Vingt-trois prostituées (Brown)

Brown © Cornélius – 2012
Brown © Cornélius – 2012

« Au terme de sa rupture avec Sook Yin Lee, Chester Brown décide qu’il ne veut plus de petite amie. Trois ans d’abstinence plus tard, il décide de sauter le pas et de fréquenter les prostituées » (extrait synopsis éditeur).

Ainsi, nous suivons l’auteur de mars 1999 à la fin de l’année 2003 dans ses rencontres avec 24 prostituées. Découpé en une trentaine de chapitres de longueur variable, l’auteur revient sur ses différentes expériences sexuelles en compagnie de ces femmes. Certaines filles n’apparaitront qu’une seule fois tandis que d’autres feront l’objet de plusieurs rendez-vous. Le dernier chapitre quant à lui s’intéresse à une période plus conséquente puisqu’elle couvre les années 2004 à 2010.

Durant toute cette période, il confrontera ses opinions et partagera ses doutes, ses constats et ses questions avec ses deux amis (et confrères) Seth et Joe Matt, avec une autre de ses ex petite amie et avec son frère Gordon.

Enfin, Vingt-trois prostituées propose une part importante de bonus puis 23 « Appendices » viennent alimenter un débat de société au Canada (pays de Chester Brown). L’auteur donne se positionne ouvertement sur un débat polémique au Canada : décriminalisation ou réglementation de la prostitution ? Sa démarche semble être motivée par la volonté de dédiaboliser les représentations que les citoyens lambda se font du commerce sexuel. Il revient également sur des sujets de société comme l’esclavagisme sexuel, la violence, le proxénétisme, les droits sexuels, l’estime de soi…

Ce qui est intéressant, c’est que rien dans cet album n’est abordé de manière honteuse. Assumant ses actes et ses opinions, Chester Brown témoigne sans tabous et sans réserve si ce n’est qu’il est resté très attentif au fait de respecter l’anonymat des prostituées qu’il a rencontré. Ainsi, il a changé leurs noms d’emprunt et a choisi de ne pas dessiner leurs visages (et autres signes distinctifs comme les tatouages par exemple) qui permettraient de les reconnaitre.

Brown © Cornélius – 2012
Brown © Cornélius – 2012

Graphiquement, Brown a opté pour la sobriété. En allant ainsi à l’essentiel, il incite le lecteur à s’intéresser davantage aux propos qu’aux corps dénudés qui apparaissent régulièrement dans l’ouvrage. Je suis finalement assez étonnée d’avoir autant adhéré à cet ouvrage et pour cause : la démarche n’est pas malsaine, le témoignage est exempt de tout voyeurisme et l’auteur reste neutre quant à ce qu’il lui a été donné d’observer.

« J’ai lu dans un article qu’une prostituée qui reçoit des clients à domicile travaille Incall. Si elle se déplace chez eux, on dit qu’elle travaille Outcall ».

Totalement inexpérimenté lorsqu’il décide de faire la démarche d’aller voir une prostituée la première fois, on va découvrir peu à peu comment il a pris de l’assurance au fil des mois et des expériences. Il apprend à décrypter les petites annonces passées par les prostituées ou les call-girls, à se repérer dans les tarifs en vigueur, à apaiser ses angoisses quant à la possibilité de tomber dans un traquenard ou à se faire arrêter par les services de l’ordre… On l’accompagne dans ses curieuses découvertes comme celle inhérente à l’existence de sites internet spécialisés sur lesquels les clients déposent des commentaires sur les filles (beauté, particularités, ce qu’elle autorise ou n’autorise pas, propreté des lieux…).

Mais ce témoignage aborde avant tout une réflexion plus large sur le couple, la notion de romantisme, les enjeux sociaux, les débats juridiques, la tolérance. Le trait de Chester Brown est sec, précis, assuré. Il s’appuie sur de forts contrastes entre noir et blanc et n’accepte que ponctuellement quelques dégradés de gris (construits à l’aide de jeux de hachures) qui permettent de faire ressortir quelques éléments du décor sans pour autant que ceux-ci n’étouffent le visuel ou les propos qu’il contient.

PictoOKCertes, le sujet est atypique mais l’album n’est pas glauque. Je dirais même que j’ai rapidement été intéressée par les propos et les convictions de Chester Brown. C’était pourtant risqué de partir sur un tel projet éditorial mais ce que l’auteur est parvenu à écrire semble sincère. Il est honnête et intègre et rend compte du cheminement et des étapes par lesquels il est passé pendant ces quatre années.

Les chroniques de Mademoiselle, Yvan, OliV.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Nombre : vingt-trois

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Un livre reçu dans le cadre de l’opération « La BD fait son Festival » organisée par Price Minister.

la bd fait son festival

Extraits :

« Avoir une copine ne garantit pas un libre accès au sexe à toute heure » (Vingt-trois prostituées).

« Les gens qui croient aux histoires d’amour auraient-ils raison ? Une relation purement sexuelle nécessiterait-elle un certain engagement pour rester satisfaisante ? » (Vingt-trois prostituées).

« [Joe Matt] – L’idéal romantique que tu avais plus jeune n’était pas un simple caprice.
[Chester Brown] – Bien sûr, j’étais un fervent adepte de l’amour romantique étant enfant. Mais je n’avais pas de vraie expérience sexuelle ou sentimentale. Je croyais en l’amour romantique que parce que mon éducation me disait d’y croire. Et parce que tous autour de moi y croyaient. Maintenant que je suis plus vieux et que j’ai fait plusieurs fois le tour du manège amoureux, je suis mieux placé pour en parler que quand j’étais ado. Maintenant, je sais que l’idéal romantique est réellement néfaste. L’amour apporte plus de souffrances que de joies » (Vingt-trois prostituées).

Vingt-trois prostituées

One shot

Editeur : Cornélius

Collection : Pierre

Dessinateur / Scénariste : Chester BROWN

Dépôt légal : septembre 2012

ISBN : 978-2-36081-042-0

Bulles bulles bulles…

Pour que vous puissiez apprécier quelques planches, je vous renvoie sur le blog de l’éditeur.

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Vingt-trois prostituées – Brown © Cornélius – 2012