Quand vous pensiez que j’étais mort (Blanchin)

Blanchin © Futuropolis – 2015
Blanchin © Futuropolis – 2015

Matthieu Blanchin revient avec poigne et émotion sur ses années 2000. En 2002, alors qu’aucun élément précurseur n’avait permis de l’anticiper, il est victime d’une attaque cérébrale. Seul chez lui, il ne doit sa vie qu’à sa femme qui, outre le fait d’avoir fait venir les secours, s’obstine pendant presque 48 heures à faire entendre aux services hospitaliers que son mari n’a pas été orienté vers le bon service. En effet, les médecins lui diagnostiquent dans un premier temps un diabète et préconisent une courte convalescence dans un service de gastro. Isabelle, sa femme, n’a de cesse d’interpeller les équipes d’infirmiers et de signaler que l’état apathique dans lequel Matthieu se trouve ne s’explique pas. A force d’obstination, elle obtient un nouvel examen d’un médecin. Celui-ci donnera lui à une intervention d’urgence au bloc opératoire. Il y subit une trépanation. Matthieu a une tumeur de la taille d’une orange qui s’est logée dans son cerveau. Il est ensuite plongé dans un coma artificiel pendant 10 jours.

Revenir à la vie après une telle expérience est une épreuve inimaginable. Sans compter tout ce qu’il a vécu durant son coma. Matthieu Blanchin raconte cette période de sa vie.

Mêlant dessin et aquarelles, optant pour la sobriété du noir et blanc, l’auteur relate son expérience intime et troublante vécue durant les dix jours de son coma. Se retrouver après un tel événement nécessite de se (re)découvrir et de (ré)apprendre à se connaître puisque les sensations et la perception des choses sont altérées… ou du moins très différentes de ce qu’elles étaient avant le coma.

Le quotidien n’est plus le même. Il faut accepter ce sentiment de grande fragilité et composer avec les troubles et/ou les pertes de la mémoire immédiate. Pour Matthieu Blanchin (Le Val des ânes, Martha Jane Cannary…), il était également question d’accepter les crises comitiales qui surviennent sans crier gare, d’apprendre à dompter ses angoisses… Une nouvelle vie rythmée par des symptômes jusque-là méconnus de l’auteur, où les émotions affleurent en permanence et donnent le « La » de journées parfois tourmentées. L’auteur a également dû accepter, durant de longues années, l’absence totale d’envie de dessiner. Sa pratique artistique a été reléguée au second plan, contrainte de s’effacer devant un besoin de repos au-delà de l’acceptable ; dormir parce qu’il n’avait pas le choix, s’enfoncer dans un sommeil de plomb, à la fois réparateur du traumatisme interne subit par le corps mais aussi terriblement frustrant tant cette absence de prise sur soi-même et ses propres besoins vitaux ressemble à une fuite de soi. Dormir parfois 20 heures sur 24.

Et puis il y a ces souvenirs qui restent étonnamment précis. Matthieu Blanchin a vécu 10 jours dans le coma pourtant, il en ressort avec des années de souvenirs, d’images mêlées où la réalité se confond avec les cauchemars. Un voyage interne troublant mettant en scène diverses pérégrinations face à des situations saugrenues. Par la suite, il découvre à quel point les rêves et les cauchemars faits pendant son coma étaient influencés par ce qui se passait dans sa chambre d’hôpital : les conversations de ses proches pendant les visites, l’intervention des personnels infirmiers sur son corps…

C’est là un des pires souvenirs du coma : voir, sentir mes proches, sans pouvoir les atteindre, tendre les bras 100 fois, 1000 fois… Implorer encore et encore, appeler, sans réponse aucune…

Les illustrations qu’il réalise dans cet album n’hésitent d’ailleurs pas à s’envoler dans des métaphores graphiques, dans des descriptions de courses effrénées où sa propre survie est en jeu, parfois celle de ses proches. Le trait ne tremble pas ou seulement pour servir la sensation (peur, ivresse, choc…) ressentie pendant les jours où son inconscient était en roue libre. Le texte, quant à lui, écorne ou grignote régulièrement un mot, une phrase.

Dans cet album, émotions et troubles surgissent telle des décharges électriques ; ils suivent le fil d‘un scénario échappant à toute censure, à toute logique, à toute morale. Et si l’auteur est parvenu à fournir un témoignage aussi riche et aussi précis, c’est parce qu’au lendemain de son hospitalisation, il a suivi les conseils d’un médecin de famille. Ce dernier lui a suggéré de poser par écrit les souvenirs de ces jours de coma qu’il a encore en mémoire. La retranscription de cette expérience intime respecte donc un fil conducteur qui est loin d’être anodin. Un fil rouge qu’il a ainsi respecté, s’appropriant de fait, au fil du temps qui passe et à force de poser les choses par écrit, une mémoire qui se voulait par nature volatile.

Après la crise comitiale inaugurale qu’il fait quelques mois après la première trépanation (avril 2002) a amené l’auteur à solliciter différents thérapeutes : psychanalyste, neurologue, kinésithérapeute… tous vont lui permettre, à différents degrés, de reprendre confiance en soi et de s’approprier des clés de compréhension quant aux changements qui ont opérés en lui.

PictoOKUne lecture dont je suis cependant restée un peu extérieure. Cela tient au fait que l’expérience partagée est si atypique et inconnue que le lecteur n’a pas d’autre choix réel que de se poser et « d’écouter ». Un album qui fait mal autant qu’il rassure, finalement, sur la capacité de chacun à se mobiliser et trouver des solutions à certains points de butée. Un ouvrage intéressant, à découvrir.

Les chroniques de Marc Lamonzie (Bodoï).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Mort : mort

PetitBac2015

Quand vous pensiez que j’étais mort

– Mon quotidien dans le coma –

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Matthieu BLANCHIN

Dépôt légal : janvier 2015

ISBN : 978-2-7548-0831-6

Bulles bulles bulles…

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Quand vous pensiez que j’étais mort – Blanchin © Futuropolis – 2015