aiguilles de l’horloge tournent, la rapprochant lentement de l’heure de sa propre mort. De ça, Marguerite ne peut s’empêcher d’y penser. La vie est cruelle. Chaque chose, chaque projet, ne font que la confronter à son statut de senior.

India Desjardins traite son sujet avec la douceur nécessaire. Sans être pathétique, elle fait état d’une situation de solitude qui fait le quotidien de la majeure partie des seniors désormais. Elle décrit Marguerite, belle octogénaire, qui est parvenue à pallier aux mieux à sa situation de dépendance et à trouver des palliatifs qui lui permettent de rester vivre chez elle, au milieu de ses souvenirs, de ses meubles… de ses rituels. Entre les passages réguliers du médecin, de l’aide à domicile, du livreur de repas, sa relative indépendance tient aussi à la présence de voisins bienveillants… une solidarité de voisinage devenue rare. Cet ouvrage n’est pas une bande-dessinée mais un livre illustré. Le récit discret de cette silencieuse fin de vie apparaît sur chaque planche avec parcimonie, venant compléter et donner encore plus de profondeur aux illustrations de Pascal Blanchet. La mélodie sur laquelle repose le scénario est emprunte de nostalgie, une légère mélancolie venant piquer ponctuellement le tableau qui nous est dépeint et quelques touches de petits bonheurs simples suffisent à donner à l’ensemble le rythme et la légèreté nécessaires, deux éléments narratifs qui sont ici vecteur de l’empathie que l’on ressent à l’égard du personnage.

PictoOKPictoOKTrès bel album qui nous prend dans une chaleur particulière et impose un rapport au temps auquel je ne suis pas habituée. Je vous conseille vivement cette lecture.

LABEL LectureCommuneLecture commune que je partage avec Marilyne.

Extraits :

« Swoush, swoush, swoush. » Le son de ses pantoufles qui traînent sur le plancher l’incommode. Mais elle doit porter des pantoufles antidérapantes, sinon elle pourrait glisser et se blesser, comme c’est arrivé à Rita Veilleux. Si elle tombait, elle serait peut-être incapable de se relever toute seule. Elle se demande pendant combien de jours elle resterait étendue sur le plancher avant que quelqu’un la trouve. Et qui la trouverait ? » (Le Noël de Marguerite).

« Alors qu’elle avait peur de la mort, c’est la vie qui a fini par l’effrayer » (Le Noël de Marguerite).

Le Noël de Marguerite

One shot
Editeur : La Pastèque
Dessinateur : Pascal BLANCHET
Scénariste : India DESJARDINS
Dépôt légal : octobre 2014
ISBN : 978-2-923841-44-1

Bulles bulles bulles…

 

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Le Noël de Marguerite – Desjardins – Blanchet © Editions La Pastèque – 2014